Une voiture gravissait laborieusement la crête d'une chaîne de montagnes. C'était une voiture modeste, sans le moindre blason ducal gravé sur ses flancs, au point qu'on n'aurait jamais imaginé qu'un jeune seigneur de la maison Enlight s'y trouvait.
J'étais assis dans cette voiture, le regard perdu au-delà des montagnes. C'était un paysage que j'avais vu deux cents fois, mais cette fois, je ne le ressentais pas de la même manière.
Le décor n'était plus celui de ma première mort, quand j'avais sombré dans le désespoir et tout abandonné. Car je regardais la ville, au-delà de l'épaisse forêt.
Je devais y arriver.
Je tendis la main vers l'épée posée sur la banquette en face de moi et la saisis. Puis je murmurai :
« Je... peux le faire. »
Dans un cahot, la voiture s'arrêta.
« ... Jeune maître, il va falloir descendre un instant. »
C'était la voix détestable du cocher, que j'avais entendue un nombre incalculable de fois. Je tirai lentement l'épée de son fourreau.
Allons-y. Retournons à la vie.
« Je sors. »
Oui, je sors, espèce d'ordure.
J'ouvris la portière d'un coup de pied et me jetai aussitôt sur la gauche, l'épée à la main.
Grâce à des centaines de régressions, la position de chacun des hommes postés autour de la voiture était déjà gravée dans ma tête.
Tchac !
On entendit le bruit net d'une chair et d'un os tranchés avec précision. Forcément : c'était un type que j'avais déjà abattu un nombre incalculable de fois.
L'assaillant posté devant la voiture porta les mains à sa gorge profondément entaillée, puis s'effondra bientôt dans une gerbe de sang.
Un bref silence s'installa. Les assaillants avaient le visage couvert d'un masque, mais l'ahurissement dans leurs yeux était manifeste. Même cela m'ennuyait.
Sans un mot, je tendis la main gauche vers les assaillants et leur fis signe d'approcher. La provocation ultime.
« Comment ce salaud ose-t-il toucher à mon frère... ! »
« ... Comment ce salaud ose-t-il toucher à mon frère ? »
Une voix que j'avais entendue près de deux cents fois. Je murmurai à mi-voix, en même temps que lui, ce que l'assaillant s'apprêtait à dire.
« Voilà ce que tu allais dire. »
Comment aurait-il pu dire autre chose ?
Tombé dans le piège de la provocation, l'un des assaillants se rua sur moi, l'épée levée. Il semblait être le frère de celui que je venais de tuer, et comme il fonçait seul, aveuglé par la colère, je n'eus pas à craindre d'être pris en tenaille. Un imbécile impulsif.
« Crève !! »
Le type chargea, ivre de rage, et abattit son épée. Mais une attaque qui a perdu son sang-froid est facile à lire.
Fwouch.
Pas même besoin de croiser sa lame. Je reculai légèrement d'un pas, et son épée fendit le vide.
« Quand on compte tuer quelqu'un, il faut être prêt à mourir soi-même. »
Toujours en retrait, je pointai mon épée. Et la lame, projetée droit devant juste après, transperça net la poitrine de l'homme.
Chlac !
« Keuh... euk... »
Je retirai l'épée de sa poitrine. Le type cracha un flot de sang par la plaie et s'effondra misérablement.
« On dirait que tu n'étais pas prêt. Ni toi, ni ton frère. »
J'avais tué deux personnes en un instant. De mes propres mains. Pourtant, je ne ressentais aucune émotion, aucun regret.
Après tout, j'avais parcouru ce chemin deux cents fois, et n'étaient-ce pas eux qui avaient voulu me tuer ? Il n'y avait aucune raison que ma conscience me pique.
D'un léger mouvement du poignet, je secouai le sang de ma lame.
« ... Deux sont déjà tombés. Ne le prenez pas pour un blanc-bec, et soyez sérieux. »
L'homme qui semblait être le chef du groupe avait pris la parole. Et, sur son ordre, les assaillants se mirent en formation.
Elle se composait de deux épéistes et d'un mage. Le chef, lui, ne semblait pas encore avoir l'intention d'intervenir.
C'était là que commençaient les difficultés. Le premier, je l'avais tué grâce à l'effet de surprise, et le deuxième parce qu'il avait perdu son sang-froid.
À partir de maintenant, les assaillants ne relâcheraient plus leur vigilance et donneraient tout ce qu'ils avaient.
Mais ce n'était pas un problème. Car ce chemin-là aussi, je l'avais déjà parcouru.
***
L'un des assaillants, l'épéiste Donovan Wheeler, déglutit péniblement.
'Bon sang, ce n'était pas censé être un simple boulot, attraper un blanc-bec et le tuer ?'
Travaillant dans l'ombre, il s'exposait souvent au danger, mais il avait cru dur comme fer que ce contrat était le plus juteux des juteux.
Quelle difficulté pouvait-il y avoir à attraper et à tuer un dandy sans la moindre escorte ? Le gamin était célèbre pour vivre reclus, il ne devait avoir aucune capacité. Le commanditaire l'avait dit, lui aussi.
'Mais qu'est-ce que c'est que cette situation... !'
Rain Enlight, le reclus du duché, n'avait rien d'un dandy. Quel dandy aurait pu échanger des coups avec autant d'adresse à un contre trois ? Et face à des assassins chevronnés, qui plus est ? Il s'était même débarrassé des deux premiers en un clin d'œil.
Clang ! Kaang !
Le fracas des épées qui s'entrechoquaient retentissait sans relâche. L'épéiste qui ferraillait avec lui était déjà à bout de forces, et le garçon qu'on appelait « jeune seigneur » parvenait, tout en tenant tête à deux adversaires, à esquiver jusqu'aux sorts qui volaient de temps à autre vers lui.
« C'est pourtant nous qui le prenons en tenaille... ! »
Prendre en tenaille, c'est viser à plusieurs les ouvertures d'un seul. Pour s'en sortir, il fallait un écart de niveau colossal.
Car il ne suffisait pas de bloquer l'attaque de face : il fallait aussi parer les suivantes et placer un coup qui porte.
Cela allait sans dire, mais avec un tel écart de niveau, il n'y aurait rien eu de surprenant. Seulement, Donovan ne comprenait absolument pas le garçon qui lui faisait face.
Sa force physique était pitoyable. Dans une épreuve de force, Donovan l'aurait emporté cent fois sur cent.
Sa vitesse n'avait rien d'écrasant non plus. Elle était correcte, mais pas au point de ne pas pouvoir le suivre.
Oui. À ne considérer que ce qui se voyait, le garçon n'avait rien de spécial.
Des ennemis de ce calibre, ils en avaient sans doute vaincu des dizaines jusque-là.
Et pourtant, les attaques de Donovan et de ses compagnons ne parvenaient pas à effleurer un seul de ses cheveux.
Le garçon n'avait aucune force physique. Mais dès qu'une épreuve de force menaçait, il détournait la lame et se dérobait comme une anguille.
Le garçon n'avait pas besoin d'une vitesse écrasante. Au moment le plus opportun, par le mouvement le plus juste, il dominait le groupe en attaque comme en défense.
Pas un geste de trop. Donovan le sentait.
'C'est comme s'il... lisait tous nos mouvements...'
Rain dominait le champ de bataille. Comme pour se moquer de la tenaille, il perçait à jour chaque intervalle entre les attaques et repoussait même l'épéiste qui croisait le fer avec Donovan.
Son escrime était excellente en soi, mais son talent pour se faufiler dans les ouvertures était bien trop supérieur.
Oui, Donovan avait littéralement l'impression que même leurs moindres habitudes étaient percées à jour.
« Sale petit morveux !! »
À la fin, l'épéiste qui croisait le fer avec Rain ne put contenir son impatience et passa à l'action. Une attaque simple et puissante, assénée de haut en bas. Mais...
Fwouch !
Comme pour se moquer de ce choix, Rain dévia sans effort le coup de l'épéiste en inclinant sa lame.
Son coup décisif ayant manqué, l'épéiste se retrouva largement découvert, et cette ouverture se trouvait à un endroit que Donovan ne pouvait absolument pas couvrir. Parce que l'homme avait voulu brusquer le combat.
Fwouch !
Pour finir, l'épée de Rain lui transperça la gorge, et la tenaille s'effondra.
« Ce n'est... pas normal... »
Donovan se mit à ruisseler de sueur froide. Le niveau de ce type surpassait de loin le leur.
Il tourna la tête vers le chef, comme pour appeler à l'aide, mais... rien n'indiquait qu'il comptait intervenir.
'Salopard, tu ne comptes quand même pas garder la prime pour toi... !'
Au moment même où il pensait cela, Rain fondit sur lui.
Kang !
Les lames s'entrechoquèrent, et Donovan se retrouva face à Rain, épées croisées. On aurait pu y voir un geste de désespoir, mais...
'Imbécile. Tu ne fais même pas attention au mage.'
Pendant que Rain s'occupait de l'épéiste puis croisait le fer avec Donovan, le mage s'était parfaitement placé dans son angle mort.
Dans son dos : une position d'où il était absolument impossible de parer tant que leurs lames restaient croisées.
Le mage, comme s'il tenait déjà la victoire, incantait un sort intermédiaire, la « Lance de flammes ».
Et ce petit morveux avait beau manier l'épée à merveille, ses capacités physiques ne semblaient pas exceptionnelles.
'Si ce corps-là encaisse un sort intermédiaire de plein fouet sans même se couvrir de mana, c'est terminé.'
« Hé, gamin, tu crois que tu vas gagner, là, hein ? »
Même devant la provocation de Donovan, le regard de Rain ne changea pas. Il gardait simplement les lames croisées, les yeux froids.
Aussi excellente que soit son escrime, ce n'était au fond qu'une fleur de serre qui n'avait jamais connu de vrai combat. Voilà tout ce qu'il valait.
Et, à l'instant où Donovan, certain de sa victoire, maintenait Rain en place...
La lame de l'épée de Rain se teinta de bleu. Du mana parcourait l'arme.
« C'est la fin... Keuheuk ! »
Un coup de pied s'enfonça dans le ventre de Donovan, qui croisait toujours le fer avec lui. Un geste qui renversait complètement ce qu'il avait imaginé : que Rain tenterait de dévier ou de parer.
Donovan fut un instant décontenancé, mais il ne perdit pas son sourire. Car à cet instant précis, un trait de feu filait vers l'arrière du crâne de Rain.
Et à cet instant, Donovan ne put s'empêcher de douter de ses propres yeux.
Kwaang !!
Au lieu de s'acharner sur lui, à terre, Rain pivota aussitôt et abattit son épée. Sa cible : la Lance de flammes qui arrivait sur lui.
Au moment où l'épée et la Lance de flammes se rencontrèrent, un craquement formidable retentit. Et ce n'était pas le bruit d'une explosion, mais celui de quelque chose qu'on renvoyait.
'Le revêtement de mana, c'était pour ça... !'
En réalité, il ne s'agissait pas d'un revêtement de mana mais du pouvoir de « Brise-sort », mais Donovan n'avait aucun moyen de le savoir.
« Eu, ouaaaaah !! »
La Lance de flammes renvoyée fila droit sur le mage, qui n'eut d'autre choix que de brûler dans son propre sort.
« Espèce de... monstre... de malade... »
Tchac !
Donovan tenta de se relever, mais en vain. Car Rain, après avoir renvoyé la Lance de flammes, lui trancha aussitôt la gorge.
***
Avec ça, je m'étais débarrassé de cinq d'entre eux. La tenaille avait été un peu rude, mais je pouvais tout de même considérer que je n'avais rien perdu.
Je rengainai mon épée et regardai l'homme qui avait observé toute la scène. Il semblait être le chef de ces assaillants.
L'homme souriait tranquillement ; il applaudit bientôt, puis dégaina.
« Eh bien, c'est parfait. Grâce à toi, je vais pouvoir garder toute la prime. »
Restait le dernier obstacle. À vrai dire, venir à bout des autres sous-fifres, j'en étais capable depuis la cent soixantième régression environ, mais... avec ce salaud-là, je ne voyais tout simplement aucune solution. Un véritable mur des lamentations, pour ainsi dire.
'Ses statistiques sont au moins à B en moyenne... Je devrais le considérer comme du niveau d'un chevalier confirmé.'
Objectivement, ses statistiques surpassaient largement les miennes. En plus, il avait sans doute parfaitement jaugé mon niveau en observant le combat ; dans des conditions normales, il m'aurait été impossible de gagner.
Comme pour confirmer mes pensées, l'homme affichait lui aussi l'air détendu de qui est certain de l'emporter.
Mais j'avais un atout préparé pour ce moment précis, non ?
[Système : Voulez-vous utiliser la compétence 『Instant de la bataille décisive [A]』 ?]
L'« Instant de la bataille décisive », acquis plus tôt. C'était une compétence de renforcement instantané. Elle augmentait considérablement toutes les statistiques pendant une minute.
Les autres compétences de renforcement instantané comportaient pour la plupart des risques, ou bien, faute de risque, n'avaient qu'un effet insignifiant ; celle-ci n'était pas de ce genre-là.
Un excellent effet, sans aucun risque. C'était une compétence que j'utilisais systématiquement quand je jouais à « Arche ». Son seul défaut était une durée un peu courte.
Je saisis l'épée à deux mains.
'En un coup, trois au maximum, j'en finis.'
Je ne connaissais pas les capacités exactes de mon adversaire. Je ne savais pas non plus de quelles compétences il disposait.
Pour découvrir tout cela, il me faudrait peut-être mourir, et mourir encore, un nombre incalculable de fois. Hors de question.
Le meilleur moyen d'éliminer ces inconnues... c'était d'en finir avant qu'il puisse montrer ses capacités.
Je portai mon centre de gravité vers l'avant et pointai mon épée droit devant moi.
La plus rapide des techniques d'attaque du style Alles que m'avait enseigné Jeduin Cortes : l'« Épée véloce ».
« Comme il y a une différence de niveau, tu veux régler ça d'un seul coup ? Excellent jugement. »
L'assaillant face à moi se mit en garde avec fanfaronnade. Il comptait contrer mon attaque. Puisqu'il avait parfaitement jaugé mon niveau, il pensait sans doute que ce ne serait pas bien difficile.
En réalité, même avec l'Instant de la bataille décisive, mon niveau atteindrait tout juste le sien. Autrement dit, dès que l'effet de la compétence prendrait fin, j'aurais perdu.
Mais tout le sel d'un duel tient au coup que l'on cache.
[Système : Vous avez utilisé la compétence 『Instant de la bataille décisive [A]』 !]
[Système : Vous avez saisi les principes du combat. Le rang de 『Sens du combat』 passe à A !]
[ Force : D- -> B ]
[ Agilité : C+ -> A ]
[ Endurance : D- -> B ]
[ Intelligence : B -> A ]
[ Mana : F+ -> C ]
[ Dextérité : B+ -> A+ ]
Les muscles de mon corps penché en avant se gonflèrent.
Je sentais le sang battre dans mes veines.
Je repoussai le sol sous mes pieds et m'élançai.
Et, à cette vitesse...
Je tranchai.
Une seule fois.
Tchac !!
« Keuah... aaak !! »
Ce seul coup d'épée entailla profondément le corps du type. Pour preuve, une immense plaie lui barrait la poitrine.
« Espèce de... comment... ! »
Décontenancé, l'assaillant abattit son épée dans un ultime sursaut. Avec son niveau habituel, l'attaque aurait été redoutable, mais...
Fwouch !
J'inclinai ma lame et déviai sans peine ce coup. Porté par réflexe, il suivait une trajectoire bien trop évidente.
Je levai mon épée, visant le corps sans défense du type.
Et, une fois de plus...
Je tranchai.
Tchaak !
Un sang d'un rouge vif jaillit de la gorge de l'assaillant. Un coup fatal, qui le mettait hors de combat.
« Comment... as-tu... »
Avec un bruit sourd, le corps du type finit par s'effondrer. Il n'avait fallu que deux coups.
Et cela signifiait la fin, provisoire, de ma fichue régression.
[Système : [ Épisode 1. Au-delà de la mort ] - Terminé !]
[Système : 『Surmonter dix mille morts』 a atteint un point de sauvegarde !]
