Le domaine Archibald jouxte le manoir Bertholdt.
Comme la plupart des résidences nobles, les deux demeures appartenaient à leurs familles respectives depuis des générations. La maison Archibald connaissait donc bien Harold. Pour être exact, ses liens avec la maison Bertholdt étaient profonds.
Anne veillait sur Edgar et Edwin depuis leur naissance. Voisine, elle avait été proche du défunt comte et de son épouse. Pour les enfants, Anne était un visage plus familier qu'Harold lui-même, un peu comme Mateus.
« Je suis désolée, seonbae. »
Anne Archibald présenta ses excuses à Harold une fois qu'il ne resta plus que les adultes.
« Je savais que tu étais affecté dans le Nord, seonbae. Alors j'ai cru que les enfants étaient partis sur le domaine en attendant ton retour. »
Le comte Bertholdt était mort, et le manoir s'était vidé. Les domestiques étaient tous partis. Les funérailles du comte n'auraient pas lieu avant l'arrivée d'Harold. Avec les routes bloquées par la neige, il faudrait au moins un mois, sinon davantage, pour que la maison Bertholdt retrouve son équilibre.
Il était naturel de supposer que les enfants, qui ne pouvaient rester seuls au manoir, avaient été envoyés sur leurs terres. Une déduction parfaitement logique. La maison Bertholdt n'avait plus d'adulte en vie à part Harold, mais le domaine Bertholdt comptait des vassaux de longue date qui connaissaient bien la famille. L'idéal pour protéger des enfants.
« C'était ce qui était prévu au départ, mais… »
Après avoir écouté Anne, Mateus hocha la tête.
« Une fois que le majordome a interdit les visites, je ne pouvais plus rien faire avant l'arrivée de Lord Bertholdt. Je n'aurais tout de même jamais imaginé que les jeunes maîtres vivaient dans de telles conditions. »
L'avocat, d'ordinaire imperturbable, se mordillait la lèvre en arpentant nerveusement le bureau.
Entre eux deux, Harold était assis, le visage enfoui dans les mains, et s'efforçait de calmer sa respiration.
Anne Archibald le regarda et déglutit.
« Seonbae. On est dans la capitale. Tu ne peux pas foncer tête baissée. »
« Je sais. »
« Tu en es sûr ? »
« C'est pour ça que j'ai amené les petits chez toi plutôt que d'y aller. »
« Regardez-moi ça, l'âge le rend enfin réfléchi. »
Anne avait lancé la plaisanterie pour trancher la tension, aussi coupante qu'une lame, et elle eut un petit rire gêné devant ses propres mots.
Le rire ne dura pas. Son visage se durcit et elle croisa les bras. Le mouvement fit briller la médaille de service épinglée sur le côté gauche de son uniforme.
Harold jeta un œil à l'insigne doré et prit la parole.
« Tu es toujours à la Sûreté ? »
Cette médaille dorée était l'une des raisons pour lesquelles Harold avait enfoncé la porte de sa voisine, en plus de la proximité.
« Oui. Je suis responsable du 3e arrondissement. »
Anne montra les dents dans un sourire féroce.
Le 3e arrondissement englobait le quartier résidentiel où se trouvaient les domaines Archibald et Bertholdt.
Un chevalier se devait d'éviter les sanctions privées, mais cet homme n'était-il pas un criminel, après tout ? Si cela pouvait servir l'enquête, il n'y avait aucune raison de ne pas en profiter.
« Comme l'a dit maître Mateus, refuser les visites, c'est légal. En revanche… »
Quand Harold avait débarqué avec les enfants, Anne, qui se trouvait chez elle par chance, avait été horrifiée.
Ses longues années à la Sûreté lui avaient permis de saisir immédiatement ce qui s'était passé. L'examen des enfants par le médecin qu'elle avait fait venir avait vite changé ce soupçon en certitude.
« S'il s'était contenté d'interdire mes visites, ça aurait pu tenir, mais négliger les jeunes maîtres, c'est inexcusable. »
En plus, en voyant un visage familier, les enfants s'étaient détendus et s'étaient mis à parler librement.
« Adrien disait qu'on ne pouvait pas sortir. Que c'était dangereux. »
« Une fois tous les quatre jours, peut-être ? Il apportait du pain et des trucs, et puis il repartait. »
« Mais, euh, au début, tout le monde était là. Après, Adrien a dit qu'ils avaient tous démissionné… »
« Grand-père Mateus était occupé… ah, est-ce que le travail est fini, maintenant ? »
« Des hommes bizarres venaient au manoir de temps en temps. Adrien disait qu'il les avait appelés pour le jardin, mais ils ne s'approchaient même pas du jardin ! »
« Quand ces hommes venaient, il y avait une odeur bizarre. Je n'aimais pas ça. »
Edgar et Edwin bavardaient entre deux cuillerées de soupe chaude.
Et à vrai dire, Harold se dit que c'était leur manière à eux de se venger. C'étaient les fils de son frère et de sa belle-sœur. Impossible qu'ils ne soient pas furieux contre celui qui les avait enfermés pendant un mois.
En outre, Adrien Renard avait été engagé par le comte Bertholdt en personne. S'il n'avait pas été digne de confiance, jamais on ne l'aurait laissé entrer au manoir.
Les enfants lui avaient tout naturellement fait confiance et l'avaient suivi.
« J'aurais dû rentrer plus souvent. »
La pensée lui vint, et Harold la formula avant de pouvoir se retenir.
Anne et Mateus le regardèrent tous deux, surpris.
Harold eut un sourire amer devant leur réaction. Cela faisait un peu moins de deux ans qu'il était affecté à la Base du Nord. Aussi pénible que soit le trajet, la distance n'était pas si grande qu'il n'ait pu se rendre à la capitale.
S'il était venu à la capitale ne serait-ce qu'une fois pour voir son frère, pour saluer les enfants… les choses auraient-elles tourné autrement ?
'Harold. Je ne voulais pas te laisser des derniers mots aussi convenus…'
À la banque, avec le testament de son frère, il y avait une lettre.
Pour l'Albrecht Bertholdt qu'Harold connaissait, c'était une lettre extraordinairement sentimentale.
« Hum. Si le comte avait pu t'entendre dire ça, il aurait ri à s'en décrocher la mâchoire. »
Visiblement gênée par l'atmosphère pesante, Anne le fit remarquer avec un rire maladroit. Harold répondit par un léger sourire.
« Sûrement. »
Alors, ça te plaisait tant que ça, de courir le monde ? Mais je vois que l'âge t'a enfin appris qu'on n'est jamais mieux que chez soi.
C'est exactement le genre de chose qu'il aurait dite.
« D'abord… la négligence envers les enfants est un crime évident. La question, c'est pourquoi il a fait ça. »
« C'était forcément voué à être découvert au retour de Lord Bertholdt. S'il l'a fait quand même, c'est qu'il avait un autre objectif. »
« Il a aussi chassé les domestiques, c'est ça ? Ce n'étaient pas des congés ? »
« Les contrats de travail sont passés avec la maison Bertholdt. Un majordome qui n'est ni le tuteur officiel des jeunes maîtres ni le mandataire du comte n'a pas le pouvoir de les résilier. C'est un abus de pouvoir. Je rassemblais des preuves pour régler ça dès que Lord Bertholdt serait arrivé à la capitale. »
« La réponse la plus simple, c'est l'argent… »
C'était le mobile le plus facile à imaginer.
Mais ce qui le tracassait…
« Si c'était le cas, pourquoi faire traîner ça un mois entier ? »
« Pour gagner du temps et s'enfuir ? »
« Les petits disent qu'ils l'ont vu pour la dernière fois avant-hier. Pour gagner du temps, c'est un peu flou, non ? »
« … »
Personne dans le bureau n'osait le dire, mais ils pensaient tous la même chose.
S'il avait réellement voulu gagner du temps pour s'enfuir, il aurait dû filer sans se soucier de ce qu'il adviendrait des enfants.
Mais peut-être que, même après les avoir séquestrés, il n'avait pas eu le cran d'aller jusque-là.
« Hum hum. Dans ce cas, ne faudrait-il pas d'abord déterminer ce qui manque au manoir ? »
Mateus rompit le silence.
« Le comte n'avait rien d'un dépensier, mais le manoir ne manquait pas d'objets de valeur. »
« Il y a des gens derrière tout ça. Il reste toujours des traces. »
Le raisonnement tenait.
Quelle que soit la manigance d'Adrien Renard, un mois n'avait rien d'un court laps de temps.
S'il avait continué à aller et venir au manoir durant toute cette période, c'est que, quoi qu'il cherche, il avait besoin de cet accès. Même si ce « quoi » se révélait être les enfants eux-mêmes.
Harold serra le poing.
Il devait se ressaisir. Il ne pouvait pas se laisser dévorer par la rage. Si son frère avait encore été en vie, il aurait fait ce qu'il voulait et lui aurait laissé le soin de réparer les dégâts. Mais son frère ne lui avait laissé qu'une petite chaleur dont Harold avait désormais la responsabilité.
Edgar et Edwin.
Ces enfants avaient besoin d'un protecteur. Il suffisait de voir ce qui leur était arrivé pendant le seul mois qu'il avait fallu à la nouvelle pour arriver, retardée par la neige.
« … Tu n'as pas tort, mais tu le sais, ça fait presque sept ans que je n'ai pas remis les pieds à la capitale. »
Harold le fit remarquer en fronçant les sourcils.
« Mateus connaît le manoir mieux que moi. »
L'avocat, incapable de le nier, se caressa le menton d'un air embarrassé.
Voyant la réaction de Mateus, Anne eut elle aussi un rire gêné.
« Quand même, fouiller le manoir sans toi, c'est un peu… »
« Oui, je sais… »
Même pour Harold, confier le manoir à quelqu'un d'autre ne lui semblait pas correct.
« Et il y a le coffre que seuls les membres directs de la famille peuvent ouvrir. Les affaires du comte… enfin, comme c'est arrivé si brusquement, elles ne seront pas en ordre. »
Anne choisissait ses mots avec soin.
« Ce majordome, c'est une chose, mais les affaires de famille, tu dois les vérifier toi-même, seonbae. »
« … D'accord. »
Harold hocha la tête.
Elle avait raison. Si la mémoire d'Harold était bonne, son frère avait travaillé pour le Bureau du renseignement. Ce n'était pas le genre à rapporter des documents classés à la maison, mais la prudence ne pouvait pas nuire.
… Si l'objectif d'Adrien Renard n'était pas l'argent, il s'agissait peut-être de ce genre d'informations.
Comme l'avait souligné Anne, les demeures nobles possédaient généralement une chambre forte secrète, et pour l'ouvrir, il fallait un membre direct de la famille… Peut-être que des enfants innocents qui ne savaient rien faisaient partie du plan.
À huit ans, on était assez grand pour connaître l'existence de la chambre forte secrète, mais encore trop jeune pour avoir appris à l'ouvrir.
« Ah. Par contre. »
« Par contre ? »
Anne lui lança un regard d'excuse.
« Tant que l'enquête est en cours, utiliser le manoir va être compliqué. Enfin, tu peux l'utiliser, mais avec la Sûreté qui va et vient, y garder les enfants… »
« … Ça ne m'enchante pas non plus. »
L'image de cette chambre glaciale lui revint avec netteté.
Ce n'était pas que l'immense manoir manquait d'autres chambres, mais il ne voulait pas laisser de jeunes enfants dans une maison qui n'avait pas été entretenue depuis un mois.
« Tu peux continuer à loger chez moi. »
« Non. Je ne peux pas abuser à ce point. »
Harold secoua la tête.
« Une fois que les choses seront réglées, j'emmènerai les enfants sur nos terres. »
Ce n'était pas prévu au départ, mais il l'avait lâché sur un coup de tête.
Pourtant, une fois dit, l'idée lui plut. Contrairement au manoir de la capitale, le domaine Bertholdt était plutôt paisible, parfait pour éviter les ennuis bruyants.
« Dans ce cas, voulez-vous que je vous cherche un endroit où séjourner pendant votre passage à la capitale ? Il y a quelques hôtels qui ont des liens avec la maison Bertholdt. »
Mateus posa la question.
Harold y réfléchit brièvement, mais refusa l'offre.
Aussi bon soit-il, un hôtel voyait passer des inconnus. Il ne pouvait pas séjourner dans un tel endroit pour le moment.
« Non, Mateus. J'ai un endroit. »
Mateus attendit qu'Harold en dise plus, mais Harold n'ajouta rien. Mateus n'insista pas.
Anne, en revanche, semblait avoir une petite idée de l'endroit en question. Elle pinça les lèvres d'un air entendu.
« Cette personne-là ? »
« Oui. Si j'emprunte sa force, personne n'osera tenter quoi que ce soit d'inconsidéré contre les petits. »
« Je mènerai l'enquête aussi discrètement que possible. »
« Ce n'est pas que je ne te fais pas confiance… »
Anne sourit comme si ce n'était pas un problème.
« La Sûreté reste la Sûreté. On a beau les bâillonner, il y a toujours des rats prêts à se faire un peu d'argent facile. »
« … »
« Ça ne veut pas dire que je les laisse faire ! Je veillerai à ce que chacun d'eux tienne sa langue ! »
Harold balaya la chose d'un geste de la main.
En voyant Anne s'agiter, il se dit que, malgré tous ces tracas, certaines choses ne changeaient jamais.
« Je vais au manoir jeter un coup d'œil tout de suite. »
Inutile de remettre ça à plus tard.
« Je viens avec toi, seonbae ? Ou bien… ? »
« Si je trouve quelque chose, je t'appelle aussitôt. »
Harold déclina poliment la proposition d'Anne.
Anne ne dit rien, mais Harold la fixa un instant, puis s'adressa à Mateus.
« Pourriez-vous aller voir si les enfants se reposent bien ? »
« Je resterai auprès des jeunes maîtres. »
Clic.
Mateus quitta discrètement le bureau. Anne regarda Harold. La lueur grave dans ses yeux lui apprit qu'elle savait déjà ce qu'il allait lui demander.
« … Seonbae. »
Harold se passa la main dans les cheveux, le visage complexe.
« Anne. Tu es à la Sûreté, tu dois en savoir plus que moi. C'est pour ça que je te pose la question. »
L'autre raison pour laquelle il était venu au domaine Archibald.
« Oui. »
Harold regarda Anne droit dans les yeux.
« Mon frère est-il vraiment mort dans un accident de calèche ? »
