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Chapitre 1

Chapitre 1

26 septembre 2026 ~14 min · 2 748 mots

« Qu'est-ce que vous avez dit ? »

Harold, qui secouait la neige de ses cheveux, s'interrompit, certain d'avoir mal entendu.

« Ton frère est mort. »

Son supérieur, d'ordinaire si brusque, lui tendit les lettres avec un air d'excuse qui ne lui ressemblait pas.

Deux lettres.

Harold les lui arracha presque des mains et les déchira pour s'en assurer.

[... Nous avons le regret de vous informer du décès du comte Bertholdt, votre frère aîné. Vous trouverez ci-joint une copie du testament du comte. L'original est conservé à l'agence principale de la Banque centrale, dans la capitale.]

Harold parcourut rapidement la lettre.

Il la relut encore, plusieurs fois, mais les mots ne changeaient pas. La signature au bas de la page non plus : c'était bel et bien celle de l'avocat de la famille Bertholdt.

Son frère était mort.

Harold leva la tête et fixa son supérieur, bouche bée, comme si cela pouvait pousser l'homme à dire que la lettre n'était qu'une plaisanterie cruelle.

Mais le Commandant de la Base du Nord se contenta de lui poser une main lourde sur l'épaule. Le givre incrusté sur sa cape s'effrita.

« La neige a bloqué les routes. La nouvelle a été retardée. Rejoins la capitale aussi vite que tu peux.

— ...

— Tes neveux t'attendent.

— Mes neveux... mes neveux ? »

Saisi, Harold baissa de nouveau les yeux sur la lettre.

Il avait beau la relire, les mots refusaient de s'imprimer dans son cerveau. Il fixait la page, les yeux écarquillés.

Des neveux. C'est vrai. Il avait des neveux.

[En outre, le comte a désigné son frère cadet comme tuteur de ses enfants, au cas où il lui arriverait malheur.

Nous savons que les voyages en hiver sont difficiles, mais pour le bien des jeunes maîtres, nous supplions Votre Seigneurie de regagner la capitale au plus vite...]

Son esprit se vida.

Il ne se rappelait même plus combien d'années s'étaient écoulées depuis la dernière fois qu'il les avait vus. À l'époque, ils savaient à peine marcher ; ils ne se souviendraient même pas de leur oncle.

Quel âge avaient-ils, maintenant ? Savaient-ils courir ?

La nouvelle de la mort de son frère et la pensée de ses neveux court-circuitèrent son cerveau.

« Harold ? »

Sa bouche s'ouvrit et se referma inutilement. Quand son regard croisa celui de son supérieur, il lâcha la première chose qui lui vint à l'esprit.

« Je démissionne !

— Signe d'abord ta demande de congé. »

Le Commandant lui fourra une feuille et une plume dans les mains.

« Contacte-moi quand tu arriveras à la capitale. Quand je descendrai là-bas cet été, on en reparlera. »

'Je compte sur toi, Harold.'

« ... Monseigneur ? Lord Bertholdt !

— Hein ? Ah, excusez-moi.

— Je comprends. »

Mateus, l'avocat attitré de la famille Bertholdt, remonta ses lunettes et parla avec douceur.

« Vous en avez terminé à la banque ?

— Le testament a été vérifié, et les autres points dont vous m'aviez parlé sont tous réglés. Voici le certificat, et... les autres documents.

— Nous nous occuperons du reste. Il n'y a aucun motif de litige sur la garde, vous n'avez donc pas à vous en inquiéter. »

Harold déglutit avec peine.

Le dernier document qu'il avait signé à la banque concernait la garde de ses neveux. Il y avait aussi la question du titre. L'un de ses neveux en hériterait mais, comme il était mineur, Harold ferait office de régent jusqu'à sa majorité.

« Et... mes neveux ?

— Ils séjournent au manoir Bertholdt.

— ... Qui s'occupe d'eux ?

— À ma connaissance, le majordome de la famille. Un homme du nom d'Adrien Renard. L'avez-vous déjà rencontré, Lord Bertholdt ? »

Harold secoua la tête.

« Comme vous le savez, cela fait... longtemps que je n'ai pas vécu au manoir. Mon frère a dû engager un nouveau majordome. Les enfants vont bien ? Je n'ai même pas pu assister aux... ah, les funérailles. Je dois organiser les funérailles de mon frère.

— Maintenant que Votre Seigneurie est dans la capitale, ces questions pourront être réglées une à une. »

Malgré les paroles de l'avocat, Harold ne parvenait pas à cacher son anxiété. Il serra les poings.

Il n'arrivait toujours pas à saisir la réalité de la chose.

Son frère était le genre d'homme dont on avait l'impression qu'il ne pourrait jamais mourir.

C'était... comme ça, voilà tout. Ce genre d'homme. Quelqu'un qui ne pouvait pas mourir. Bien trop intelligent pour se faire tuer par un simple accident de calèche.

Mais il n'avait pas le luxe de rester assis là, sonné par la mort de son frère.

'Je compte sur toi, Harold. Prends soin des enfants.'

Ce frère qui ne lui avait jamais demandé la moindre faveur de toute sa vie avait rempli son testament de ces suppliques impuissantes.

Son poing serré tremblait. Il grinça des dents.

La seule raison pour laquelle il n'avait pas couru immédiatement retrouver ses neveux, c'était que l'avocat l'en avait empêché.

On lui avait dit de faire d'abord vérifier le testament à la banque, et de régler fermement la question de la tutelle.

« Après avoir constaté le décès du comte... »

Mateus étudia le visage d'Harold et commença lentement à parler.

Cela faisait longtemps qu'Harold n'était pas revenu à la capitale, mais lire l'expression de l'avocat qu'il connaissait depuis l'enfance était facile.

C'était le visage d'un homme sur le point de dire quelque chose qui ne plairait pas à Harold.

« Je n'ai vu le visage des jeunes maîtres qu'une seule fois. C'était au moment où j'ai envoyé la lettre à Votre Seigneurie.

— ... Quoi ? »

Comme prévu, les paroles de Mateus ne plurent pas à Harold.

En fait, « ne pas plaire » était un euphémisme. Son esprit chancela.

« Les enfants... ah, non. Je veux dire... il y a un problème ? Non, le choc de la mort de leur père... ?

— Ils ont été choqués, en effet, mais ils ne présentaient aucun problème de santé. Non, Lord Bertholdt. Le majordome dont je viens de parler... m'a interdit l'accès.

— ... Le majordome ?

— Une loi stipule que, si un noble mineur n'a pas de tuteur, un adulte désigné par la famille peut interdire toute autre visite. C'est une précaution contre d'éventuels conflits de succession. »

Mateus parlait avec un air d'excuse.

« Je n'aurais simplement jamais imaginé qu'il interdirait l'accès à l'avocat de la famille... Dès que j'ai compris la situation, j'ai contacté Votre Seigneurie.

— Mais la neige a bloqué les routes. »

Harold déglutit. La lettre de Mateus prenait enfin tout son sens.

« Et c'est pour ça que vous m'avez dit de n'en parler à personne et d'aller directement à la banque ?

— Parce que, connaissant le Lord Bertholdt qui m'est familier, je savais que vous atteindriez la capitale avant la fonte des neiges. »

Mateus hocha la tête.

La voix de cet homme, dont la famille servait d'avocats aux Bertholdt depuis l'époque de son grand-père, était teintée d'une inquiétude mal dissimulée.

Mateus avait sans doute vu les neveux plus souvent qu'Harold. Harold força ses muscles à se détendre. Ses mains étaient engourdies.

« Quoi qu'il puisse manigancer, il doit savoir qu'il ne pourra plus tenir longtemps maintenant que Votre Seigneurie est de retour. »

Harold comprit ce que Mateus sous-entendait.

« C'est une course contre la montre, alors. Je vais au manoir tout de suite. Vous venez ?

— Bien sûr. S'il y a des ennuis, vous aurez besoin de moi. »

Le manoir de la famille Bertholdt n'était pas loin du quartier commerçant, où se trouvait le cabinet de Mateus. Si proche, en fait, qu'il valait mieux y aller à pied que de prendre une calèche dans les rues animées.

Il avait beau avoir quitté la capitale depuis longtemps, il n'avait jamais oublié le chemin du manoir.

La phrase du testament de son frère résonnait dans l'esprit d'Harold.

'Désormais, tu es la seule famille qu'il reste à ces enfants.'

Des enfants qui ne se souviendraient même pas de leur oncle.

Mais ils avaient dû entendre parler de lui. Connaissant son frère, ce n'était sans doute que des jurons. Celui qui avait souffert à cause de son vagabond de cadet, c'était son aîné.

Suivre le rythme d'un chevalier en activité devait être difficile pour Mateus, mais l'avocat ne se plaignit pas une seule fois.

Quand ils entrèrent dans le quartier résidentiel, les vieux manoirs se déployèrent, parfaitement identiques aux souvenirs d'Harold. Passant rapidement devant les demeures d'un autre âge où vivait la noblesse, Harold arriva enfin chez son frère.

Il comprit aussitôt le problème.

Le jardin, toujours tenu impeccablement, était à l'abandon. Qu'aucune fleur ne pousse en hiver, c'était naturel, mais des feuilles sèches comme de l'os et des branches cassées étaient éparpillées partout.

Le frère d'Harold n'avait jamais été du genre à se soucier beaucoup du manoir lui-même. Mais il adorait les enfants que sa femme lui avait laissés, et il avait toujours été attentif aux lieux où ils séjournaient.

Cela faisait des années qu'Harold n'avait pas vu son frère, mais il ne croyait pas que cela ait changé.

Un jardin que nulle main humaine n'avait touché, d'épais rideaux tirés sur les fenêtres... On ne sentait pas le moindre signe de vie dans la demeure.

Pourtant, Mateus avait dit que ses neveux étaient ici.

Des enfants, dans un endroit pareil ?

Ce n'est qu'arrivé à la banque qu'Harold avait pu confirmer l'âge de ses neveux. Huit ans. Quel que soit l'aspect de l'intérieur, ce n'était pas un environnement pour de jeunes enfants qui venaient de perdre leur père.

« Pas de gardes non plus ? »

Harold fusilla le manoir du regard, avec une incrédulité totale.

Le portail était solidement verrouillé, mais personne ne semblait remarquer les visiteurs ni leur prêter attention.

« Après le décès du comte, le majordome a congédié tous les domestiques qui travaillaient au manoir... »

Harold prit une profonde inspiration pour ne pas cracher un juron.

« Contactez plus tard ceux qui ont été renvoyés.

— Je suis resté en contact avec eux. Ils viendront dès que Votre Seigneurie les fera appeler. »

Harold fixa le portail fermé.

Ses neveux allaient-ils bien ? Les pires hypothèses lui traversèrent l'esprit, mais il avait trop peur pour ne serait-ce que leur donner forme. Ils iraient bien. Il fallait qu'ils aillent bien.

Harold resserra la main. Les épais barreaux de fer commencèrent à se tordre. Une fois l'espace assez large, Harold passa le bras à travers et saisit le cadenas.

Crac.

Le cadenas vola en éclats sans effort.

Grincement. Le portail s'ouvrit.

Sans prêter attention à Mateus qui écartait du pied les morceaux du cadenas brisé, Harold marcha droit vers la demeure. Par chance, ou par malchance, la porte d'entrée n'était pas verrouillée.

« ... Vous me direz plus tard s'il manque quelque chose ?

— Ah, ne vous inquiétez pas, Lord Bertholdt. »

Mateus déglutit.

Connaissant son frère, qui détestait le fouillis, il n'aurait pas gardé de décorations inutiles au manoir.

Mais ça non plus, il ne pouvait en être sûr. Après tout, la dernière visite d'Harold dans ce manoir remontait à presque sept ans.

À l'époque où ses neveux ne savaient même pas encore marcher. Où ils rampaient sur le tapis moelleux et parvenaient tout juste à agripper le pantalon de leur oncle pour se hisser debout.

Son frère avait ri, d'une douceur qui ne lui ressemblait pas, en disant qu'ils avaient une poigne étonnamment forte et qu'ils tiendraient peut-être de lui. Harold se souvenait d'avoir pensé : Ah, alors même un homme comme lui peut sourire comme ça, une fois marié et père.

Le bébé dont se souvenait Harold était si petit, si fragile. Il avait eu peur de le briser avec ses rudes mains de chevalier, si bien qu'il n'avait même pas osé le tenir correctement, et sa belle-sœur avait éclaté de rire. Le puissant Harold Bertholdt, terrifié par un bébé qui n'avait même pas un an.

Aucun signe de vie à l'intérieur de la demeure. Chaque meuble était recouvert d'un drap. Une fine couche de poussière s'était déposée sur le sol, et même sur l'escalier. Harold serra les dents. Où étaient les enfants ?

Ses sens aiguisés captaient même les choses inutiles. Le vent qui tourbillonnait, glacial, dans le manoir vide, la respiration affolée de Mateus, les battements de son propre cœur.

Le bruit était assourdissant, noyant ce qu'il avait réellement besoin d'entendre. Il devait se calmer. Son frère le disait toujours. Garde ton sang-froid. Sinon, tu ne verras pas ce qui se trouve juste sous ton nez.

« ... »

Profonde inspiration. Inspirer, expirer. Il compta lentement, comme son frère le lui avait appris. De 1 à 10, puis de 10 à 1.

« ... ! »

Harold releva brusquement la tête.

Il s'élança dans l'escalier.

« Lord Bertholdt ?! »

La demeure, où ne pénétrait aucune lumière, était plongée dans l'obscurité.

Mais l'ouïe fine d'un chevalier capta un léger bruit de voix. Il ne distinguait pas ce qu'elles disaient. Mais ces voix feutrées, qui murmuraient, étaient jeunes.

Des enfants.

Ses neveux.

Les jeunes voix venaient d'une pièce, tout au fond du couloir.

Ce qui fit exploser la fureur d'Harold, ce fut que la porte était cadenassée.

Et pas n'importe quel cadenas : un lourd cadenas de laiton, du genre qu'on met sur une remise de jardin ou un portail. Il était posé de façon que la porte ne puisse pas s'ouvrir de l'intérieur. Alors que les seules personnes dans cette pièce étaient deux jeunes enfants.

Mateus, qui avait couru derrière Harold, affolé, devint blanc comme un linge à la vue du cadenas.

Comme en entrant dans le manoir, Harold brisa le cadenas à mains nues. Boum. Le cadenas heurta le sol avec fracas.

« ... »

Les voix des enfants se turent dans la pièce.

Harold calma sa respiration avant de tourner la poignée.

Il ne s'attendait pas à ce genre de rencontre en descendant à la capitale. Mais d'une certaine manière, ce serait la première rencontre de ces enfants avec leur oncle.

Il était furieux. Mais il ne voulait pas les effrayer.

Ce n'est qu'après avoir réussi à maîtriser sa respiration qu'Harold ouvrit la porte.

La pièce était froide. La première chose qu'il vit fut une cheminée, aux flammes éteintes depuis longtemps. Elle était froide depuis un moment ; seules des cendres brûlées jonchaient le sol. Deux bûches en parfait état attendaient devant l'âtre, sans la moindre trace de brûlure.

Près de la cheminée, outre les bûches et les cendres, un tas de couvertures était empilé. Au milieu de ces paquets de tissu qui ressemblaient presque à un nid traînaient des poupées et du pain à moitié mangé.

Cela suffisait à montrer comment les enfants avaient vécu.

Il ne pardonnerait jamais au salaud qui avait fait ça.

Pas seulement pour ses neveux : aucun enfant ne méritait d'être traité ainsi.

... Les enfants.

Où étaient les enfants ?

Il n'y avait aucune trace de qui que ce soit dans la pièce glaciale. Il avait pourtant bien entendu des voix. Mais quelque part, on percevait un faible bruit de respiration.

Derrière un coffre à jouets, un coffre qui avait dû autrefois être rempli de tout ce que les parents des enfants savaient qu'ils aimaient.

« ... Grand-père Mateus ? »

Une toute petite voix anxieuse s'en échappa.

Des cheveux noirs, duveteux et doux, pointèrent. Des yeux bleus brillèrent. Mateus relâcha ses épaules tendues, soulagé.

« Jeune maître Edwin ?

— ... »

L'enfant regardait Mateus et Harold d'un air inquiet.

Bien sûr, l'enfant ne connaissait pas Harold. À ses yeux, il devait avoir l'air d'un grand homme effrayant. Avec précaution, Harold plia les genoux pour se mettre à hauteur de l'enfant.

Ce n'était pas la première rencontre avec son neveu qu'il avait imaginée. Mais.

Malgré tout.

« Bonjour. Je suis...

— Tonton ? »

Une autre jeune voix s'éleva derrière Edwin.

Un visage identique à celui d'Edwin. Un pli têtu de la bouche qui rappelait son frère. Des yeux délicats qui rappelaient sa belle-sœur.

La gorge d'Harold se serra, et il parvint tout juste à hocher la tête.

« Je suis désolé d'arriver si tard, Edgar.

— Tonton ! »

Avant même qu'Harold puisse réagir, une chaleur se jeta dans ses bras.

Un poids si léger qu'on aurait dit qu'il allait s'éparpiller au moindre mouvement.

Harold comprit quelque chose.

Quoi qu'il arrive désormais, jamais il ne lâcherait cette petite chaleur.

Fin du chapitre 1
Premier chapitre
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