« Qu'est-ce que tu veux faire en premier, une fois libéré ? »
C'est la question que les soldats en fin de service entendent le plus souvent.
Et les réponses sont en général d'une seule dimension.
Dormir toute la journée chez moi.
Boire un soju avec de la poitrine de porc grillée.
M'allonger dans mon lit, manger du poulet frit et regarder Netflix.
Ceux dont on a réprimé la liberté sentent combien le quotidien est précieux et veulent retrouver cette normalité.
De ce point de vue, Dohyun ne faisait pas exception.
« Jouer. »
« … Quoi ? »
« J'ai dit que je voulais jouer. »
« … »
Son quotidien de drogué du jeu se résumait tout entier à un coin de chambre assez spacieux, avec un ordinateur et un équipement de VR.
Il voulait désespérément retrouver cette routine.
Ses camarades le regardèrent d'abord d'un air perplexe, mais ils finirent vite par comprendre.
« Jouer ? Tu veux dire à Godose ? »
« Ah, le premier jeu de réalité virtuelle ? Bon sang, je comprends carrément. Moi aussi, je meurs d'envie d'y jouer. Il a fallu que je sois appelé juste après sa sortie… »
« C'est quoi, ce jeu ? T'aurais dû dire que tu voulais jouer à Godose. »
« Vous allez tous dans des salles à capsules en sortant ? On montera un groupe, un de ces jours. »
Pour les gens, Godose — God of Savior — n'était plus un simple jeu pour reclus.
Godose était une culture, un monde à part entière.
Il était même plus difficile de trouver quelqu'un qui n'y jouait pas.
Même chez les personnes âgées, ne pas connaître Godose, c'était passer pour quelqu'un de déconnecté du monde.
Malheureusement, parmi ceux qui étaient coincés à l'armée pendant que Godose régnait sur la scène, il n'y en avait pas un seul qui ne voulait pas y jouer.
« … Godose, c'est vraiment si incroyable ? »
« Il paraît que c'est comme un autre monde… »
« Oh, vous n'avez jamais essayé Godose ? Bon sang, regardez-moi ces incultes… C'est vraiment pas une blague. Prévoyez trois couches chacun. »
Même les jeunes recrues qui écoutaient en fumant avec eux montraient de l'intérêt.
Dans ces moments-là, ceux qui avaient goûté à Godose dans le civil s'animaient et déroulaient leurs histoires comme des récits héroïques.
Ceux qui n'y avaient pas joué écoutaient, les yeux brillants d'émerveillement comme des enfants.
Bientôt, Godose et les femmes occupèrent plus de 90 % des conversations à l'armée.
Chaque fois, Dohyun devait passer une épreuve de patience.
'C'était vraiment un jeu de réalité virtuelle… !'
La suite de Demroc, qu'il avait balayée comme impossible.
Qui aurait cru que ce serait vraiment un jeu de réalité virtuelle ?
Pourquoi fallait-il qu'il sorte pile au moment où il partait à l'armée ? C'était si rageant qu'il aurait pu pleurer des larmes de sang.
D'habitude, il ne croyait pas en Dieu, mais cette fois, sa foi montait en flèche.
À ce stade, Dieu intervenait forcément pour lui pourrir la vie.
Après avoir enduré une éternité d'un an et six mois à entendre parler de Godose, vint enfin le moment de la libération.
Bam !
« … La capsule ! Où est la capsule ? »
« Quoi, oppa est rentré ? Tes cheveux ont bien poussé. »
« Ton frère, la première chose qu'il fait en rentrant, c'est chercher une capsule. Quand il était bébé, il ne cherchait que sa maman, maman, maman. C'est pour ça qu'on dit qu'en grandissant, les enfants n'ont plus besoin de nous. »
« Maman, il te reste ta fille. »
« Arrête de m'appeler comme ça. Vraiment, vous deux, il n'y a jamais de juste milieu. »
En arrivant à la maison, Dohyun chercha la capsule en premier, comme un toxicomane cherche sa dose.
Le voyant faire, sa petite sœur Hyuna et sa mère Chae Misuk, qui regardaient la télé, le réprimandèrent. D'ordinaire, Dohyun se serait énervé, mais là, il s'en fichait.
Il voulait juste avoir sa capsule le plus vite possible.
« On a mis la capsule dans ta chambre. Il a fallu deux hommes pour la porter, et oh là là, pourquoi une capsule, c'est si lourd ? Les gens jouent avec ce genre de choses, de nos jours, faut croire. »
« Maman, tu ne connais pas Godose ? Si tu ne connais pas ça, on te traite comme une paria, aujourd'hui. »
« Oh toi, on en parle tout le temps à la télé, alors évidemment que je connais. Mais j'ai bien trop peur de faire des choses pareilles. Ces gens n'ont même pas peur d'attraper des monstres comme ça. »
« Maman, c'est ton fils qui les attrape le mieux. C'est un massacreur. »
Écoutant leur conversation d'une oreille et la laissant ressortir par l'autre, Dohyun entra dans sa chambre et s'arrêta net.
Ses yeux s'emplirent d'émotion.
« Ahh… »
Une allure éblouissante.
La forme ovale tracée avec douceur et les contours gracieusement incurvés ne pouvaient pas être plus beaux.
S'approchant pour caresser la capsule, Dohyun sentit un sourire lui monter au visage.
'Voilà une capsule…'
L'émotion n'avait rien à voir avec celle de la voir simplement dans des diffusions.
Était-ce parce qu'il l'avait commandée en économisant petit à petit sur une solde militaire qui avait assez augmenté pour mériter le nom de salaire ?
Ce n'était qu'une capsule d'entrée de gamme d'occasion, achetée environ 4 millions de wons, mais il en était aussi fier que s'il venait de s'offrir sa première voiture.
« Mon fils, tu ne manges pas ? »
« J'ai déjà mangé. Je mangerai au dîner. »
Répondant distraitement à Chae Misuk, Dohyun se jeta dans la capsule.
Le coussin qui l'enveloppa en douceur était plutôt agréable.
Au début, c'était hors de prix, mais maintenant que près de deux ans s'étaient écoulés, les capsules sortaient à des prix abordables.
Comparées à celles de l'époque, la qualité était meilleure et le taux de synchronisation s'était amélioré aussi.
'Bon, alors, si j'essayais de me connecter ?'
Dohyun se mit à manipuler la capsule avec aisance.
Il en maîtrisait déjà l'usage à force de regarder d'innombrables vidéos.
Il en allait de même pour Godose.
Il n'avait pas tout étudié, mais il avait vérifié à peu près à quoi ressemblait sa structure sur le chemin du retour.
'Il a beaucoup de points communs avec Demroc.'
Étant une suite, beaucoup d'aspects étaient similaires.
Rien de plus naturel, à bien y réfléchir.
L'univers de Godose se situait dans la génération suivant celle de Demroc.
Le monde, les villes et bien d'autres éléments.
Beaucoup de choses avaient changé, mais comme le jeu s'inscrivait dans la même lignée, les réglages du système eux-mêmes étaient semblables : ça ne semblait pas difficile.
Pour l'instant, il n'avait regardé que les grandes lignes, mais il aurait bien le temps de consulter les guides détaillés plus tard.
Un an et six mois, c'était largement assez pour que la plupart des informations soient accessibles en quelques clics sur le site officiel.
Inutile de le préciser pour Godose, auquel jouait un milliard de personnes.
Clic.
Après avoir actionné les interrupteurs dans l'ordre et terminé les manipulations, il enfila un appareil semblable à un casque, et bientôt sa vision s'assombrit.
Puis un message apparut.
[Reconnaissance de l'iris.]
[Vérification de la carte d'identité.]
[Carte d'identité confirmée.]
[Synchronisation terminée.]
[Voulez-vous vous connecter à God of Savior ?]
« Oui. »
À peine eut-il répondu que son esprit se brouilla et que le monde devint blanc.
Le monde qui réapparut était un espace d'un blanc immaculé. Une voix féminine d'IA résonnait dans cet espace.
[Bienvenue au paradis de l'aventure.]
[Veuillez créer un personnage.]
[Le sexe ne peut pas être modifié ; l'apparence peut l'être pour les cheveux, les yeux et la restauration d'autres parties du corps. D'autres modifications sont possibles tant qu'elles n'affectent pas de façon significative le corps humain.]
Dohyun regarda le miroir en pied placé devant lui.
Le miroir, seul au milieu de l'espace, reflétait l'apparence actuelle de Dohyun.
Une silhouette à peine couverte aux endroits stratégiques, exposée de façon plutôt dénudée.
Il les avait un peu laissés pousser, mais ses cheveux n'échappaient toujours pas à la coupe militaire, et son corps semblait nettement plus robuste qu'avant.
'J'ai quand même trop l'air d'un soldat.'
Pas question de crier sur tous les toits qu'il accourait tout droit de sa libération.
Il s'émerveilla de voir son apparence changer à chaque simple effleurement tandis qu'il faisait ses réglages.
Ces changements, d'un simple geste, donnaient l'impression de lancer un sort. Enfin, c'était juste une impression : il n'avait pas changé grand-chose.
Il s'était contenté de rallonger ses cheveux.
À part ça, aucune différence avec son apparence réelle.
'De toute façon, il n'y a pas grand-chose à arranger, inutile de perdre du temps là-dessus.'
C'était bien différent de Demroc.
Dans Demroc, où l'on ne ressentait pas les cinq sens, on pouvait librement changer non seulement d'apparence, mais même de sexe.
Les maîtres de la personnalisation, comme on les appelait, en faisaient un usage extrême même dans des conditions aussi rudes, mais Dohyun n'avait malheureusement pas ce talent. Et il n'avait aucune intention de s'en embêter.
Une fois la personnalisation terminée, il avait désormais une allure tout à fait civile.
Tandis qu'il contemplait le miroir avec satisfaction, la voix se fit de nouveau entendre.
[Veuillez choisir votre pseudo.]
'Le pseudo…'
Quiconque jouait à God of Savior devait faire attention à ça.
En général, les jeux n'autorisent pas les doublons de pseudo, mais God of Savior les autorisait.
Rien d'étonnant, pour un jeu auquel jouait un milliard de personnes.
Mais Dohyun cria sans une seconde d'hésitation.
« Kaiser. »
Un nom qui l'accompagnait depuis ses tout premiers pas dans le jeu vidéo jusqu'à la fin de son service.
Pour lui, Kaiser était aussi familier et chargé de sens que son vrai nom.
Il n'avait jamais eu l'intention d'en choisir un autre.
[Le pseudo « Kaiser » est-il correct ?]
« Oui. »
[Ravi de vous rencontrer, « Kaiser ».]
[Votre hashtag est Kaiser#312543.]
[Personnage créé.]
[Transfert vers la zone de tutoriel.]
Sur ce message, sa vision devint noire.
***
« Waouh… »
Dohyun exprima franchement son admiration devant le paysage qui s'étendait sous ses yeux.
C'étaient des remparts.
Le genre de château qu'on voit dans un film de fantasy médiévale classique.
Ce n'était pas le magnifique paysage d'un autre monde qu'il avait vu dans les vidéos, mais les torches qui éclairaient les ténèbres et les remparts imposants lui donnaient l'impression d'avoir pénétré sur un champ de bataille.
La brise nocturne et fraîche qui lui effleurait le corps, l'odeur de brûlé.
La sensation de ses pieds agrippant le sol.
Jusqu'aux sensations subtiles perçues par sa peau quand il remuait les doigts.
Tout ce qu'il ressentait dans son corps était identique à la réalité.
Il crut presque qu'il n'avait pas lancé un jeu, mais qu'il avait été transporté dans un monde de fantasy. C'était d'un réalisme d'une tout autre dimension que Demroc.
'Voilà ce qu'est un jeu de réalité virtuelle…'
Il contemplait, absorbé, le paysage d'un autre monde qui s'étendait au-delà des remparts.
[Vous vous trouvez sur le champ de bataille tragique du château d'Arren, d'autrefois.]
[Veuillez choisir une arme.]
La voix entendue pendant la création du personnage tira Dohyun de sa rêverie.
Quand il se retourna d'instinct, il vit d'innombrables armes flotter dans les airs. Ce phénomène système, dans un lieu aussi réaliste, paraissait plutôt incongru.
[Épée grossière]
-Une épée vieille et émoussée.
Elle semble suffire pour trancher des gens.
[Lance grossière]
-Une lance vieille et émoussée.
Elle semble suffire pour transpercer des gens.
…
[Arc grossier]
-Un arc vieux et usé.
Il semble pouvoir tirer encore une cinquantaine de fois.
Épées, lances, arcs, dagues, masses, arbalètes, bâtons…
Toutes sortes d'armes étaient alignées, mais Dohyun en saisit une sans la moindre hésitation.
[Vous avez choisi l'Épée grossière.]
[Vous pouvez utiliser la compétence de base de l'épée, « Frappe puissante ».]
[Le tutoriel commence.]
L'épée. C'était l'arme que Dohyun avait le plus utilisée à l'époque de Demroc.
Sans raison particulière.
Il l'avait choisie simplement parce qu'elle semblait la plus polyvalente à tous points de vue, et il s'était trouvé qu'elle convenait à ses aptitudes quand il l'avait essayée.
« Toi, là-bas ! »
Dès qu'il eut saisi l'arme, un soldat accourut de loin, comme s'il n'attendait que ça.
Son air pressant et son armure tachée de sang trahissaient la gravité de la situation.
Comme agacé de voir Dohyun planté là à regarder, il s'approcha brusquement et lui saisit le poignet.
« Qu'est-ce que tu fais ici alors que chaque seconde compte ! Les autres mercenaires ont déjà rejoint la bataille, dépêche-toi d'aller les rejoindre ! »
[Un groupe est formé avec le capitaine des chevaliers « Charlie ».]
Membres du groupe
-Charlie
-Kaiser
Avec ce groupe formé à la hâte, Dohyun fut entraîné dans le château.
C'était un tutoriel scénarisé, comme il en existait aussi dans d'autres jeux.
En suivant Charlie, il découvrit un chaos sans commune mesure avec l'extérieur du château. Soldats et monstres s'effondraient dans des mares de sang, transpercés par des épées et des flèches.
La contemplation tranquille de tout à l'heure s'évanouit ; la tension s'installa en un instant.
Et c'était pire à mesure qu'ils s'enfonçaient.
Kraaak !
Kaaaaa !
Le nombre de soldats tombés, et de soldats luttant avec acharnement contre des monstres hideux par-dessus leurs camarades morts, ne cessait d'augmenter.
Il apercevait de temps à autre ce qui semblait être des mercenaires, eux aussi à terre.
« Déjà autant… Bon sang. »
Charlie ferma les yeux de toutes ses forces, comme si son cœur se déchirait, puis détourna la tête et pressa le pas.
Il pleurait sincèrement la mort de ses camarades.
De simples données n'auraient pas pu reproduire ce tremblement au coin de ses yeux ni le frémissement de ses mains.
« Ils se sont donc bel et bien alliés aux monstres… Si les rumeurs sont vraies, ils ont passé un pacte avec ce "monstre". Il faut se dépêcher de l'arrêter avant qu'il ne descende. »
Voilà pourquoi il ne pouvait même pas fermer correctement les yeux de ses camarades et se hâtait ainsi.
Si le monstre descendait, tout serait fini.
Et Dohyun savait qui était ce monstre. Il l'avait déjà vu maintes fois dans des vidéos.
Ce n'était pas un monstre conçu pour être vaincu dans le tutoriel.
« Vite. C'est juste devant, si on passe par là. »
Au moment où ils descendaient l'escalier, Charlie cria en traversant le couloir.
C'est alors que ça arriva.
Fiouu — Tok tok — !
Au bruit de quelque chose fendant l'air, Dohyun s'arrêta, et des flèches passèrent juste devant lui avant de se planter dans le sol.
Comme si les flèches avaient délibérément évité Dohyun.
« … ! »
Charlie, qui s'apprêtait à dévier la flèche de son épée, s'arrêta, surpris.
Puis, reprenant ses esprits avec un temps de retard, il marmonna.
« Tu as esquivé parce que tu savais qu'elle arrivait ? Non… ça ne peut pas être ça. Tu as de la chance. »
Il n'avait pas dévié la flèche, mais esquiver en s'arrêtant de la sorte, ça n'avait pas de sens.
Il était raisonnable de penser que ce n'était qu'un coup de chance.
Kikikik —.
Kirik —.
C'étaient des monstres qui avaient tiré les flèches.
Des créatures qui, dans l'ensemble, ressemblaient à des gnomes.
Mais les petites cornes sur leur tête les distinguaient des gnomes ordinaires.
Ils étaient cinq en tout.
« Ils nous ont poursuivis jusqu'ici… Il faut percer leurs rangs. »
Tandis que Charlie se mettait en garde, les monstres émirent des ricanements et saisirent chacun leur arme.
Deux archers, trois armés d'armes contondantes.
Une combinaison gênante. Charlie était en mauvaise posture : il allait être retardé alors que chaque seconde comptait.
« D'abord, je vais passer devant… !? »
C'est à ce moment que Dohyun s'élança.
