Redevenir enfant était une affaire insupportablement étouffante.
« Hmm... vous dites qu'il tousse toujours ? »
« Oui. Nous avons gardé la chambre au chaud, et nous lui avons bien donné ses médicaments. »
« La fièvre est tombée... et le gonflement de sa gorge a beaucoup diminué. Cette fois, je ne prescrirai que le sirop contre la toux. Si la toux disparaît, inutile de poursuivre le traitement. »
Le médecin griffonna une ordonnance dans son carnet.
« Veillez bien à ce qu'il ne soit exposé à aucun courant d'air froid jusqu'à ce que le temps se réchauffe. Y a-t-il des antécédents de problèmes bronchiques dans la famille ? »
« Non, aucun. »
« Dans ce cas, faites simplement attention à ce qu'il ne se surmène pas. »
Edgar Bertholdt ravala l'envie de repousser la main du médecin d'une tape et maugréa intérieurement.
Vivre en enfant était épuisant.
Quand il avait compris qu'il était revenu à son enfance, il n'avait pas imaginé que ce serait le prix à payer.
« Est-ce normal qu'une toux dure aussi longtemps ? »
« Eh bien, cela varie d'une personne à l'autre... mais le temps est particulièrement sec ces derniers jours. »
Le médecin débita les banalités d'usage qu'on sert à un patient enrhumé. Son oncle s'agitait, le bombardait de questions, mais les réponses du médecin ne variaient pas.
Il n'y a pas lieu de s'inquiéter outre mesure. C'est un rhume ordinaire. Donnez-lui ses médicaments et laissez-le se reposer.
« Mais il n'arrête pas de tousser... »
Peu désireux, peut-être, d'élever la voix devant un noble qui se faisait du souci pour un enfant, le médecin répéta, l'air vaguement agacé :
« C'est précisément pour cela qu'il faut surveiller les enfants de près. »
« Tout de même... »
Edgar, qui ne supportait plus cet ennui, intervint.
« Tonton. Je vais bien. »
« Edgar... »
« Ce n'était même pas un gros rhume. Je tousse juste un peu, c'est tout. »
Le médecin saisit l'occasion, tendit l'ordonnance à Harold et rassembla sa sacoche.
Ayant apparemment compris enfin qu'insister n'apporterait que la même réponse, Harold ne le retint pas. Edgar souffla, soulagé de ne plus avoir à écouter une conversation sur sa propre santé dont il avait été entièrement tenu à l'écart.
Son oncle, Harold Bertholdt, posait sur son neveu un regard inquiet. Le léger tressaillement au coin de ses yeux montrait clairement qu'il ne se fiait toujours pas au jugement du médecin.
Qu'il ait remarqué ou non que son neveu l'observait d'un air sceptique, Harold tendit la main et tapota prudemment l'épaule d'Edgar.
« ... ? »
Sans comprendre le sens de ce geste, Edgar leva vers lui des yeux vides. Quand leurs regards se croisèrent, Harold sourit doucement.
Ce n'était pas le sourire baigné de larmes qu'il avait eu quand Edgar l'avait revu pour la première fois après son retour dans le passé... ni le grand sourire insouciant qu'il lui adressait chaque fois que leurs regards se croisaient, dans ces vieux souvenirs délavés.
C'était autre chose.
« ... »
Cela ressemblait plutôt... à de la fierté. Comme si Harold lui disait : 'Tu t'es bien débrouillé.'
Comme si rester sage pendant une consultation était un exploit magnifique digne d'éloges.
Edgar ne comprit la vérité (sa supposition n'en était pas du tout une) qu'une fois la main de Harold déjà retirée.
Et il n'arrivait pas à y croire.
S'il avait vraiment eu huit ans, peut-être cela aurait-il mérité des éloges. Mais tout de même ! Tout de même.
Quand il avait ouvert les yeux dans cette pièce, quinze ans plus tôt, la pièce où tout avait mal tourné. Quand il avait rendu grâce à un dieu auquel il ne croyait pas de lui avoir donné la chance de sauver sa famille.
Edgar n'avait jamais imaginé que ce serait le prix à payer.
« Hé hé. »
Derrière Harold, Edwin étouffait un rire. Son jumeau avait de toute évidence deviné exactement ce que pensait Edgar.
Edgar n'avait jamais rien pu cacher à Edwin.
C'est pourquoi, dès l'instant où il avait ouvert les yeux dans cette salle de jeux glaciale, point de départ de tant de cauchemars, la première chose qu'Edgar avait faite avait été de tout confier à son frère.
« Tu me crois ? »
« Bien sûr. »
Le cadet avait répondu sans la moindre hésitation.
Edgar ne savait pas trop de quelle aide pouvaient vraiment être des jumeaux de huit ans, mais ces mots à eux seuls lui avaient suffi pour sourire.
À voir Edwin ricaner ainsi à ses dépens, pourtant, Edgar commençait à se demander s'il ne s'était pas trompé. Peut-être n'avait-il fait que donner à son frère, qui débitait sans cesse des absurdités incompréhensibles, un fantasme de plus avec lequel jouer.
Il sentit la main de Harold se retirer et soupira. Son oncle sembla interpréter même ce soupir à sa façon.
« Edgar. Je sais que tu n'aimes pas prendre tes médicaments... mais il le faut si tu veux guérir vite, d'accord ? »
'Pour qui il me prend ? Un vrai gamin ?'
Bien sûr que oui. Edgar le savait.
Et du point de vue de son oncle, un neveu aurait toujours l'air d'un enfant, quel que soit son âge.
Même si Harold n'avait pas vécu assez longtemps pour voir Edgar et Edwin grandir.
« Mais Edgar. Comment tu as fait pour revenir ? »
« ... Je ne sais pas. Mais. »
Si ce n'était pas un rêve, c'était une chance qu'il ne pouvait pas se permettre de gâcher.
Il était déjà trop tard pour sauver leur père, mais le reste, le reste pouvait être réparé. Il n'avait pas à perdre son oncle dans une mort parfaitement absurde.
« D'accord, Edgar. Je vais t'aider. Tu n'as à t'inquiéter de rien du tout. »
Il savait que Harold allait venir. Enfermé dans cette pièce, il n'avait pas pu suivre la date exacte, mais de cela, il était absolument certain, alors Edgar avait fait ses plans.
Il ne referait pas les mêmes erreurs.
« Jeune maître. Il y a beaucoup trop de gens, dehors, qui vous veulent du mal. »
Un mois. Voilà depuis combien de temps leur père était mort. Ses souvenirs de ce mois-là n'étaient pas particulièrement clairs.
Le froid. La faim. L'obscurité. Les seuls visages familiers dans cette pièce avaient été ceux d'Edwin et d'Adrien.
« Je vais sortir vaincre les méchants, alors vous n'avez qu'à rester ici et tenir encore un peu. Vous comprenez ? »
Il n'avait appris que ces douces paroles étaient des mensonges qu'une fois qu'il était déjà trop tard.
Alors cette fois, Edgar s'était battu de toutes ses forces, avec Edwin, pour souffler à Harold des indices sur Adrien Renard.
« Edgar, Edwin... vous avez réussi à vous débrouiller tout seuls ? À la maison ? »
Le visage de son oncle était un livre ouvert.
En regardant cet homme qui s'efforçait tant de poser la question d'un air candide, Edgar avait eu du mal à ravaler son rire. S'il s'était autorisé à sourire ne serait-ce qu'un peu, il avait l'impression que les larmes seraient venues avec.
« Adrien disait qu'on n'avait pas le droit de sortir. »
Edwin avait récité son texte avec application, exactement comme Edgar le lui avait appris.
« Des fois, des hommes bizarres venaient au manoir. »
« Quand ils venaient, il y avait une drôle d'odeur partout. Je détestais ça. »
En vérité, ces mots ne s'adressaient pas vraiment à Harold et à Mateus.
Mais tout ce qu'on leur disait à tous les deux finirait par arriver aux oreilles de l'Inspectrice de la Sûreté Anne Archibald. C'était l'une de ces petites constantes qui restaient vraies même quand tout le reste changeait.
Tout comme la façon dont Harold avait défoncé la porte pour rejoindre ses neveux.
Quel que soit son corps, Edgar avait un esprit d'adulte, et cette fois il était resté sur le qui-vive, bien décidé à ne pas manquer sa première rencontre avec Harold. Dans sa vie d'origine, il ne se souvenait pas de grand-chose de ce jour-là. Il n'avait pas été en état de s'en souvenir : terrifié par ces adultes inconnus, il avait attrapé Edwin et s'était caché dans l'armoire.
Au bout du compte, Harold s'était tant inquiété pour la santé des garçons qu'il avait forcé la porte de l'armoire.
« Je suis désolé d'arriver si tard, Edgar. »
Bien qu'ils ne se soient pas vus depuis si longtemps, Harold, malgré sa grande carrure, avait appelé Edgar et Edwin avec un visage au bord des larmes.
Cette fois, ce serait différent. Cette fois, il sauverait son oncle. Il ne resterait pas là, impuissant, comme la dernière fois.
Edgar s'était répété ce serment, encore et encore, accroché à son oncle. Il l'avait juré.
« Edgar. Il faut prendre ton médicament, hein ? »
« ... »
« Edgar ? »
Harold tapota doucement la cuillerée de médicament contre les lèvres d'Edgar.
« Allez, Edgar, fais "aaah". »
Edwin y alla de sa petite pique.
Edgar se rappela que son frère avait, en fait, encore huit ans. Et il se rappela que lui-même, en revanche, ne les avait certainement pas.
Prendre le médicament n'était pas du tout le problème.
La situation, elle, était parfaitement insupportable.
« Tonton, Edgar déteste prendre ses médicaments. »
« Eh b-bien... il faut quand même les prendre... »
« Edgar, arrête de faire le bébé et prends ton médicament. »
« Je ne suis pas un bébé. »
Il ne faisait qu'énoncer un fait, et pourtant cela sonna exactement comme ce qu'aurait dit un bébé.
Harold dut le penser aussi : tout son visage fondait en une expression bêtement attendrie.
Edgar fusilla du regard la cuillère qui flottait près de sa bouche, puis leva le menton et regarda son oncle.
« Je le prends si tu me dis ce qui est arrivé à Adrien. »
« Euh... »
Les sourcils de Harold s'affaissèrent, l'air désemparé.
« Ça, eh bien... euh. »
« Edgar. Arrête d'embêter Tonton et prends ton médicament. »
Le frère qui avait promis d'être toujours de son côté l'avait trahi.
Edgar foudroya Edwin du regard. Edwin, sans la moindre honte, prit la cuillère des mains de Harold et la tendit vers Edgar.
« Tata Anne a dit qu'elle aiderait Tonton aussi, tu te souviens ? Tonton et Tata Anne vont faire en sorte qu'Adrien ne puisse plus t'embêter. »
« ... »
« Hein, Tonton ? »
« Oui. Bien sûr. »
Harold hocha la tête, l'air résolu.
Edgar regarda Edwin, puis Harold. Son oncle était le genre d'homme à faire tout ce que lui demandaient ses neveux, mais il n'était pas non plus le genre d'adulte à laisser des enfants faire absolument n'importe quoi.
Edgar aurait beau insister, Harold ne lui parlerait pas d'Adrien sans une raison vraiment valable.
C'était... un peu gênant.
Surtout avec les adultes qui tournaient autour de lui jour et nuit, sous prétexte de son rhume.
« Tonton, Edgar aime les bonbons. »
Edwin donna à Harold quelques petits coups de coude appuyés.
Le visage de Harold s'illumina. Edwin ricana et tendit de nouveau la cuillère.
« Edgar, si tu prends ton médicament, Tonton te donnera un bonbon après. »
Se laisser prendre à une ruse aussi grossière faisait-il, lui aussi, partie du prix à payer pour être un enfant ?
« Hmm ? Edgar. »
Harold faisait presque la moue, maintenant, et le suppliait carrément.
Dire que le grand Chevalier d'Acier, un homme dont on parlerait encore comme d'une légende dans quinze ans, en était réduit à ça, totalement incapable de faire avaler une cuillerée de médicament à un petit enfant.
Quoi que les autres en disent, c'était toujours ce Harold-là dont Edgar se souvenait.
Finalement, Edgar capitula et ouvrit la bouche. Edwin y glissa la cuillère, et Harold se mit à applaudir.
« Voilà ! C'est très bien, tu l'as pris comme un grand ! »
Même si c'était là le quotidien tout à fait ordinaire auquel Edgar avait aspiré presque jusqu'à l'instant de sa mort, il ne put retenir un petit ricanement sec.
« Tiens, de l'eau. Oui, il faut aussi boire beaucoup d'eau. »
Cela faisait une semaine qu'Edgar Bertholdt était revenu dans le passé.
Cela faisait quatre jours que Harold Bertholdt avait tiré ses neveux du manoir où on les retenait captifs.
Edgar s'enfonçait dans une profonde réflexion, sans se douter le moins du monde que Harold se réjouissait en secret, persuadé d'être déjà devenu très proche de ses neveux.
« Tonton. Le bonbon. »
Ce n'était pas que sa réflexion ait le moindre rapport avec le bonbon qu'il n'avait pas reçu. Mais tout de même : une dette était une dette.
« Hein ? Ah, ah oui. Le bonbon. Tu aimes quel parfum ? »
Harold se mit à fouiller dans la corbeille de friandises que les domestiques de la famille Archibald avaient posée sur la table.
« Voyons voir. Fraise, citron... raisin aussi. »
« Tonton, je veux fraise ! »
Edgar jeta un regard en coin à Edwin.
« Edwin, tu n'as pas pris ton médicament, toi ! »
« Tonton, moi aussi je veux un bonbon ! »
« Ah, euh... »
À voir ça, qui croirait que c'était là le tristement célèbre Lord Bertholdt ?
Harold se démenait entre les jumeaux, les bonbons à la main, quand soudain...
Toc, toc.
On frappa à la porte. Sans entrer, un domestique éleva la voix.
« Pardonnez-moi de vous interrompre, Lord Bertholdt. Son Excellence le comte vous demande. »
La lueur dans les yeux de Harold changea.
« Les garçons, je suis désolé. Tonton a quelque chose à faire... Tenez, les bonbons. Pas de dispute, partagez-les gentiment. Compris ? »
Une main rugueuse se posa doucement sur chacune de leurs têtes, puis il disparut.
Fixant le dos de Harold qui s'éloignait, Edgar se mordit la lèvre, le visage crispé de frustration.
Qui aurait cru que revivre en enfant s'accompagnerait d'autant de contraintes ? Il connaissait le moyen de régler tout cela rapidement, et pourtant personne ne voulait l'écouter, parce qu'il était un enfant.
Edgar regarda son frère se fourrer dans la bouche le bonbon laissé par Harold, puis parla.
« Edwin. On change de plan. »
