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Chapitre 13

Chapitre 13

4 novembre 2026 ~11 min · 2 035 mots

Je me flatte d'avoir croisé, au cours de ma vie, des types humains assez variés.

Surtout qu'ayant passé ma jeunesse sur le champ de bataille, j'ai noué toutes sortes de liens que je n'aurais jamais connus sur l'île.

Mais je le jure, un œuf, c'était une première.

'Une maîtresse qui est un œuf...'

Je contemplai attentivement la taille et l'aspect de l'œuf posé bien droit au milieu du grand lit, qui devait faire au moins la moitié de ma hauteur. Il était plutôt joli, pour un œuf.

'Serait-ce une sorte de plaisanterie propre à la famille Weatherwax ?'

La vraie baronne Weatherwax allait sûrement surgir de quelque part dans la chambre pendant que je restais déconcertée.

À tout hasard, je fis mine d'être surprise avec de grands gestes exagérés.

« Oh, mon Dieu ! »

Mais j'eus beau attendre, rien qui ressemblât à la vraie baronne Weatherwax n'apparut. Hum. Ma réaction avait peut-être manqué de conviction.

Je me tournai vers la gouvernante pour lui demander conseil, mais je ne pus me résoudre à parler. Son visage était bien trop grave.

Grâce à quoi, je pus revenir à la réalité que j'avais tenté d'éviter.

L'œuf blanc soigneusement posé sur le lit.

'Cet œuf est vraiment la baronne Weatherwax.'

Je redressai le dos et fis face à l'œuf.

N'était-ce pas la première rencontre entre une servante et sa maîtresse ? Je devais faire bonne impression.

Je caressai doucement la coquille de l'œuf, non, de la baronne Weatherwax, et la saluai.

« Madame la baronne. »

Que c'était lisse.

Naturellement, aucune réponse ne vint. Seule une douce pulsation, semblable à un battement de cœur, me parvenait de l'intérieur de la coquille.

« Alors, mademoiselle Daisy ? »

Alors ?

« Doux et lisse. Chaud et douillet. »

La gouvernante, qui avait un instant paru surprise, se couvrit la bouche et éclata d'un grand rire.

C'était la première fois que je la voyais rire d'aussi bon cœur, et je me sentis un peu gênée.

« Tu es vraiment... »

Hum. Elle s'éclaircit la gorge, embarrassée, et regarda l'œuf d'un œil où perçait un certain soulagement.

« J'ai vu l'actuelle baronne Weatherwax pour la première fois il y a quatre ans. À l'époque, elle était vraiment plus petite qu'un œuf de poule, mais elle a tant grandi que j'arrive à peine à la porter à bras-le-corps. »

Elle grandit sans arrêt depuis quatre ans ?

« Elle a l'air douce, et on sent bien un battement de cœur, mais la coquille elle-même est d'une dureté incroyable. Une épée ordinaire ne la percerait sans doute pas. »

Cet œuf est-il vraiment vivant ?

La gouvernante, qui observait mon expression en silence, murmura doucement :

« N'en doute pas, mademoiselle Daisy. Cet œuf m'a été confié en personne par l'ancienne baronne, qui m'a demandé de "bien prendre soin de son héritière". »

« Mm. »

« La baronne Grey Weatherwax est l'unique héritière de l'ancienne baronne. L'ancienne baronne est morte au combat pendant la guerre des Mages. C'était une héroïne de l'humanité, une grande figure de l'Empire et la fierté de notre famille. Pendant dix années entières, elle s'est dévouée, sacrifiant toute sa fortune. Elle a cédé de bon cœur quatre domaines au Corps de conscription et fait bâtir des orphelinats dans tout l'Empire pour recueillir les enfants qui avaient perdu leurs parents et leur famille. Je me souviens qu'elle a reçu de nombreuses médailles de son vivant. »

Tandis que la gouvernante souriait doucement, le regard tourné vers le passé, je retirai lentement ma main de l'œuf.

'La guerre des Mages.'

Midwintry est une ville très éloignée du front sud, une terre qui n'a guère eu de lien avec la guerre des Mages.

La guerre est généralement ainsi. Elle exerce certes une influence nette sur tout le pays, qu'on le sache ou non, mais celle-ci varie beaucoup d'une région à l'autre.

Les citoyens de Midwintry n'avaient sans doute ressenti la réalité de la guerre qu'à travers des choses comme la conscription forcée.

Dans le paysage de Midwintry, solide et impeccable comme un puzzle achevé, l'odeur de la mort était ténue. On n'y voyait aucune trace de bâtiments effondrés, ni de crématoires où l'on brûlait les morts de la guerre.

Si bien qu'après m'être installée ici, mon passé de survivante du front me paraissait parfois lointain.

'Aurais-je croisé l'ancienne baronne Weatherwax sur le champ de bataille ?'

J'avais entendu le nom de Weatherwax pour la première fois en arrivant à Midwintry, mais il n'était pas impossible que nous nous soyons rencontrées par hasard pendant la guerre.

Elle avait été si dévouée, partageant si généreusement la fortune de sa famille. Nos chemins avaient forcément dû se croiser au moins une fois.

'Voilà pourquoi l'intérieur du manoir était si miteux, si peu digne de la noblesse.'

Les bonnes personnes partent toujours tôt.

C'est une vérité immuable.

Si l'ancienne baronne Weatherwax avait survécu, on l'aurait vénérée comme une héroïne aux grands mérites, qui avait élevé le prestige de sa famille. Mais quand on meurt, il ne reste que les médailles et l'honneur.

Et en plus, l'unique héritière n'est même pas une personne, mais un « œuf »...

« L'ancienne baronne s'est même mariée pendant la guerre. N'était-ce pas romantique ? »

Le regard de la gouvernante se tourna vers le mur faisant face au lit.

Lorsqu'elle s'en approcha, lampe à la main, un grand portrait caché dans l'obscurité se révéla.

« Son époux était Enart Rosebell. Le fils unique et héritier de la famille du baron Rosebell. Peu après la mort au combat de l'ancienne baronne, il l'a suivie dans la mort. »

Le portrait représentait deux personnes, un homme et une femme.

Le couple blond n'avait rien de remarquable, hormis une jeunesse frappante. L'aisance propre aux classes supérieures émanait de leurs beaux vêtements et de leurs expressions sereines.

« À la mort de l'actuel baron Rosebell, tout le titre et toute la fortune de la famille Rosebell reviendront à notre baronne. »

Le baron Rosebell était un nom que je connaissais, moi aussi. C'était un vétéran qui avait parcouru les champs de bataille aux côtés du duc Buckley Graton, le Saint de l'Épée.

'Il doit encore être en bonne santé.'

Nous n'étions pas proches, mais la simple nouvelle de sa survie me fit plaisir.

« À vrai dire, une part assez considérable appartient déjà à la famille Weatherwax. L'ancienne baronne a apporté une dot énorme. Cependant, en raison des clauses du contrat de mariage, cette dot est strictement bloquée. Pour l'instant, personne ne peut en disposer. Pas même la baronne Weatherwax, qui en est pourtant l'héritière légale. »

Pour la famille Weatherwax, c'était un malheur après l'autre.

« C'est sans doute cette fortune que visent les assassins. La famille Weatherwax souffre en ce moment de rumeurs très variées et... inventives, mais malveillantes. Enfin, c'est naturel, puisque la nouvelle héritière d'une famille aussi prestigieuse ne mène aucune activité. »

'La fortune de l'ancienne baronne.'

Elle n'était pas la seule noble fortunée au monde. On aurait envoyé des assassins à plusieurs reprises pour une fortune bloquée ?

Louche, très louche.

Je ne pris pas la peine de le dire à la gouvernante, mais je pensais que la fortune n'était pas la seule raison de l'envoi de ces assassins.

« Ce sont des secrets que j'ai le droit de connaître ? »

La gouvernante, qui contemplait le portrait en silence, se tourna vers moi.

« Que ne peut-on pas faire, maintenant que nous avons même prêté serment ? Désormais, celle qui doit surveiller ses paroles, ce n'est plus moi, mais toi, mademoiselle Daisy. Comme c'est rafraîchissant de tout révéler en toute franchise. Tu n'as pas idée de ce qu'il m'en a coûté de tenir ma langue pendant quatre années entières. »

Je tournai la tête pour examiner l'œuf énorme posé sur le lit.

Pourquoi l'héritière de l'ancienne baronne Weatherwax est-elle un œuf ?

Parmi tant de choses possibles, pourquoi précisément un œuf ? Et qu'y a-t-il à l'intérieur ?

Ce serait une chance si, avec un peu plus de temps, l'œuf éclosait et qu'une personne en naissait. Mais si c'était autre chose qui en sortait...

'Non. En toute logique, cette possibilité est mince.'

L'hypothèse la plus plausible était plutôt que l'héritière était protégée à l'intérieur de la coquille.

Le couple Weatherwax, inquiet d'une éventuelle urgence, avait dû placer une « barrière protectrice » autour de son héritière, qui devait alors être un nourrisson.

Si un enfant pouvait grandir en sécurité dans un œuf incassable, il n'aurait rien à craindre de parents aveuglés par l'argent.

Bref, cet œuf était bel et bien l'héritière de la famille Weatherwax.

« Les secrets des Weatherwax te pèsent-ils ? »

« Pas particulièrement. »

« Quel soulagement. Je me doutais que ça ne te dérangerait pas, mademoiselle Daisy. Tu es, euh... Enfin. Un peu... étrange, non ? »

« C'est une expression impolie. »

« Ne le prends pas mal. Et puis, monsieur Lu est plus étrange que toi. »

C'est vrai.

« Tu as l'air de vivre chaque jour avec sérieux, mademoiselle Daisy, et ça fait plaisir à voir. Je suis curieuse de savoir ce qui te pousse à vivre avec tant d'énergie. Peux-tu me le dire ? »

Une question inattendue, qui avait même quelque chose de philosophique.

'Ce qui me pousse. L'héritage de Dian Ket serait-il le moteur de ma vie ?'

C'était le but de ma vie, mais on ne pouvait pas appeler ça un moteur.

Je ne vis pas à cause de l'héritage de Dian Ket.

Même s'il n'y avait eu aucun espoir de réparer mon âme, j'aurais vécu pleinement les trois années qui m'étaient accordées. Je n'allais tout de même pas me suicider sous prétexte que je n'avais ni but ni moteur, non ?

« Peut-être n'as-tu rien du tout ? »

« Rien ne me vient particulièrement à l'esprit. »

« Je vois. C'est pour ça que je t'ai choisie. »

« ... »

« D'ordinaire, les gens comme toi, mademoiselle Daisy, ne trahissent pas les autres. Ceux qui ne s'intéressent ni aux autres ni à eux-mêmes. Quand j'y pense, c'est intéressant. Est-ce parce qu'ils ne s'intéressent à rien qu'ils ne trahissent pas ? »

Je crus qu'elle se moquait peut-être de ma façon de vivre sans réfléchir. Mais la gouvernante semblait avoir ses propres critères, bien arrêtés, pour juger les gens.

Comme je me contentais de la fixer en silence, la gouvernante eut un sourire un peu penaud et retourna au chevet du lit pour éteindre la lampe.

« Pardonne-moi. Je crois que mes suppositions étaient trop impolies. J'espère que tu sauras me le pardonner. Je ne sais pas pourquoi, je suis devenue bien bavarde avec toi, aujourd'hui. Bon, rentrons, il est tard. »

Nous quittâmes la chambre et redescendîmes au rez-de-chaussée.

La gouvernante, sans doute décidée à rallumer sa cigarette à moitié fumée, me devança et sortit par la porte de service en traversant la cuisine. Je la suivis moi aussi dans l'arrière-cour du manoir.

Car il restait des corvées à régler.

« Oh, mon Dieu. Maintenant que j'y pense, et ces deux-là ? »

Passant devant la gouvernante, qui s'était figée avant même d'allumer sa cigarette, je hissai les deux ballots sur mes épaules.

Je n'oubliai pas d'assener un nouveau coup sur la tête de l'un des assassins, qui remuait et tentait de se réveiller.

Comme je bondissais légèrement sur la clôture, la gouvernante me lança une question pressante :

« Que comptes-tu en faire ? »

Pour l'instant, je comptais les confier au majordome assassin, mais la manière précise de m'en débarrasser restait à discuter avec lui.

Vu la nature particulière du manoir Eshuler, c'est-à-dire la maison d'en face, mieux valait les y garder pour le moment.

... Comme tout expliquer aurait pris trop de temps, je répondis brièvement.

« Enterrement. »

Laissant derrière moi la gouvernante au visage livide, je passai au manoir Eshuler.

Fallait-il parler de chance ou non, le majordome assassin parut se réjouir de l'existence de ces deux ballots. Il manquait justement de bras, disait-il, ou quelque chose comme ça.

Quelques jours plus tard.

Je giflai le baron Fedegail, qui prétendait être un ami proche de l'ancien propriétaire, et fus poursuivie en justice pour coups et intimidation.

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