D'où pouvait bien venir l'idée qu'un prince n'était pas sale ?
Ces paroles étaient-elles sorties d'un trou de balle plutôt que d'une bouche ? Était-ce pour ça qu'elles n'avaient aucun sens ?
'J'ai soudain envie de tout plaquer.'
Dire que j'avais envie de démissionner de mon poste de nourrice dès mon deuxième jour.
'Décidément, les métiers où il faut s'occuper de gosses ne sont pas faits pour moi.'
J'ouvris la bouche, le visage impassible.
« Non, Votre Altesse est sale. »
À cette simple phrase, le regard d'Edwin se voila de stupeur.
« Q-quoi ? »
« Vous sentez mauvais, en plus. Vous êtes-vous lavé après votre visite aux écuries, hier ? »
« J-je me suis lavé ! »
Ce gamin n'avait aucun talent pour le mensonge.
Je le questionnai en observant son regard fuyant.
« Vraiment ? Le sommet de votre crâne sent le crottin de cheval. »
« Quoi ? Le crottin ? »
« Oui, le crottin de cheval. C'est assez épouvantable. »
À ces mots, Edwin s'empoigna les cheveux, bouche bée.
S'entendre dire que son crâne sentait la merde avait dû être un sacré choc.
Mais, tout choqué qu'il était, il ne semblait pas avoir la moindre intention de se relaver.
'Dans ce cas, je n'ai pas le choix, je vais m'en charger moi-même.'
À contrecœur, je plongeai la main dans l'eau, comptant lui laver le visage moi-même.
Mais l'eau de la cuvette était glacée.
Les journées avaient beau s'être réchauffées, l'air du matin restait frais. Pourquoi une eau aussi froide ?
'C'est le prince qui l'a demandé ?'
Se laver délibérément à l'eau glacée en hiver était une méthode qu'employaient les assassins pour aiguiser leurs sens.
'Je ne comprends pas.'
Mais Edwin avait quelque chose de bizarre.
Il évitait mon regard tout en guettant la réaction de quelqu'un d'autre.
'Hmm ?'
Je tournai vivement la tête vers la servante qui avait apporté l'eau.
Quand nos regards se croisèrent, elle sourit calmement et leva une serviette.
« Voulez-vous une serviette ? »
C'était quoi, encore, cette situation à la con ?
'Elle ne sait vraiment pas ? Ou elle fait semblant ?'
Dans ce genre de moment, c'était à moi, la nourrice, de dire quelque chose.
Je m'adressai à la servante d'un ton calme mais impérieux.
« L'eau de Son Altesse est trop froide. Apportez de l'eau chaude. »
« Pardon ? C'est impossible. J'ai apporté de l'eau chaude. »
« Je viens d'y tremper le doigt, elle était froide. »
« Alors elle a dû refroidir entre-temps. »
La servante prit un air indifférent, comme si je l'importunais.
« Et puis Son Altesse a déjà dit qu'elle avait fini de se laver, alors faut-il vraiment que je rapporte de l'eau ? »
Je fronçai les sourcils devant sa réponse.
Une simple servante qui discutait quand la nourrice du prince lui demandait quelque chose.
'La hiérarchie, ici, est complètement foutue.'
Pendant ce temps, la servante me regardait toujours en souriant.
« Nourrice ? »
Alors seulement, je lus l'intention dans ses yeux.
'Et alors ? Qu'est-ce que tu vas faire ? Le prince ne t'intéresse pas non plus, n'est-ce pas ?'
La servante semblait fermement convaincue que j'étais du même genre qu'elle.
'Pathétique.'
Je lui rendis son sourire, à elle qui souriait toujours.
Plouf.
Et, sans la moindre hésitation, je lui renversai l'eau du prince dessus.
« Kyaaaah ! »
La servante, qui venait de recevoir un baptême d'eau froide, poussa un cri.
Réveillée par ce cri strident, Emilia se redressa en se frottant les yeux.
« Mmm, quoi ? On joue avec l'eau ? Lia aussi elle veut jouer avec l'eau. »
Personne ne put sourire, même aux mots adorables de la petite princesse.
La servante se contentait de se tenir les bras, grelottante, les yeux rivés sur moi.
« Q-qu'est-ce que... ? »
« Alors ? »
Je lui retournai la question, le sourire aux lèvres.
« Croyez-vous possible que l'eau chaude que vous avez apportée il y a un instant ait refroidi à ce point en si peu de temps ? »
À ces mots, la servante me regarda avec des yeux effrayés.
« Désormais, ne m'obligez pas à répéter les choses deux fois. »
Je lui lançai la cuvette en parlant d'un ton ferme.
« Apportez de l'eau neuve. Et cette fois, qu'elle soit vraiment chaude. »
« O-oui ! »
La servante n'était pas en position de refuser.
Elle sortit en courant, comme on s'enfuit, les larmes au coin des yeux.
Je regardai sa silhouette s'éloigner d'un œil méprisant.
Puis je sentis un regard brûlant venu d'en bas.
Celui du prince, Edwin.
Il levait vers moi un regard ahuri, la bouche ouverte.
« Qu'y a-t-il ? »
À ma question, Edwin observa ma réaction en silence.
À en juger par son attitude, mon geste l'avait un peu effrayé.
C'était inattendu.
Il jappait tellement, comme un chaton errant, que je l'avais cru sans peur.
'En fait, s'il jappe autant, c'est parce qu'il a peur.'
Je m'agenouillai et essuyai l'eau de la frange du prince.
« Votre Altesse, si une chose pareille se reproduit, dites-le à la gouvernante. Ce genre de problème ne se règle pas en se taisant. »
À ces mots, les yeux du prince s'écarquillèrent.
Il me fixa intensément, puis baissa les yeux.
« ... À quoi bon le dire à cette vieille sorcière ? De toute façon, elle prend toujours le parti des servantes. »
Edwin marmonna d'une voix lasse qui ne collait pas à son âge.
« J'en ai marre. »
Je contemplai le sommet de sa tête, les yeux écarquillés.
Que diable était-il arrivé à ce jeune gamin pour qu'il arbore une expression aussi sombre ?
'Tout petit salaud qu'il est, il reste le fils de l'empereur.'
Pourquoi un prince né du sang le plus noble affichait-il la même expression que ceux qui errent dans les rues ? Je ne comprenais pas du tout.
« Ce n'était pas comme ça quand Emma était là. »
Je marquai un bref temps d'arrêt en entendant ce nom familier glisser des lèvres du prince.
Emma, l'ancienne nourrice qui m'avait soi-disant recommandée.
'Il fallait qu'elle porte le même nom que cette femme.'
Je pensai à une certaine femme et demandai d'un ton détaché :
« Elle a démissionné, alors ? »
« Non. »
Je relevai la tête en entendant cette voix étrangement froide et sourde.
Sans que je m'en rende compte, le visage d'Edwin s'était approché tout près du mien.
Ses yeux d'un bleu éclatant semblaient brisés quelque part.
« Morte. »
Le ton était bien trop net pour des mots sortis de la bouche d'un enfant.
Mais son expression paraissait beaucoup trop détachée.
Exactement comme quelqu'un qui sait ce qu'est la mort.
« À cause de moi. »
Aux mots qui suivirent, mes lèvres s'entrouvrirent sans que je m'en aperçoive.
« J-je l'ai apportée ! »
À ce moment-là, la servante entra avec l'eau.
De la cuvette qu'elle tenait s'élevait une vapeur juste comme il fallait.
Au moins, elle avait compris ce que je lui avais dit ; c'était déjà ça.
Je tendis l'eau chaude au prince.
« Faites-le correctement, cette fois. »
Edwin, qui affichait un air grave jusqu'à l'instant, fit la grimace en voyant l'eau.
Puis il y plongea docilement les mains.
Je crus qu'il obéissait étonnamment sans rechigner, mais il n'en était rien.
Floc, floc.
Il s'obstinait toujours à se laver comme un chat.
... Apparemment, quelle que soit la température de l'eau, il ne voulait tout simplement pas se laver la figure.
À bout de patience, je posai Emilia sur le lit et retroussai mes manches.
« Quoi, quoi ! »
« Excusez-moi un instant, Votre Altesse. »
Je demandai poliment sa compréhension, puis l'attrapai par la nuque.
« Lâchez-moi ! Qu'est-ce que, blub blub blub ! »
« Comme ça, frotte, frotte ! Il faut frotter comme ça. »
« Mmph mmph ! »
Je lui frottai le visage de la paume sans lui laisser le temps de parler.
« Tant qu'on y est, je vous lave aussi les cheveux. »
« Bwaaah ! »
Grâce à quoi Edwin, à qui on avait même lavé les cheveux, devint parfaitement propre.
Mais il avait l'air sonné de quelqu'un qui vient de se faire escroquer.
« Nounou ! Lia aussi ! Lia aussi elle veut jouer dans l'eau ! S'il te plaît ! »
Je pris dans mes bras Lia, qui s'accrochait à moi, et tendis une serviette à Edwin.
« Séchez-vous. »
Le visage du garçon qui reçut la serviette se colora de honte et d'humiliation.
Edwin me foudroya du regard en serrant les dents.
Comme on pouvait s'y attendre, à partir de là, Edwin se mit à désobéir comme pour se venger.
« Mettons ces vêtements-ci. »
« Non ! Je les aime pas ! »
« Alors, que voulez-vous porter ? »
« Je mets ceux d'hier ! »
Quand je lui proposai des vêtements propres, Edwin s'entêta à vouloir porter ceux dans lesquels il s'était roulé aux écuries la veille.
« ... Mettez simplement ceux-ci. »
« Non ! J'ai dit que je les aimais pas ! »
« Alors je vais faire apporter d'autres vêtements... »
« Je mets ceux d'hier ! »
De qui tenait-il pour être aussi têtu ?
Edwin secouait la tête, ses vêtements sales serrés contre lui.
'Je n'ai pas le choix.'
J'approchai mes lèvres de l'oreille du prince, toujours en pleine crise.
« Si vous ne mettez pas des vêtements propres, je cours chez la gouvernante et je lui raconte tout ce qui s'est passé hier. »
« Q-quoi, qu'est-ce que vous avez dit ? »
« Si c'est ce que vous voulez, c'est ce que je ferai. »
À ces mots, Edwin s'écria, comme victime d'une injustice :
« Vous aviez dit que vous n'étiez pas du côté de cette vieille démone ! Menteuse ! »
« Je n'ai jamais menti. Simplement, en tant que celle qui s'occupe de vous, je ne peux pas laisser Votre Altesse se promener dans un état aussi sale. »
« Hiiiiik ! »
Edwin s'apprêtait à jeter ses vêtements de rage quand la princesse s'avança.
« Grand frère, ces habits-là, ils sont plus jolis ! »
Sur ce seul commentaire de sa sœur, Edwin finit par céder et se changea en hâte.
Il n'écoutait pas quand je parlais, mais un mot de sa sœur suffisait à le faire se changer.
Edwin semblait tenir à sa sœur bien plus que je ne l'imaginais.
« Nounou. »
À cet instant, Emilia, sagement blottie dans mes bras, me chuchota à l'oreille :
« Lia, elle a été gentille, alors donne-moi un goûter ! »
Enfin, que la petite sœur qu'il adore soit plus rusée que prévu, était-ce une chance ou un malheur pour lui ? Je n'en savais rien.
***
J'emmenai le frère et la sœur, une fois prêts, à la salle à manger.
Les plats étaient déjà servis sur la table.
'Quel festin.'
Du pain blanc, un plat de poisson inconnu, du poulet rôti, des fruits colorés.
Un menu luxueux que les gens du peuple auraient eu du mal à voir ne serait-ce qu'une fois dans leur vie.
Mais le prince picora son assiette sans entrain et ne tarda pas à poser sa fourchette.
« J'ai fini de manger. »
En y regardant de plus près, son assiette était encore couverte de légumes.
« La nourriture est précieuse. Mangez à votre faim quand vous le pouvez. »
Edwin fit la moue en entendant la leçon.
« Les légumes, c'est pas bon. »
Manger pour le goût. Tant que ce n'était ni pourri ni empoisonné, ça ne suffisait pas ?
Ce difficile me paraissait tout bonnement fascinant.
Enfin, que le prince meure de faim ou d'indigestion, je m'en fichais.
Mais j'avais des devoirs en tant que celle qui s'occupait de lui.
La mission de « bien » s'occuper du prince.
« Dans ce cas, Votre Altesse, voudriez-vous faire un pari avec moi ? »
« Un pari ? »
Edwin fronça les sourcils devant cette proposition soudaine.
« Oui. Que diriez-vous d'un pari où le perdant mange tous les légumes qui restent ? »
