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Chapitre 6

Chapitre 6 - La cérémonie du nom

4 novembre 2026 ~7 min · 1 215 mots

Une dizaine de jours après ma naissance, la nourrice me prit dans ses bras et m'emmena dans une pièce somptueuse.

S'y trouvaient mon père et un jeune homme que je ne connaissais pas.

« Daa ! » ('Toi !')

L'homme, qui paraissait avoir une trentaine d'années, portait l'habit de prêtre de l'Église du Dieu Unique.

La coupe était bien la même, mais le tissu était de bien moins bonne qualité que dans mes souvenirs de ma vie précédente.

« Monseigneur l'archevêque. Je vous remercie de votre venue. »

« Mais je vous en prie. »

Malgré son habit de prêtre en tissu médiocre, c'était apparemment un archevêque. Cela me surprit d'emblée.

La nourrice me déposa sur le lit, et l'archevêque s'approcha de moi, tout sourire.

« Daaa ! » ('Va-t'en !')

J'avais si peur que j'en aurais pleuré, mais je refusai de lui donner ce plaisir.

Pleurer n'aurait inquiété personne : tout le monde trouve normal qu'un nourrisson pleure.

Et puis, pleurer devant un archevêque vêtu de l'habit de prêtre du Dieu Unique, c'eût été comme m'avouer vaincue.

« ... Contrairement à ses frère et sœur aînés, elle a les cheveux roux et les yeux rouges. »

« Oui, c'est une jolie couleur, n'est-ce pas ? »

« ... En effet... Enfin. »

L'archevêque avait un ton lourd de sous-entendus.

« Bugèèè ! » ('Va-t'en !')

J'avais beau le menacer, l'archevêque ne se démontait pas.

Ensuite, il me versa de l'eau sur le front et se livra à divers gestes.

Un baptême, si je me souvenais bien. On m'avait raconté que j'en avais reçu un, moi aussi, dans ma vie précédente.

Soit dit en passant, le baptême n'a aucun effet ni aucun sens.

Dieu existe, mais Dieu n'exerce aucune influence sur le monde des vivants.

Une fois ce rituel inutile terminé...

« Quelle couleur de mauvais augure... Tu ne connaîtras jamais le bonheur, tu sais ? »

Il me chuchota ces mots à l'oreille, comme une malédiction.

« Daa ! Daaaaa ! » ('Crève ! Fais dans ta culotte !')

L'archevêque se tourna vers mon père et sourit.

« Le nom de cette enfant sera Luria. Que la bénédiction de Dieu soit sur Luria. »

Si les choses se passaient comme dans ma vie précédente, les parents remettaient à l'Église quelques noms possibles, et c'était un ecclésiastique qui choisissait parmi eux.

Le nom ressemblait à celui de ma vie précédente, Luisa.

« Je vous remercie. Que la bénédiction de Dieu soit sur vous. »

Mon père remercia l'archevêque.

L'archevêque était donc venu pour me baptiser et me donner un nom.

Tout de même, Luisa et Luria. Les deux noms se ressemblaient : était-ce un hasard ? Je me posais la question quand...

« Votre Altesse. Ne voudriez-vous pas confier la demoiselle Luria à notre Église ? »

« Fugya ? »

« Que dites-vous là, tout à coup ? »

L'archevêque venait de dire une chose énorme.

Mon père aussi était surpris. Et moi aussi.

« Une fille née dans la famille royale, avec des cheveux roux et des yeux rouges. Exactement comme Luisa, la Scélérate du Fléau, qui faillit anéantir le royaume, que dis-je, la race humaine tout entière. C'est de mauvais augure. »

L'archevêque avait dit cela sans se départir de son sourire.

La Scélérate du Fléau ? Qui faillit anéantir le royaume et la race humaine ? De quoi parlait-il ?

En même temps que je m'interrogeais, je compris que ce n'était apparemment pas par hasard que l'archevêque avait choisi un nom proche de celui de ma vie précédente.

« La demoiselle Luria devrait entrer à l'Église du Dieu Unique et passer sa vie à prier Dieu. Ainsi, le fléau serait sans doute évité. »

À l'entendre, on aurait dit que, faute de quoi, le fléau allait s'abattre.

« Fugyaaaaa ! » ('Non, non, non !')

Hors de question. Je ne voulais pas m'approcher de l'Église du Dieu Unique.

Et si on me confiait à l'Église, on me martyriserait, c'était certain.

Ces gens-là avaient un caractère sournois et tordu.

C'était du moins le cas dans ma vie précédente. Et ce serait sûrement pareil dans celle-ci.

Qui plus est, l'Église du Dieu Unique détestait la nature, autrement dit les esprits.

Elle détestait les petites boules de poils, qui attirent facilement les esprits.

Si on me mettait à l'Église du Dieu Unique, je ne pourrais pas vivre avec des chèvres.

« Fugyaaaa ! » ('À la campagne ! Avec des chèvres ! Je vivrai !')

Je le clamai de toutes mes forces.

Mais mon père risquait fort de me livrer à l'Église sans hésiter.

Après tout, il avait les mêmes cheveux et les mêmes yeux que ces gens de la famille royale de ma vie précédente.

« Je refuse. »

« Fugya ? » ('Père ?')

Pourtant, mon père, fixant l'archevêque d'un regard glacial, avait répondu sans détour.

J'en restai sans voix tant j'étais surprise.

« Cette enfant est notre enfant chérie, à Amalia et à moi. »

« ... Avoir dans la famille une enfant de mauvais augure risque de nuire aux mariages et à l'avenir de ses frère et sœur aînés, le seigneur Gilbert et la demoiselle Lydia, vous savez ? »

« Quiconque se laisserait prendre à une telle superstition ne serait digne ni d'être l'épouse de Gilbert, ni l'époux de Lydia. »

Je n'avais jamais vu à mon père une expression aussi effrayante.

Je compris combien le regard qu'il posait toujours sur moi était doux.

« ... Fort bien. Je vous aurai prévenu. »

« Oui, je remercie Monseigneur de sa sollicitude. »

Malgré ses paroles, mon père n'avait pas du tout l'air reconnaissant.

***

Deux cents ans plus tôt, ce pays, le royaume d'Olivinis, avait été frappé par une grande catastrophe.

Épidémies, grands séismes, éruptions, raz-de-marée, sécheresses, invasions d'insectes.

Un tiers du peuple et un cinquième de la noblesse avaient péri, et les membres de la famille royale sainte d'Olivinis de l'époque avaient été exécutés à la suite d'un coup d'État.

La maison qui avait dirigé ce coup d'État contre la famille royale sainte était la maison Farnese.

La maison Farnese était une famille de nobles provinciaux, branche cadette de la famille royale sainte.

La dynastie Farnese régnait encore aujourd'hui, deux cents ans plus tard.

Le chef de la maison Farnese, l'actuel roi, était le grand-père de Luria et le père de Graf.

Soit dit en passant, le premier roi de la dynastie Farnese était un cousin issu de germain de Luisa.

Ce premier roi Farnese avait réussi à retirer à l'Église du Dieu Unique son statut de religion d'État.

Car on estimait que les exactions commises par l'Église du Dieu Unique, de concert avec la famille royale sainte, avaient provoqué la colère des esprits.

Mais il avait ensuite voulu l'interdire purement et simplement, et n'y était pas parvenu.

Car la peur des esprits s'était répandue parmi le peuple et la noblesse, et la doctrine de l'Église du Dieu Unique, selon laquelle « les esprits doivent être placés sous la domination des hommes au nom de Dieu », avait gagné un certain crédit.

L'Église du Dieu Unique, qu'on n'avait pas réussi à écraser, avait passé les deux siècles suivants à gagner des fidèles et à prendre de la force, et elle s'infiltrait peu à peu jusque dans la politique.

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