Talia me fixait de ses yeux débordant d'attente, d'un regard qui me transperçait.
« Qu'en pensez-vous ? »
« … Il est passable, je suppose. »
À cette réponse indifférente, un mince voile de déception passa sur son visage.
« C'est tout ? »
Des plis se formèrent au coin de mes yeux. Je ne comprenais pas ce que cette femme attendait de moi. Aurais-je dû couvrir ce vin d'éloges ? Son insistance inexplicable éveillait en moi un étrange soupçon, mais je n'avais aucune envie de blesser quelqu'un qui avait mis tant de soin à tout préparer pour moi.
J'entrouvris les lèvres pour ajouter quelque chose. À cet instant, une sensation brûlante éclata dans ma gorge. Ma main se crispa d'instinct sur la table. Le liquide qui descendait dans mon œsophage me faisait l'effet d'une lame raclant mes entrailles.
« … Qu'as-tu mis dans ce vin ? »
« Rien du tout. »
Elle avait nié d'une voix tremblante. La regardant d'un air égaré, je me redressai lentement. Je craignais de m'effondrer de façon pitoyable si je ne m'allongeais pas immédiatement.
D'un pas chancelant, je gagnai le lit et m'écroulai sur les draps. Le sang me revenant à la tête, ma vue vacillante se stabilisa peu à peu. Mais le sentiment d'impuissance ne fit que croître.
M'avait-elle donné un alcool d'une force absurde ? Mes doigts, raidis comme paralysés, se pliaient et se dépliaient à grand-peine. Talia s'approcha du chevet et scruta mon visage avec attention.
« Comment vous sentez-vous ? »
Je plissai les yeux, incapable de deviner l'intention derrière sa question. Que cherchait à savoir cette femme ? Il me semblait pourtant que je devais répondre.
J'ouvris la bouche pour décrire ce que je ressentais. À cet instant, quelque chose de brûlant remonta de mon estomac en tumulte. Je me tordis d'instinct sur le côté. Un liquide au goût de métal me monta à la gorge et se répandit sur les draps. Il me fallut plusieurs secondes pour comprendre que cette substance écarlate était mon propre sang.
Ma vue s'obscurcit tandis que je cherchais mon souffle. De quelque part, très loin, j'entendis quelqu'un appeler mon nom. Je voulais répondre à cette voix, mais ma langue, figée, refusait d'obéir.
Mon corps qui se désagrégeait sombrait dans un abîme. Un fleuve de sang, que j'avais vu mille fois en rêve. Au milieu de ce flot visqueux de mort, je lâchai ce à quoi je m'étais désespérément accroché.
Puis vint un silence parfait.
Un royaume de néant pur, où l'on ne sentait plus rien.
***
Je rêve.
Dans le rêve, j'assieds sur mes genoux une fillette aux riches cheveux d'un blond de miel et je pose mes lèvres sur sa bouche rose.
Le baiser, léger comme des oiseaux qui se lissent le bec, se fait peu à peu profond et ardent. Je sais qu'elle n'a pas encore assez grandi pour une telle intimité, mais cela m'est égal.
Bientôt, mon corps s'embrase comme une braise. Même consumé par une chaleur insupportable, je sens une joie farouche gonfler dans un coin de ma poitrine.
La fillette qui m'a mis en fièvre ne cesse de babiller. En contemplant son visage innocent, inconsciente de mon désir, je ressens une douleur douce et lancinante.
Enfin, cédant au désir, je l'embrasse avec une ferveur croissante. Comme en réponse, ses doigts s'enfoncent profondément dans mes cheveux.
Je lutte contre l'envie de glisser la main sous ses vêtements et, au prix d'un effort, je relève la tête. La fillette sourit timidement, le visage empourpré.
À cet instant, l'extase fiévreuse qui s'était emparée de moi se dissipe comme une fumée.
J'ouvre les yeux, le cœur vide et désolé, et je suis aussitôt saisi d'un violent dégoût de moi-même.
Je ne comprends pas pourquoi je fais toujours ce rêve.
La fillette, dans la réalité, n'est qu'une impureté qui trouble ma vie. Me voir la tenir dans mes bras et sourire de bonheur m'est complètement étranger.
Je mets ce fantasme tissé par mon esprit sur le compte d'une faute inévitable, causée par la maturation de mon corps.
Il est peut-être naturel que mon corps réagisse à la personne de l'autre sexe qui se trouve le plus près de moi.
Parvenu à cette conclusion raisonnable, je me lève.
Par la fenêtre, l'aube se lève, d'une lumière vive et cristalline.
Le flot de soleil, qui déferle comme des vagues, brise et emporte les fragments de rêve restés accrochés à mes rétines.
Bientôt, mon monde retrouve son état stable.
Un monde parfaitement épuré, ordonné. Voilà la vie que je devais mener.
Je me lève.
Ce chaos importun ne durerait pas longtemps. Je poursuivrais mon existence immuable dans le cadre fixé par ma naissance, et cette fillette ne resterait qu'une calamité passagère du passé.
Après m'être méticuleusement purgé de tout résidu d'émotion inutile, je quittai bientôt mon sanctuaire.
Mais l'instant d'après, mon monde fut englouti par le sang et les ténèbres.
Je me tenais dans une ruelle sordide, empuantie, en train de piétiner quelque chose.
Mes yeux, qui regardaient le croissant de lune dont la faible clarté perçait les nuages, redescendirent lentement.
Le visage d'un homme vidé de son sang, devenu gris cendre, emplit mon champ de vision. Sa bouche était ouverte de façon anormale, découvrant des gencives ensanglantées dépouillées de toutes leurs dents ; ses yeux révulsés étaient striés de vaisseaux éclatés. À la place de la langue, seuls des caillots d'un rouge sombre s'amassaient dans cette gueule grotesquement béante.
Je me souvins bientôt que ce que je piétinais était la langue de cet homme. Je portai mon regard sur son poignet tranché.
La main, nettement coupée, gisait enfouie sous un tas de poissons que des pêcheurs avaient jetés. Mes yeux se posèrent sur ces doigts qui dépassaient des carcasses de poissons en décomposition, et je me posai une question.
Qu'est-ce que je fais ici ?
Les yeux d'acier du grand prêtre, qui m'observaient par l'entrebâillement d'une porte, me revinrent à l'esprit. Le regard de mon père, qui me considérait avec un tel dégoût, me traversa aussi la conscience.
Avaient-ils entrevu d'avance cette scène, en moi ?
Après avoir longtemps fixé le visage du cadavre, comme si je contemplais l'enfer lui-même, je quittai bientôt la ruelle plongée dans l'ombre.
À cet instant, la lumière de la lune qui perçait les nuages tomba sur mon corps trempé de sang avec une netteté brutale.
À coup sûr, en cet instant, je ne ressemblais en rien à un chevalier de l'Empire. Peut-être ne ressemblais-je même plus à un être humain.
Perdu dans ces pensées, je marchai lentement dans les ténèbres. Un vent implacable venu du fleuve hurlait dans le silence oppressant. Pourtant, l'odeur de sang qui m'enveloppait ne se dissipait pas.
Un doute me saisit soudain.
Ce n'était pas la première fois que je tuais un homme. Ce ne serait sans doute pas la dernière. Alors pourquoi me sentais-je ainsi ?
Au-delà des eaux ondoyantes de la rivière Silviska résonnait le cri de Talia.
La soudaine conscience que c'était sa voix qui m'avait conduit jusqu'ici me fit courir un frisson le long de l'échine.
Danger.
Ce seul mot me transperça l'esprit comme une alène.
Alors seulement, je compris que je me tenais devant une limite que je ne devais pas franchir.
Que deviendrai-je si je passe cette ligne ?
Une scène du rêve qui revenait depuis plusieurs mois surgit soudain.
Un rêve qui m'embrasait et me faisait désirer ce que je ne voulais pas.
Mais cette vision se tacha bientôt du visage flétri de Bernadette et de celui de l'empereur, qui tenait le monde entre ses mains et avait pourtant choisi de se faire l'esclave d'une seule femme. Surgit aussi l'image de Talia, prisonnière sous le cadavre de l'homme qui allait bientôt pourrir, hurlant de douleur.
Dans ces yeux lacérés par les larmes, la peur et le désespoir, je sentis ma propre destruction qui m'attendait.
Mais il n'était pas encore trop tard.
Si j'avais pris le mauvais chemin, ne pouvais-je pas simplement rebrousser chemin ?
Comme je l'avais toujours fait, j'extirpai sans pitié toute impureté qui troublait la solidité de mon monde.
Alors mon monde sombra de nouveau dans une tranquillité de mort.
Dans ces eaux profondes et noires, je restai longtemps immergé.
***
Je repris connaissance alors qu'un crépuscule d'un rouge intense emplissait la chambre.
Soulevant à grand-peine mes paupières desséchées, je parcourus lentement du regard la pièce baignée de rouge, les yeux encore flous.
Pendant un moment, je ne compris même pas vraiment où je me trouvais. Ce n'est qu'au bout de plusieurs minutes que mes pensées figées se remirent à grincer en mouvement.
Combien de temps étais-je resté inconscient ?
