Le lendemain, j'eus beau faire tout mon possible pour rester discret, les gens me lançaient de temps à autre des regards à la dérobée.
Nous étions en plein cours d'ingénierie et j'essayais vraiment de me concentrer. Ces coups d'œil incessants commençaient à me taper sur les nerfs. J'avais l'impression d'être l'attraction principale d'un zoo.
Ce cours n'était pas particulièrement populaire, mais je le trouvais fascinant. Les notions abordées étaient bien plus avancées que dans mon monde précédent.
C'était justement pour cette raison qu'il m'intéressait autant, et c'est aussi pour cela que les regards permanents de mes camarades m'agaçaient à ce point.
Je ne peux pas me concentrer si vous n'arrêtez pas de me fixer !
« À l'aide d'un miroir incliné, nous divisons les deux rayons laser en deux faisceaux distincts. On obtient ainsi un faisceau objet et un faisceau réfléchi. Partant dans des directions différentes, tous deux sont renvoyés par d'autres miroirs inclinés, et grâce à une carte F48 et à un processeur g450, nous pouvons traiter les faisceaux pour que le logiciel détecte les mouvements humains. Lorsque ces deux faisceaux se rejoignent, une image holographique se forme. »
Bon, le cours était intéressant, aucun doute là-dessus, mais cela ne voulait pas dire que je le comprenais. En réalité, je n'en saisissais qu'un pour cent.
C'est quoi, au juste, une carte F48 ou un processeur g450 ?
J'allais rester là et faire semblant d'avoir tout compris. De toute façon, ce cours était facultatif, je n'avais donc pas vraiment besoin d'y assister.
Pourtant, même si je n'y comprenais rien, le simple fait qu'ils étudient la technologie holographique éveillait ma curiosité. Une telle technologie n'existait pas dans mon monde : le mieux qu'on y avait inventé, c'étaient les téléphones à écran tactile.
La technologie de mon monde n'était pas assez avancée pour concevoir de véritables appareils holographiques.
Ding ! Dong !
« Oh, on dirait que le cours est terminé. À la prochaine fois. »
La professeure d'ingénierie rangea ses affaires, sourit et quitta la salle.
On ne savait pas grand-chose d'elle, sinon qu'elle était apparemment très forte.
Elle n'était plus de la première jeunesse, mais son teint était aussi clair qu'un jade brut, et elle possédait une beauté, une élégance et une grâce que seules des années de maturité permettent d'atteindre. Ses cheveux bruns et soyeux, noués en une queue-de-cheval tressée, reposaient tranquillement sur son épaule droite. Son visage, qui semblait toujours sourire, recelait un charme caché qui faisait ressentir à chacun une chaleur toute maternelle.
J'avais beau être l'auteur du livre, beaucoup des personnes que j'avais croisées depuis mon arrivée n'étaient jamais apparues dans mon histoire, comme cette professeure.
Au bout d'environ une semaine passée ici, c'était elle que je trouvais la plus agréable de tous les professeurs que j'avais rencontrés. Elle était gentille et ne faisait pas de favoritisme, contrairement à d'autres professeurs qui privilégiaient ouvertement les élèves talentueux ou ceux qui avaient de puissants appuis.
La plupart des professeurs étaient des « génies » qui avaient autrefois étudié ici ou qui avaient plusieurs exploits à leur actif. Ils avaient tous leur fierté et ne s'intéressaient donc vraiment qu'aux meilleurs élèves, en ignorant les médiocres.
Ils ne nous le disaient pas en face, mais leur expression parlait pour eux : 'Pourquoi devrais-je me donner la peine de vous enseigner quoi que ce soit ? En êtes-vous dignes ?'
Même si nous n'étions pas jugés aussi exceptionnels que Kevin et les autres, le simple fait d'avoir réussi à entrer à la Lock prouvait que nous étions des gens capables.
Prenons l'ancien propriétaire de ce corps. Il avait beau être l'un des derniers de la classe, dans n'importe quelle autre académie, on l'aurait considéré comme un talent moyen, voire supérieur, car les talents de rang D restaient rares de nos jours, avec une population en baisse constante.
Le monde n'était tout simplement pas juste.
En sortant du cours d'ingénierie, je retournai tranquillement dans ma chambre pour me changer. Le cours suivant était la « coopération tactique », une nouvelle matière qui utilisait la technologie virtuelle pour entraîner les élèves. J'étais même plutôt impatient d'y être, car la réalité virtuelle était quelque chose qu'on ne trouvait que dans les films et les romans.
J'enlevai mon uniforme bleu céleste, qui indiquait que j'étais en première année, sortis une combinaison moulante bleu foncé et l'enfilai.
Les uniformes se déclinaient en trois couleurs : bleu céleste, vert foncé et rouge sang. Le bleu céleste était réservé aux premières années, le vert foncé aux deuxièmes années et le rouge sang aux troisièmes années. Ce système permettait aux guildes qui venaient observer ou recruter des élèves de distinguer les premières années des troisièmes années, ces dernières étant leur cible principale puisqu'il ne leur restait plus qu'un an avant d'obtenir leur diplôme.
Tandis que je me débattais pour enfiler la combinaison, je ne pouvais que maudire ceux qui l'avaient conçue.
« Confortable » était bien le dernier mot qui me venait à l'esprit en essayant de l'enfiler. Passons sur le fait qu'il me fallut environ cinq minutes pour y parvenir : comme son nom l'indiquait, la combinaison était « moulante », si bien que je sentais tous mes muscles comprimés par le tissu.
Une fois habillé, mes mouvements devinrent extrêmement raides. Si raides que j'avais l'air de marcher comme un robot. Et en voyant mon reflet dans le miroir, j'aurais voulu trouver un trou pour m'y enterrer.
Quelle honte.
Heureusement, mon dortoir n'était pas loin du cours de « coopération tactique », ce qui m'épargna l'humiliation d'être vu dans cette tenue.
Le campus, qui couvrait une superficie de cinq kilomètres carrés, était divisé en huit sections : A, B, C, D, E, F, G et H.
La zone des cours se trouvait dans la section A : c'est là qu'étaient regroupés les amphithéâtres. Située en haut à gauche du campus, elle comprenait trois bâtiments ovales de même taille. Il y en avait trois parce que les premières, deuxièmes et troisièmes années étaient séparées.
La section B était interdite aux élèves : c'est là que se trouvaient les bureaux des professeurs. Pour poser une question ou rencontrer un professeur après les cours, il fallait se rendre dans la section B. Juste à côté de la section A, elle se composait d'un grand complexe au centre duquel se dressait un haut bâtiment en forme de pyramide de verre.
La section C abritait les laboratoires et les installations de recherche. Pour accéder à un laboratoire, il fallait être sous la surveillance d'un professeur, au cas où quelque chose tournerait mal. En raison des dangers que représentaient ces installations, la section C était située loin des autres et protégée par des défenses de niveau militaire.
La section D, où je me rendais, accueillait la salle de réalité virtuelle. C'était une salle remplie de capsules que chaque élève pouvait utiliser pour entrer dans le monde virtuel. Elle se trouvait sous terre, à quelques kilomètres des dortoirs, situés dans la section E.
Dans la section E, les dortoirs étaient répartis entre cinq bâtiments, chacun plus grand que le précédent. Le plus éloigné, et aussi le plus miteux, était le bâtiment du « Rat d'or ». C'était le dortoir le moins cher du campus, où logeaient ceux qui n'avaient pas les moyens de payer des installations.
Juste à côté du « Rat d'or » se trouvait le bâtiment du « Mouton cornu », où je logeais. Les conditions y étaient un peu meilleures qu'au « Rat d'or », mais ce n'était toujours rien comparé aux trois bâtiments suivants : la « Manticore », l'« Hydre » et le « Léviathan ».
À partir de la « Manticore », chaque élève disposait d'une salle d'entraînement personnelle installée dans sa chambre ainsi que d'un majordome attitré qui répondait à tous ses besoins.
L'« Hydre », comme la « Manticore », offrait des salles d'entraînement personnelles et un majordome, mais les installations y étaient bien plus perfectionnées, et les élèves bénéficiaient en plus de repas et de régimes personnalisés. Tous les plats étaient préparés par des chefs professionnels, à partir d'ingrédients tirés d'herbes rares et de monstres.
Enfin, il y avait le « Léviathan ». Le seul bâtiment auquel l'argent ne donnait pas accès. C'est là que résidait l'« élite ». Peu importait votre fortune : à moins d'avoir prouvé que vous étiez un talent unique, vous ne pouviez jamais y mettre les pieds. Ce bâtiment avait été construit dans l'espoir de former les futurs talents capables de combattre et de repousser les démons qui semaient le chaos à travers le monde. On avait mis énormément de moyens dans sa construction, puisque c'était là que seraient formés les futurs piliers de l'humanité. Tout ce qu'on pouvait désirer s'y trouvait : salles d'entraînement, nourriture haut de gamme, majordomes, piscine, salles de réalité virtuelle, installations de recherche ultra-sécurisées. S'il vous manquait quelque chose, il suffisait de le demander et ce serait construit dès le lendemain.
La section G accueillait le complexe d'entraînement, installé dans un grand bâtiment de forme carrée. Il se trouvait à environ deux minutes de la section A et à cinq minutes de la section E. Comme il s'agissait d'un complexe d'entraînement public, il fallait réserver une place à l'avance pour l'utiliser.
Enfin, la section H, qui abritait la bibliothèque ainsi que le « Cube ». Le « Cube » était une zone interdite où seules les personnes les mieux classées pouvaient entrer. S'il était considéré comme une zone interdite, c'est parce qu'on y conservait tous les manuels d'entraînement secrets, ainsi que des remèdes et des herbes divins. Des manuels comparables au [style Keiki] y étaient également rangés, ce qui montrait bien l'importance de cet endroit.
En entrant dans la salle de réalité virtuelle, je remarquai que presque tout le monde marchait comme un robot, ce qui me fit doucement rire.
Évidemment, ce n'était pas le cas de tout le monde : certains marchaient tranquillement dans leur combinaison moulante, signe que ce n'était sans doute pas leur première fois en réalité virtuelle.
Comme nous portions ces combinaisons moulantes, garçons et filles avaient été répartis dans des salles différentes, ce qui était un peu décevant : je n'aurais pas dit non à l'idée de voir Amanda et les autres dans cette tenue.
À la réflexion, oubliez ça. En tant qu'auteur du roman, je connaissais mieux que personne la personnalité des personnages principaux, et je savais donc que si je les apercevais ne serait-ce qu'une seconde dans cette combinaison, mes jours seraient comptés.
« Bien, tout le monde, regardez par ici, s'il vous plaît. »
Vêtu lui aussi d'une combinaison moulante, le professeur entra dans la salle et attira l'attention de toutes les personnes présentes.
Grand, les cheveux noirs bien coiffés et le regard perçant, c'était le professeur chargé de ce cours. Un doux sourire aux lèvres, il sortit une petite tablette et fit l'appel.
Devant son air calme et bienveillant, qui donnait l'impression qu'il était la personne la plus gentille du monde, je ricanai intérieurement.
'Je sais qui tu es vraiment...'
Le professeur chargé du cours de réalité virtuelle s'appelait Alfonse Thibaut, et c'était en réalité un personnage majeur du premier arc de l'histoire.
En bref, on pouvait le considérer comme un mini-boss.
Ce n'était pas un méchant classé, mais il pouvait représenter un adversaire redoutable pour le protagoniste actuel.
Le démon avec lequel il avait signé un pacte appartenait à la tribu de l'Ombre, une branche secondaire du clan de l'Avarice, lui-même l'un des sept grands clans démoniaques.
Les démons étaient répartis en sept clans, chacun correspondant à l'un des sept péchés capitaux connus de l'humanité : l'orgueil, l'avarice, la colère, l'envie, la luxure, la gourmandise et la paresse.
Chaque clan était dirigé par un duc démon, aussi puissant, sinon plus, que les plus hauts dirigeants du domaine humain, c'est-à-dire l'équivalent des rangs SS.
Au-dessus d'eux se trouvait le Roi Démon, qui pourrait à l'heure actuelle anéantir l'humanité entière d'un simple revers de la main. Cependant, en raison de sa puissance colossale, il était pour le moment entravé par diverses forces qui l'empêchaient de pénétrer dans le domaine humain.
Jusqu'à ce que survienne la troisième calamité, bien sûr, qui marquerait le début de la véritable guerre entre l'humanité et les démons.
J'étais en fait plutôt reconnaissant d'être le dernier du classement de la classe, car on ne prêtait guère attention à moi. Hormis quelques brimades occasionnelles, je menais une vie assez confortable, contrairement à Kevin, constamment surveillé par des camarades jaloux et par des méchants qui se méfiaient de son talent écrasant.
« Puisque tout le monde est là, je vais démarrer les capsules. Vous y entrerez quand je vous le dirai. »
Voyant que tout le monde était présent, le professeur Thibaut sourit et se dirigea vers son bureau, où trônait un grand écran.
Il tapa quelques commandes, puis appela les élèves un par un.
« Ren Dover, veuillez vous rendre à la capsule 55. »
En entendant mon nom, je contins mon excitation et me dirigeai vers la capsule qui m'était attribuée.
Ignorant les ricanements de certains camarades, qui murmuraient des mots comme « péquenaud » et d'autres remarques grossières, je m'approchai de ma capsule avec impatience.
J'allais enfin pouvoir entrer dans le monde virtuel que je n'avais vu que dans les romans et les films.
Je m'installai dans la capsule, ajustai le casque sur ma tête et attendis patiemment les instructions du professeur.
« Élève Dover, tout va bien ? »
« Oui. »
« Très bien, la simulation virtuelle commencera dans 3... 2... 1... »
Tac
La dernière chose que j'entendis fut le bruit d'une touche qu'on enfonçait, puis tout devint noir.
