« Alors je vais y aller, Parrain. »
Une fois Julian sorti de la pièce, son parrain, Hendel Nihirit, regarda par la fenêtre.
Au loin, une petite silhouette marchait vers l'annexe.
Aux yeux de Hendel, cette petite silhouette paraissait terriblement fragile.
Tout en regardant le garçon s'éloigner, Hendel prit la parole.
« Majordome, combien de temps a-t-il fallu pour mettre au point ce remède, déjà ? »
« Deux ans, Monseigneur. »
« Deux ans… »
Hendel porta distraitement une main à son front.
Les nuits où les potions contre la fièvre ne faisaient aucun effet et où il fallait le plonger dans l'eau glacée.
Les domestiques privés de sommeil par le claquement de ses dents.
Tout avait commencé juste après le retour du baron Hendel de son inspection dans le Sud.
« Deux ans… Un peu plus tard, et j'aurais peut-être rejoint mes amis. »
Aux paroles de Hendel, la main du majordome trembla légèrement.
Lui aussi s'en souvenait parfaitement.
À l'époque, le guérisseur de l'Église avait secoué la tête.
On avait même murmuré dans les couloirs qu'il était temps de commander un cercueil.
Au moment où tout le monde s'était résigné à la ruine de la maison du baron, un enfant de neuf ans était apparu à la porte de la chambre du malade, une fiole de remède noire à la main.
« Quand le jeune maître l'a apportée lui-même, pour être honnête, je… »
« Vous aviez des doutes. Moi aussi. »
Hendel eut un sourire amer.
Il n'avait pas été différent.
Même à l'agonie, il s'était dit : Un remède fabriqué par un enfant, est-ce que ça peut vraiment marcher ?
À l'époque, il n'avait pas cru en Julian.
Il ne l'avait bu que parce qu'il n'avait rien à perdre.
Et ce choix avait produit un miracle.
« … Et pourtant, même après ma guérison, cet enfant ne m'a rien demandé. »
Une proposition commerciale ?
On ne pouvait pas appeler ça un remboursement.
Hendel allait lui aussi en tirer profit, puisqu'il toucherait une part des bénéfices. Il pouvait difficilement parler de dédommagement.
Mais Julian semblait s'en satisfaire. Il ne revenait jamais sur le fait d'avoir sauvé la vie de Hendel et ne cherchait aucune récompense.
L'enfant n'avait posé qu'une seule condition.
[Vendez-le aux soldats à moitié prix, s'il vous plaît.]
Au souvenir de ces mots, Hendel poussa un léger soupir.
« Bon sang ne saurait mentir, je suppose. »
Hendel pensa à ses amis disparus, un couple.
Ces amis insensés qui lui avaient confié leur jeune fils avant de partir au front, en disant que les soldats sur le champ de bataille avaient besoin d'eux.
Le couple qui soignait les soldats n'était jamais revenu.
Et leur enfant, qui n'avait même pas dix ans, avait créé un remède pour les soldats.
Il en avait même baissé le prix en réduisant la part qui aurait dû lui revenir.
Était-ce vraiment une coïncidence ?
Un tel caractère pouvait-il relever du hasard ?
« Qu'est-ce que cet enfant a vu, là-bas ? »
Deux ans plus tôt.
L'enfant avait paru bouleversé en regardant les soldats, pendant qu'on récupérait les corps de ses parents.
À son retour, il s'était mis à étudier l'écorce des arbres, à la lueur d'une lampe, des nuits entières.
Au début, Hendel avait pris cela pour un caprice d'enfant.
Un garçon de neuf ans qui n'avait même pas appris les bases de l'alchimie allait inventer un nouveau remède.
Il y avait vu une sorte de rite de deuil, quelque chose pour apaiser son chagrin.
Persuadé que Julian abandonnerait une fois satisfait, Hendel lui avait affecté un alchimiste pour l'assister.
Mais quand l'enfant ne s'arrêta ni au bout de deux semaines, ni d'un mois, ni de trois, Hendel commença peu à peu à s'inquiéter.
[Soyez franc avec moi. Est-ce que cet enfant… a du talent pour l'alchimie ?]
À l'époque, Hendel avait demandé conseil aux alchimistes affectés à Julian.
Mais leurs réponses avaient été froides.
[Son talent est moyen. Non, pour être franc, il est plutôt lent. Il manque d'instinct. D'ordinaire, les enfants doués échouent, se disent « Ah, ce n'est pas ça », et changent de direction. Mais cet enfant ne semble pas en être capable.]
[C'est le genre à ne faire demi-tour qu'après s'être assuré qu'il est vraiment dans une impasse. Honnêtement, ses expériences sont d'un niveau d'enfant, alors les frais ne sont pas bien lourds. Un adulte qui se comporterait ainsi aurait pu se ruiner.]
Hendel en avait eu le cœur lourd.
Pas de talent.
Cela voulait dire que les efforts de l'enfant avaient de fortes chances d'être vains.
À force de voir Julian échouer encore et encore, Hendel lui avait suggéré à demi-mot d'abandonner.
Des préparations ratées, jetées parce que la concentration n'était pas la bonne.
Des extraits qu'il avait fallu jeter à cause de leur odeur infecte.
Dix fois, trente fois, soixante-dix fois.
Même les alchimistes qui soutenaient discrètement l'enfant avaient fini par dire qu'ils ne pouvaient plus regarder ça, et l'avaient quitté.
Et pourtant, Julian n'avait pas abandonné.
En le regardant, Hendel avait eu l'impression que le garçon était poussé par quelque chose.
Comme s'il considérait que guérir les maladies des soldats était sa mission.
Et finalement, le garçon avait trouvé la réponse, seul.
Il avait sauvé la vie de Hendel, au retour de son inspection dans le Sud.
D'autres y verraient peut-être un hasard, mais pour Hendel, ce miracle n'en avait jamais été un.
« Majordome, quand j'y pense, moi, je n'ai pas abandonné pendant sept ans. »
Sept ans.
Chaque fois que revenait l'anniversaire de la mort de ses amis, Hendel prenait congé et partait vers le Sud.
Il avait fouillé le territoire des bêtes magiques, creusé dans les ruines effondrées, épluché les registres des morts jamais retrouvés.
« Tant que je ne les avais pas retrouvés… je n'avais aucune intention d'arrêter, quoi qu'on en dise. »
« … »
« Et pourtant, j'ai dit à cet enfant d'abandonner. »
Un sourire d'autodérision effleura les lèvres de Hendel.
« Avec le recul, c'est honteux. J'appelais mon propre entêtement de la conviction, et je balayais celui de l'enfant comme une folie puérile. »
Les doigts posés sur le rebord de la fenêtre grattèrent machinalement le grain du bois.
« Peut-être… que j'étais fatigué. »
Avec le recul, Hendel s'usait lentement, à cette époque.
Chaque année, il revenait du Sud les mains vides.
Les regards pleins de pitié.
Les suggestions qu'il était temps de lâcher prise.
Toutes ces réalités s'étaient accumulées jusqu'à ce que, à un moment donné, Hendel devienne sensible à ce qu'on ne pouvait accomplir, quels que soient ses efforts.
Était-ce pour cela que l'image d'un enfant sans talent qui veillait toute la nuit et échouait encore et encore semblait se superposer à la sienne, se débattant dans les marais du Sud ?
« Comme vous le savez, je ne crois pas aux dieux. »
« … »
« Bien sûr, les dieux existent. Sinon, il n'y aurait aucun moyen d'expliquer ce miracle qu'est la magie divine. Mais si ces êtres se souciaient vraiment de l'humanité… il ne leur aurait pas fallu sept ans. »
Ces prétendus dieux ne pouvaient pas ignorer combien de gens le couple avait sauvés dans l'Empire, ni à quel point ils avaient été pieux.
Ils étaient dignes de recevoir un oracle.
Aux yeux de Hendel, le couple faisait partie de ceux qui méritaient d'être sauvés.
« Même si les dieux n'ont pas empêché leur mort, ils n'auraient pas dû les laisser sept ans dans ce marais. »
Pourtant, le sort qu'avait connu le couple avait été misérable.
« C'est pour ça que, même au seuil de la mort, je n'ai pas prié les dieux. Et je ne croyais pas non plus à l'au-delà. »
« Monseigneur… »
« Mais voyez-vous. »
On ne voyait plus la silhouette de Julian depuis la fenêtre.
Hendel continuait pourtant de fixer cette direction.
« … L'enfant de mes amis m'a sauvé grâce à ce qu'il a vu sur la terre où ses parents sont morts. »
Hendel songea :
Si cet enfant n'avait pas repris la volonté de ses parents, qui prenaient soin des soldats,
si Hendel n'avait pas passé sept ans à chercher les corps de ses amis,
si Hendel n'avait pas emmené cet enfant sur cette terre infestée de démons,
si l'un d'eux avait abandonné, comme on le leur conseillait, à un moment ou un autre,
serait-il encore en vie aujourd'hui ?
« Je ne crois toujours pas à l'au-delà. Mais… cette fois, je crois que c'était un cadeau, tout comme ces amis. »
Le majordome ne put répondre.
Il se contenta de s'essuyer le coin de l'œil du revers de la main.
Faisant mine de ne rien voir, Hendel reporta son regard sur les documents de son bureau.
Dehors, des lumières s'allumèrent dans l'entrepôt près de l'annexe.
L'enfant de dix ans s'était apparemment remis à faire des recherches, ce soir-là.
Hendel ne pouvait que soutenir en silence, dans son cœur, les efforts de l'enfant.
Le talent était devenu pour lui un mot sans importance.
***
Pendant ce temps, au même instant, Julian…
'Au fait, c'est une possession ou une réincarnation ?'
À peine arrivé à l'annexe, il se retrouva aux prises avec une question épineuse qui l'avait effleuré récemment.
Un problème qu'il avait remis à plus tard pendant des années, tout entier consacré à la mise au point de la quinine.
Une question sur son identité à laquelle il n'était jamais parvenu à répondre.
'Hm… J'ai bel et bien des souvenirs de quand j'étais bébé.'
Il se souvenait d'avoir eu une brève fièvre une semaine avant son premier anniversaire.
À mesure que la fièvre retombait, les souvenirs de sa vie antérieure étaient devenus nets.
C'était ce point qui tracassait Julian.
Le critère de la réincarnation, c'était d'avoir des souvenirs depuis l'instant de sa naissance.
Mais, à sa connaissance, d'un point de vue médical, la capacité à former des souvenirs se développait vers douze mois environ.
L'amnésie infantile.
Selon cette théorie, la mémoire à long terme ne pouvait pas se former avant l'achèvement de la myélinisation de l'hippocampe.
Ce qui voulait dire que, même s'il s'agissait d'une réincarnation, il était possible qu'il ne se souvienne de rien avant douze mois parce que son cerveau n'était pas assez développé…
'Alors, possédé ou réincarné ?'
Julian se frotta le menton en réfléchissant.
Bien sûr, que ce soit une possession ou une réincarnation ne changeait rien.
Mais puisqu'il avait commencé à y penser, Julian voulait trouver une réponse, par pur entêtement.
'Bon sang. J'aurais dû lire au moins la première phrase, d'une façon ou d'une autre.'
Plusieurs jours durant, les lumières de la chambre de Julian ne s'éteignirent pas avant tard dans la nuit.
En prime, les yeux du majordome s'embuaient chaque fois qu'il les voyait.
