Cassius resta sans voix.
'... Une grange ? Une remise ?'
Il baissa les yeux sur la petite fille qui tremblait devant lui.
Où donc cette toute petite enfant avait-elle passé sa vie, et comment ?
Elle rencontrait son propre père et, au lieu de lui en vouloir, elle parlait comme si dormir dans une grange ou une remise lui convenait parfaitement.
Cassius ne pouvait même pas commencer à imaginer les épreuves que sa jeune fille avait dû endurer pour prononcer de telles paroles.
De plus, l'expression de l'enfant était si fragile, comme si ses larmes allaient couler d'un instant à l'autre, que Cassius eut lui-même envie de pleurer avec elle.
'Je la croyais morte.'
Après la disparition de Rena, alors qu'elle était sur le point d'accoucher, Cassius l'avait cherchée dans l'empire tout entier, sans jamais retrouver ne serait-ce que l'ourlet de sa robe.
Désespéré de savoir au moins si l'enfant était vivante ou morte, il avait passé au peigne fin tous les orphelinats de l'empire, épluchant jour et nuit les listes d'enfants, des dizaines de fois au bas mot.
Il s'accrochait au plus mince espoir que l'enfant soit encore en vie.
Les années passèrent, et la maison Nestian informa officiellement les Asterian de la mort de Rena.
Rena Nestian, disaient-ils, était morte en couches l'année même de sa disparition.
Avec l'enfant.
Les Asterian avaient organisé des funérailles pour Rena et l'enfant morte sans jamais avoir reçu son corps.
Et pourtant, la fille qu'il croyait morte se tenait devant lui, bien vivante.
Cassius éprouva une terrible impuissance à l'idée qu'il n'avait rien fait pour lui épargner ces souffrances.
En même temps, la culpabilité le dévorait : pas une seule fois depuis sa naissance il n'avait tenu sa propre fille dans ses bras.
Il tendit instinctivement la main vers l'enfant.
Depuis qu'il avait perdu Rena, ses rêves avaient toujours été hantés par Rena et par sa fille, dont le visage restait flou.
Il les avait entendues l'appeler de leurs voix fantômes des centaines de fois. Il voulait trouver un peu de réconfort dans la petite chaleur de l'enfant.
Il voulait s'assurer que la fillette qui se tenait devant lui était bien vivante, et non un simple rêve, une voix fantôme ou l'une de ces hallucinations qu'il avait endurées toutes ces années.
Mais quand la main de Cassius s'approcha d'elle, l'enfant ferma les yeux de toutes ses forces.
Peut-être croyait-elle qu'il allait la frapper. Sous sa main, son petit corps tremblait visiblement.
Incapable de mesurer la profondeur de ses blessures, il retira lentement la main.
C'est seulement alors que l'enfant rouvrit lentement les yeux et recula jusqu'à Ian, pour mettre de la distance entre elle et Cassius.
Il brûlait de lui poser d'innombrables questions.
Où avait-elle été tout ce temps ? Comment avait-elle vécu ? Avait-elle mangé à sa faim ? Et Rena, qu'était-elle devenue ?
Mais à voir l'état de l'enfant, il sentit que ce n'étaient pas des questions à poser maintenant. Il décida de lui laisser du temps.
Le visage assombri, Cassius se frotta la figure de ses mains sèches. Il tourna le regard vers la porte close du salon de réception et lança :
« Il y a quelqu'un ? »
À son appel, deux servantes qui se tenaient derrière la porte entrèrent dans le salon et s'inclinèrent avec respect.
C'étaient deux servantes au visage bienveillant, l'une aux cheveux brun-roux, l'autre aux cheveux auburn.
« Emmenez l'enfant. Elle a l'air effrayée : donnez-lui quelque chose de chaud à manger et préparez-lui une chambre provisoire. »
Il marqua une pause avant de poursuivre.
« Elle semble se méfier des inconnus, alors veillez à ce qu'elle ne croise pas les autres domestiques. »
Cassius baissa les yeux sur Tiel et lui demanda, comme s'il sollicitait sa permission :
« J'ai à parler avec nos invités. Tu veux bien nous laisser un moment ? »
Tiel jeta un bref regard à Ian puis à Cedric, puis hocha lentement la tête.
La servante qui se tenait à la droite de Cassius sourit doucement et tendit la main à Tiel.
La petite fille saisit fermement la main de la servante et quitta le salon de réception à petits pas pressés.
***
'... Il est très en colère contre moi ?'
Tiel se le demandait tandis que la servante l'entraînait à pas rapides.
À l'instant où elle avait dit qu'elle souhaitait rester ici, l'expression de Cassius s'était durcie et refroidie.
Il n'avait rien répondu du tout au sujet de son séjour chez les Asterian.
Ni oui ni non. Rien.
Alors Tiel avait tout naturellement pris son silence pour un refus.
Même en marchant la main dans celle de la servante, ses yeux ne cessaient de la piquer, et elle n'arrivait pas à relever la tête.
'... Qu'est-ce que je vais faire, maintenant ?'
Il la détestait. Il ne lui donnerait sûrement pas d'argent pour vivre ailleurs.
Si on la chassait d'ici, elle serait vraiment jetée dehors sans rien. Tiel baissa les yeux sur la robe qu'elle portait.
C'étaient Ian et Cedric, si gentils, qui la lui avaient achetée... mais peut-être devrait-elle vendre cette robe pour payer ses repas.
Cette pensée la remplit de tant de remords envers Ian et Cedric que les larmes recommencèrent à ruisseler sur ses joues.
Entre-temps, Tiel et les servantes étaient arrivées dans une jolie petite pièce attenante à la cuisine.
Comme elle se trouvait juste à côté de la cuisine, l'odeur du pain tout juste sorti du four flottait dans la pièce.
La servante conduisit Tiel jusqu'à un joli petit canapé couleur crème.
« Voilà, si vous voulez bien vous asseoir ici... mademoiselle ? »
C'est seulement alors que la servante remarqua que le visage de la petite fille était entièrement couvert de larmes, et elle écarquilla les yeux.
« Mon Dieu, qu'est-ce qui ne va pas ? Voulez-vous que je vous ramène auprès du marquis ? »
La servante semblait croire que la fillette pleurait d'avoir été séparée de son père.
Tiel secoua frénétiquement la tête.
« Non, hic, non... »
Une fois que les larmes avaient commencé, elles ne voulaient plus s'arrêter. Tiel les essuyait frénétiquement, l'air désemparé.
La servante, qui la regardait, s'inquiéta.
« Si vous frottez aussi fort, vous allez vous faire mal. Attendez ici, je vous apporte tout de suite de l'eau pour vous débarbouiller ! Ria, reste avec la demoiselle ! »
Tiel voulut la retenir, mais la gentille servante avait déjà quitté la pièce en courant.
Peu après, la servante partie chercher de l'eau revint.
Elle demanda doucement la permission avant d'essuyer avec soin le visage de l'enfant, d'un geste délicat.
Elle termina en tamponnant doucement le petit visage avec une serviette moelleuse.
Juste à ce moment-là, la servante prénommée Ria apparut, portant depuis la cuisine un plateau chargé de pâtisseries et de pain.
Il y avait les cookies de tout à l'heure, ceux que Tiel n'avait pas pu manger quand Cassius était entré avec fracas.
Grrr...
Un bruit embarrassant monta du ventre de Tiel. La fillette serra les bras autour de son ventre, le visage écarlate.
« C'est... ! »
Elle voulut trouver une excuse, mais rien ne lui vint.
Les servantes adressèrent à l'enfant un sourire entendu et se mirent à disposer les desserts un à un sur la petite table à thé devant le canapé.
« C'est l'heure du déjeuner, c'est normal que vous ayez faim. Pendant que le marquis s'entretient avec ses invités, mangez donc ceci d'abord. »
La servante glissa une fourchette dans la main de Tiel.
C'est seulement alors que Tiel hocha la tête.
Puisqu'elle allait être chassée de toute façon, mieux valait manger autant qu'elle le pouvait.
Une fois partie de chez les Asterian, elle ne savait pas quand elle aurait de nouveau un repas chaud.
Le « repas chaud » n'était même pas le problème. Si on la mettait dehors, elle devrait peut-être fouiller les poubelles des rues pour survivre.
'... Je dois manger le plus possible.'
Elle mangerait assez pour tenir deux jours sans avoir faim, même après avoir été jetée dehors.
Forte de cette résolution, Tiel empoigna fermement la fourchette à pleine main.
L'enfant n'avait presque jamais utilisé de fourchette chez les Nestian, mais elle savait s'en servir pour avoir regardé Rowen le faire.
Tiel piqua maladroitement un coin de gâteau et le porta à sa bouche.
Le goût doux-amer du chocolat et la douceur fondante de la crème fouettée envahirent son palais.
Tiel écarquilla les yeux.
Bientôt, elle se mit à enfourner du gâteau sans même réfléchir.
***
Ian expliqua à Cassius comment il avait rencontré Tiel.
À quel point l'enfant avait l'air pitoyable lorsqu'elle avait raconté qu'elle avait fui son grand-père par peur.
Il mentionna aussi les cicatrices qui couvraient le corps de Tiel, et comment les Nestian l'avaient fait passer pour « une petite servante folle » lorsqu'elle s'était enfuie.
Cedric ajouta son propre récit.
« Pendant tout le trajet en carrosse, elle était très anxieuse. Elle n'a rien mangé du tout, elle semblait trop nerveuse pour prendre un repas... »
Cassius, qui écoutait en silence, serra les dents.
La rage lui montait à la tête, et il parvenait à peine à la contenir.
Que diable avaient-ils fait à cette petite enfant ?
'... Je m'en doute, bien sûr.'
Pourquoi la maison Nestian avait caché et élevé la fille de Rena Nestian.
Les deux grandes maisons du clan des Léopards, les Nestian et les Asterian, étaient ennemies depuis des temps immémoriaux.
Les Setpyo, dotés de la Capacité surnaturelle de la glace, et les Heukpyo, dotés de la Capacité surnaturelle de la flamme.
Chaque fois qu'un nouveau Chef de famille était désigné, les deux familles se réunissaient et mesuraient leurs Capacités surnaturelles l'une contre l'autre. La maison dont la Capacité surnaturelle était la plus forte devenait Chef du clan.
C'était une règle transmise depuis des siècles.
Et depuis six générations, les Asterian détenaient la position de Chef du clan.
De ce fait, la puissance des Nestian avait décliné d'année en année, jusqu'à n'être plus depuis longtemps qu'un titre de noblesse vide.
La maison du Chef du clan contrôlait tout ce qui appartenait au clan des Léopards.
Le duché d'Ewald des Asterian comme le duché de Buchanan des Nestian étaient soumis à l'autorité des Asterian.
Aussi les Nestian ne pouvaient-ils que haïr les Asterian et s'opposer à eux tant que cette règle existerait.
Après tout, il était presque impossible que la glace l'emporte sur la flamme.
C'est dans ces circonstances qu'était née Rena Nestian, détentrice d'une redoutable Capacité surnaturelle de glace.
Rena Nestian.
Sa Capacité surnaturelle était bien plus forte que celle de Cassius Asterian, l'héritier le plus prometteur au titre de Chef de famille des Asterian.
Tout le monde croyait donc que, lorsque Rena et Cassius deviendraient Chefs de famille, les Nestian deviendraient tout naturellement Chef du clan.
À moins que Rena ne refuse la position.
'Je ne suis pas faite pour être Chef de famille des Nestian, Père.'
Pour des raisons qui lui appartenaient, Rena avait refusé la position de Chef de famille et choisi plutôt de devenir l'épouse de Cassius Celeste Asterian.
Par ce choix, les Nestian avaient perdu celle qui aurait été leur plus puissante héritière et la future Chef du clan des Léopards.
Cornelia Nestian, désormais désignée comme prochaine Chef de famille, n'avait ni la puissance de la Capacité surnaturelle de sa sœur aînée ni la noblesse de caractère nécessaires à ce rôle. Si les choses continuaient ainsi, les Asterian deviendraient une fois de plus Chef du clan.
'... Voilà pourquoi ils ont caché l'enfant.'
Parce qu'elle était la fille de Rena.
Ils avaient dû la cacher et l'élever en croyant que l'enfant naîtrait avec une Capacité surnaturelle prodigieuse.
Si la Capacité surnaturelle de l'enfant s'éveillait avec force, les Nestian pourraient devenir la maison du Chef du clan.
Ils comptaient faire d'une petite enfant un pion dans les jeux politiques des adultes.
Cassius éprouva du dégoût pour les manigances sombres et cousues de fil blanc de ces gens.
À cet instant, on frappa avec insistance à la porte du salon de réception. Cassius autorisa la personne à entrer.
C'était la servante qui avait emmené Tiel un peu plus tôt.
Des gouttes de sueur perlaient sur son front, comme si elle avait couru jusqu'ici en toute hâte.
La servante parla précipitamment.
« La... la demoiselle que l'invité a amenée... ! »
« La demoiselle que l'invité a amenée » : ce ne pouvait être que Tiel.
Aux mots de la servante, les trois hommes se levèrent d'un bond.
