Je m'étais installé sur le terrain d'entraînement et je travaillais mon escrime depuis cinq minutes environ. Ce que je ressentis pendant ce court laps de temps... c'est que j'attirais énormément l'attention.
Il y avait ceux qui murmuraient en passant, et même ceux qui s'installaient tout près pour exhiber une escrime tape-à-l'œil, comme pour jouer sur le contraste.
Toutes sortes de gens affluaient. Même si leur escrime n'avait que du clinquant et se révélait d'un débraillé effarant.
C'était à peu près le moment où je finissais de saisir quelle place occupaient les bâtards à l'école, et Rain Enlight tout particulièrement.
« Tu travailles tes pitoyables techniques pour te faire bien voir des professeurs ? »
Une voix entendue quelque part, une raillerie entendue quelque part.
C'était le morveux aux cheveux verts que j'avais croisé plus tôt, Milo Gloss, qui mordait à l'hameçon.
***
Dans « Arche », de nombreux événements existent dès le début du jeu. Ils passent surtout par les interactions avec les PNJ, et l'événement de Milo Gloss en faisait partie.
Si l'on traînait autour de Milo avec un personnage d'origine roturière, un événement se déclenchait avec une certaine probabilité : il vous cherchait querelle.
Et si l'on choisissait la réponse agressive lors de cet événement... on avait droit à un duel pendant l'événement principal suivant, la partie « Évaluation d'entrée ». C'était un adversaire coriace pour le début du jeu, mais en cas de victoire, on gagnait une bonne dose de réputation, d'expérience et de points de succès.
Oui, c'était ce que je visais. L'événement du duel contre Milo Gloss.
« Malheureusement, il n'y a ici aucun professeur assez indulgent pour s'extasier devant ton escrime de débutant, tu sais ?
- Pouhahaha !! »
Aux mots de Milo, sa bande éclata de rire à l'unisson et lâcha toutes sortes de remarques. Je ne trouvais pas ça si drôle.
« Seigneur Milo, ne soyez pas si dur avec lui~. Le pauvre trouve ça difficile, alors il frime.
- Exactement. Être idiot n'est pas un péché... Pfff. »
Comme Milo s'approchait, j'abaissai mon épée et tournai le regard vers lui. Tout en retenant le sourire qui menaçait de m'échapper.
Bien. Il était temps de le provoquer.
« Dans la maison Gloss, il semble qu'on enseigne que la vertu d'un chevalier ne réside ni dans l'épée ni dans la magie, mais dans la langue. »
À cette seule phrase, un silence soudain s'abattit sur la bande.
« ... Qu'est-ce que tu as dit ? »
Au milieu du silence, Milo affichait une expression de stupeur, ou peut-être de colère. Sa voix aussi laissait filtrer ces émotions.
« Faut-il que je me répète ? »
La colère mêlée de stupeur ne dura qu'un instant, et le type m'empoigna par le col. C'était la deuxième fois de la journée qu'on m'attrapait par le col.
« Ce salaud a fini par perdre la boule... ! »
Tandis que Milo hurlait, le visage cramoisi, je sentais les regards du terrain d'entraînement converger peu à peu vers nous.
Et, à ce moment-là, quelqu'un s'interposa entre Milo, qui bouillait, et moi.
« Cela suffit. »
Un uniforme d'élève porté avec soin, de longs cheveux blonds et lisses qui flottaient, une jeune fille aux yeux d'émeraude d'un éclat éblouissant.
C'était Serene El Stellia.
« Dame Serene... ce bâtard, ce déchet, a osé dire de notre famille...!
- Sire Milo. »
Milo tenta de protester auprès de Serene, mais Serene lui coupa sèchement la parole.
« Arrêtons-nous là. »
À ces mots, Milo me lança un regard noir, puis lâcha brutalement mon col.
« ... Tu le paieras un jour, c'est certain. »
Il avait sorti une réplique digne d'un méchant de troisième zone.
« Non, inutile d'attendre. »
Mais je n'avais aucune intention de le laisser battre en retraite ainsi.
« Une belle occasion se présente demain, n'est-ce pas ? »
À ces mots, Serene me regarda avec surprise.
« Rain... ! »
En entendant cela, les coins de la bouche de Milo se relevèrent lentement.
« ... Toi, tu es sérieux, hein ? »
Tous deux avaient visiblement compris sur-le-champ ce que ces mots signifiaient.
L'évaluation d'entrée, et plus précisément l'épreuve de duel, consistait en principe à affronter un élève désigné par l'académie et jugé d'un certain niveau.
Cette épreuve de duel comportait toutefois une règle particulière.
Le duel nominatif.
Quand son tour venait, un élève pouvait désigner publiquement son adversaire. Si celui-ci acceptait, le duel était conclu et l'évaluation se faisait sur ce duel.
Ce système avait été introduit parce que l'Académie Archenia possédait un collège.
Comme beaucoup d'élèves connaissaient plus ou moins le niveau des autres, c'était un moyen de prouver sa valeur à armes égales en désignant quelqu'un de niveau comparable.
« Mais à quoi bon te désigner, moi ? L'écart de niveau est trop grand. Même si je gagne en te désignant, ça ne vaudra pas grand-chose pour moi, tu sais ? »
Milo faisait l'innocent avec un sourire narquois. Comme s'il cherchait à m'arracher certains mots.
Bien sûr, ce duel nominatif avait un angle mort. La possibilité de choisir son adversaire avec malveillance.
Si un élève fort choisissait délibérément un faible, le duel nominatif perdait tout son sens.
Naturellement, il existait aussi une parade contre ces désignations malveillantes. Si le résultat d'un duel nominatif était écrasant, le vainqueur était lui aussi sévèrement noté.
À l'inverse, à cause de cela, le plus fort pouvait être injustement pénalisé quand un plus faible le choisissait... Une règle prévoyait donc que celui qui gagnait après avoir été « désigné » recevait la mention « Excellent », quelle que soit la tournure du combat.
Évidemment, si une fraude était là aussi découverte, la sanction équivalait à un renvoi.
Quoi qu'il en soit, d'après tout ça, les mots que voulait Milo étaient tout trouvés. Que je le désigne, lui. Il devait s'imaginer remporter une victoire écrasante.
Pouvait-il seulement concevoir que le Jeune Seigneur reclus le batte ?
« Je vous désignerai, de mon côté. »
À ces mots, Milo sourit, satisfait.
« Remettre à sa place un imbécile qui ne connaît pas la sienne fait aussi partie des devoirs d'un noble. »
Après ça, il n'y eut plus grand-chose à voir. La bande de Milo s'éloigna en riant, et il ne resta plus que Serene et moi.
Au moment où j'allais reprendre mon épée pour m'entraîner.
« ... Cela ira-t-il ? »
Serene, qui avait observé la scène en silence, prit la parole comme pour me dissuader.
« Sire Milo n'est pas un adversaire facile. Il vaudrait mieux annuler maintenant... »
Bien sûr, Serene disait cela parce qu'elle s'inquiétait pour moi. Car Serene ne savait rien du « Rain actuel ».
« Est-ce un adversaire difficile pour vous aussi, Dame Serene ? »
Je lui posai la question à voix basse.
« ... Non, sur ce point... je dois répondre non. »
Évidemment. Je ris doucement. Contrastant avec mon air détendu, le visage de Serene restait plein d'inquiétude.
« Cela suffit. »
Sur ces mots, je repris mon épée et me remis à frapper. L'exercice que j'avais toujours fait. Et j'ajoutai un mot.
« Ne vous inquiétez pas.
- ... Pardon ? »
Je ne saurais dire exactement pourquoi, mais n'est-il pas poli d'adresser un mot ou deux à quelqu'un qui s'inquiète pour vous ?
« Je gagnerai. »
Du point de vue de Serene, cela avait peut-être des airs d'assurance absurde et vaniteuse, mais mon expression débordait de conviction.
En me voyant ainsi, Serene garda son air inquiet.
« Cette fois, ce n'est pas parce que vous devez vous battre... mais parce que vous pouvez gagner, n'est-ce pas ? »
Mais Serene ne chercha pas à m'arrêter davantage. Elle hocha la tête, comme si elle s'efforçait de comprendre.
« Cette fois », hein. Il s'était visiblement passé quelque chose dans le passé de Rain.
Je ne pouvais pas poser la question moi-même ; il me faudrait trouver un autre moyen de le découvrir.
***
Après ça, il ne se passa pas grand-chose. Je restai quelques heures sur le terrain d'entraînement, puis je me lavai, allai manger au réfectoire et... retournai au terrain d'entraînement pour me consacrer de nouveau à l'escrime.
Aucun incident notable ne survint, mais j'avais l'impression que les murmures redoublaient chaque fois que je passais. Était-ce à cause de l'accrochage de tout à l'heure avec Milo ?
Je me disais que je devais m'y habituer, mais je ne m'étais toujours pas fait à ces murmures. Je n'avais pas l'impression de pouvoir un jour m'habituer à cette sensation désagréable.
« ... Rain Enlight a-t-il passé toute sa vie dans un tel environnement ? »
Avait-il passé toute sa vie au milieu de ces murmures et de ces railleries ? Cette pensée me traversa, mais je la chassai vite pour revenir à la réalité.
Il y avait plus important pour le moment.
Par une nuit aux étoiles éclatantes, je marchais à présent vers un « certain endroit ».
Comme le trajet allait visiblement prendre un moment, et si je mettais un peu d'ordre dans mes idées ? Mes réflexions sur la tentative d'assassinat dont j'avais été la cible.
Je savais qui était derrière l'assassinat. Ce devait être le chef de la famille Enlight. Il s'était révélé être le commanditaire dans le jeu, et l'avait dit de sa propre bouche.
Le problème, c'était que je n'avais aucune idée du mobile de l'assassinat. Car l'histoire de Rain se situait en dehors de l'histoire d'« Arche ».
Quoi qu'il en soit, ce qui comptait vraiment à ce stade, c'était la possibilité d'une nouvelle tentative d'assassinat.
La précédente ayant échoué, les suivantes seraient plus féroces. Cela pourrait même devenir un piège dont je ne pourrais pas m'extraire, même en régressant 9 800 fois.
Bien sûr, rien ne garantissait qu'une nouvelle tentative aurait lieu. Mais à l'inverse, rien ne garantissait non plus qu'elle n'aurait pas lieu.
Alors, que pouvais-je faire ? Cela se divisait grossièrement en deux choses.
Acquérir moi-même la force de faire face à l'assassinat.
Créer une situation où l'on ne m'assassinerait pas.
La première allait de soi si je voulais survivre, mais la seconde, c'était une autre histoire.
Si l'on parcourt l'histoire humaine, les assassinats ont en général deux grands objectifs. Éliminer la cible en secret, ou faire passer un message précis en l'assassinant publiquement.
Et la tentative d'assassinat contre moi relevait clairement du premier cas. M'éliminer dans une forêt isolée.
L'intention n'était-elle pas d'une transparence désarmante ? Celle de ne pas vouloir que l'assassinat soit connu de tous.
Alors, ce que j'avais à faire était simple. Si quelqu'un voulait m'éliminer dans l'ombre, il me suffisait de sortir en pleine lumière.
Me bâtir une bonne réputation, occuper une certaine position et attirer les regards.
C'était le mieux que je puisse faire pour l'instant. À l'Académie Archenia... ce serait la position d'un jeune chevalier prometteur en pleine ascension.
Dès lors, ce que j'avais à faire était simple.
« Pendant cette évaluation d'entrée, me faire remarquer plus que quiconque. »
J'avais posé toutes les bases pour cela.
Il restait le plan pour préparer la suite.
***
Perdu dans mes pensées, j'étais arrivé à destination : un petit jardin ravissant où des fleurs blanches s'épanouissaient en abondance.
Le clair de lune se posait sur les fleurs du jardin et, en contraste avec le ciel nocturne obscur, elles semblaient émettre leur propre lumière. Autrement dit, c'était exactement ce que j'avais vu dans le jeu.
Même le chemin qui menait à ce jardin se trouvait dans un recoin d'un recoin ; rien que le trouver relevait de l'exploit.
C'était un petit jardin situé dans un endroit retiré, derrière le dortoir où je logeais, le pavillon Aurora.
J'étais venu ici pour un autre « événement ». Cette fois, il ne s'agissait pas d'un événement qui existait à l'origine dans le jeu.
Comme je l'ai dit, le déroulement d'« Arche » est désespérant. Non seulement les personnages secondaires mais aussi les personnages principaux meurent en un clin d'œil, et le monde se retrouve même au bord de l'anéantissement.
L'espoir qui éclot dans un monde saccagé au point qu'on pourrait le dire détruit... c'était quelque chose comme ça. C'était poignant à jouer, mais un peu trop rude à vivre en vrai.
Pour vivre en sécurité, il ne me suffisait donc pas de suivre l'œuvre originale.
Même si je parvenais à m'accrocher aux personnages principaux et à rester en vie jusqu'à la fin du scénario, à quoi bon si le monde était en miettes ? Je me casserais juste le dos à aider à la reconstruction.
Alors que faire ? Oui, je devais dépasser l'histoire officielle. Non pas surmonter la tragédie, mais l'empêcher d'arriver.
Et ce que j'attendais ici faisait partie de cet acte : « dépasser l'histoire officielle ».
« ... Tiens donc, je ne m'attendais pas à trouver quelqu'un arrivé avant moi en un tel endroit. »
En entendant la voix que j'attendais, je tournai la tête dans sa direction.
Et une jeune fille se tenait là.
Elle portait avec soin le même uniforme d'élève de l'académie que les autres, mais il émanait d'elle une grâce noble indéniable.
Ses longs cheveux blancs soigneusement peignés lui donnaient un air réservé et élégant, mais en même temps, l'ambition qui brûlait dans ses yeux violets laissait deviner une personne redoutable.
Et ce sourire assuré et digne, si particulier, sur son beau visage. Ce n'est qu'alors que je la reconnus.
Celle qui se tenait là n'était autre que le sous-boss et bouc émissaire de la deuxième partie, la princesse impériale Regina Eliade Abellon.
