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Chapitre 1

Chapitre 1 — Comment la sainte devint la Scélérate du Fléau

30 septembre 2026 ~12 min · 2 222 mots

Le royaume d'Olivinis, qu'on appelait le royaume aimé des esprits.

Sur la grand-place de sa capitale s'étaient rassemblés des milliers de sujets rongés par une épidémie.

Tous les regards convergeaient vers la princesse, la sainte, vêtue d'une robe somptueuse et coiffée d'un diadème étincelant.

« Au nom de Dieu, obéissez-moi. Esprits ! Manifestez ici et maintenant le miracle divin ! »

Au nom de Dieu, la princesse sainte commanda aux esprits et lança d'un seul coup un sort de soin sur ces milliers de gens.

Un sortilège d'une telle ampleur dépassait l'entendement.

La sainte était vraiment un être hors du commun.

« Oh, mon corps s'allège… » « Merci, oh, merci… »

« Mon Dieu, sainte dame… »

En un instant, la maladie de ces milliers de personnes se trouva guérie.

« Que la bénédiction divine soit sur vous tous. »

La princesse sainte afficha un sourire plein de tendresse, et ses magnifiques cheveux argentés, emblème de la famille royale, ondoyèrent dans le vent.

La scène, belle comme un tableau religieux, suffisait amplement à convaincre le peuple que la princesse était bien une sainte.

… Personne ne prêta attention à la seconde voiture garée près de celle qui avait amené la princesse.

***

Dans cette autre voiture se trouvaient un homme et une jeune fille.

Au cou de la jeune fille était fixé un « collier d'asservissement ».

Le collier d'asservissement est un objet magique qui rend incapable de désobéir aux ordres. On le passe surtout aux esclaves et aux criminels.

Au moment précis où la princesse « sainte » priait Dieu…

« Hé, la vermine. C'est un ordre. Soigne-moi tous ces malades. »

Sur ces mots, l'homme lui cingla le visage d'un coup de fouet.

« … Oui. »

Sans protester, la jeune fille lança un sort de soin de grande envergure.

Calquant ses gestes sur les paroles de la princesse « sainte », elle guérit la maladie de ces milliers de personnes.

« Bien. »

Et l'homme la frappa de nouveau.

Pour rien. Uniquement pour la tourmenter.

Officiellement, les coups de fouet servaient à empêcher la véritable sainte de prendre la grosse tête.

La jeune fille s'appelait Luisa.

Fille du feu roi, nièce du roi actuel. Une ancienne princesse qu'on appelait autrefois Luisa Olivinis.

Dix ans plus tôt, quand Luisa avait cinq ans…

Son père, célèbre pour la sagesse de son règne, et sa mère, si douce, avaient été assassinés par le frère cadet du roi, l'actuel souverain, et Luisa avait été déclarée morte.

Le nouveau roi avait eu l'intention de la tuer, mais les pouvoirs de la sainte étaient bien trop commodes.

Elle pouvait repousser seule l'assaut de milliers de monstres, guérir les grandes épidémies, faire tomber des pluies diluviennes en temps de sécheresse.

Alors, il l'avait fait passer pour morte, lui avait passé le collier d'asservissement et l'avait asservie.

L'« Église du Dieu Unique », qui avait prêté la main à l'assassinat du feu roi, était devenue religion d'État.

Luisa était forcée d'accomplir des miracles à la place de la princesse qu'on faisait passer pour sa sainte.

Elle logeait dans une étable.

On la frappait surtout au visage, pour que personne ne la reconnaisse si jamais on l'apercevait, et on ne la nourrissait qu'une fois tous les trois jours, pour lui ôter toute force de résister.

N'importe qui serait mort depuis longtemps dans ces conditions.

Mais Luisa était la véritable sainte.

« Luisaaa… Meurs pas… »

Un esprit, que Luisa était seule à voir, l'encourageait d'une voix qu'elle était seule à entendre.

Les esprits étaient ses compagnons de conversation, à elle qui ne recevait que des injures des humains, et ils la soutenaient moralement.

Et comme on ne lui donnait qu'un maigre repas tous les trois jours, ils lui offraient leur magie pour compenser ce qui manquait à son corps.

« Merci, Roa. »

Roa, c'était le nom du roi des esprits.

L'être qui régnait sur les esprits, ces incarnations de la nature elle-même. Il possédait une magie colossale et avait l'apparence d'un petit dragon rouge.

« Si seulement… on pouvait agir directement sur le monde, on casserait ce collier d'asservissement… »

« On n'y peut rien. »

Les esprits n'ont pas de corps physique. Ils ne peuvent agir sur le monde terrestre que par l'intermédiaire d'êtres vivants.

Un magicien ordinaire emprunte une quantité infime de magie à de tout petits esprits faibles, si jeunes qu'ils n'ont pas encore de conscience, et s'en sert pour lancer ses sorts.

Mais Luisa, la sainte, pouvait utiliser directement la puissance du roi des esprits.

« Je vais bien. Ne t'inquiète pas. »

« Ta gueule ! Arrête de causer toute seule ! »

L'homme qui se trouvait dans la voiture la frappa encore du fouet.

La voix des esprits, seule Luisa pouvait l'entendre.

Luisa encaissait les mauvais traitements sans broncher.

Il faut dire qu'on la brutalisait sans relâche depuis ses cinq ans, et qu'on lui avait ôté toute envie de résister.

Et puis elle s'était résignée : si ses souffrances permettaient de sauver le peuple, tant pis.

Car le peuple, c'était ce que ses parents, si bons, avaient chéri plus que tout.

***

Quelques jours après avoir guéri l'épidémie par la magie de soin…

Luisa fut conduite dans une salle du siège central de l'Église du Dieu Unique.

Une vaste salle haute de plafond, aux murs, au plafond et au sol entièrement de pierre.

Au centre trônait ce qui ressemblait à un gigantesque artefact magique dont elle ignorait l'usage.

Le long des murs s'alignaient des caissons métalliques cylindriques qui y étaient reliés.

La salle était remplie d'ecclésiastiques de l'Église du Dieu Unique en beaux habits.

« Luisa, j'ai un mauvais pressentiment. »

Roa, le roi des esprits, avait murmuré ces mots d'une voix inquiète.

L'ecclésiastique, qui ne pouvait évidemment pas le voir, déclara :

« Pose la main ici et fais-y passer ta magie. »

« … Oui. »

Sans comprendre, Luisa fit circuler sa magie. Aussitôt…

« Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah ! »

Un hurlement d'esprits à percer les tympans s'éleva, que Luisa était seule à entendre.

Apparemment, les caissons de métal renfermaient des esprits.

« Hein ? »

Luisa coupa sa magie en catastrophe.

« Pourquoi tu t'arrêtes ? Je te l'ordonne. Fais passer ta magie ici. »

Impossible de désobéir. Pourtant, serrant les dents, au bord de cracher du sang, Luisa tint bon.

« C'est pas possible… Ils veulent tuer les esprits… pour en faire des cristaux… »

Roa était sidéré.

« Qu'est-ce que ça veut dire ? »

C'était à Roa qu'elle posait la question, mais l'ecclésiastique, qui ne pouvait ni l'entendre ni le voir, dut croire qu'elle s'adressait à lui.

Il se mit à expliquer, tout réjoui :

« Quand on abat un monstre, on en tire une pierre magique, pas vrai ? Eh bien, c'est pareil : on tue les esprits et on en extrait des pierres d'esprit. Révolutionnaire, non ? »

L'ecclésiastique mourait visiblement d'envie d'en parler. Il paraissait ravi et plein de fierté.

Il devait brûler de faire étalage de cette nouvelle technique.

« Pourquoi… faire… une chose pareille… »

« Pourquoi ? Question idiote. Il vaut mieux que les hommes puissent user librement des miracles, non ? »

« Rien que… pour ça… »

« Les esprits sont faits pour être dominés par les hommes, au nom de Dieu. »

C'était le dogme fondamental de l'Église du Dieu Unique.

Les ecclésiastiques en étaient donc persuadés. Ils n'en doutaient pas une seconde.

D'ordinaire, il était impossible de tuer ou de capturer un esprit.

Luisa ignorait par quel procédé, mais l'Église du Dieu Unique avait apparemment mis au point une technique pour les capturer.

« Les capturer, c'est bien beau, mais la magie d'un humain ordinaire ne suffit pas à les tuer. C'est un ordre. Fais passer ta magie et tue ces esprits, et que ça saute. »

« Non ! »

Dix ans qu'elle portait le collier d'asservissement. Pour la première fois, Luisa désobéit.

En dix ans, seuls les esprits l'avaient appelée par son nom. Seuls les esprits avaient été gentils avec elle.

Faire souffrir ces esprits, les tuer : jamais Luisa ne s'y résoudrait.

Résister à la contrainte du collier d'asservissement déclenchait une douleur atroce.

Un mal de crâne violent, comme sous les coups, et une douleur hors du commun, comme si on lui plantait des couteaux dans tous les organes.

Comme si chaque os de son corps était broyé, seconde après seconde.

Et ce n'était pas tout : malgré sa volonté, sa main bougeait pour obéir à l'ordre, s'apprêtant à faire circuler la magie.

« Luisa ! Si tu résistes encore au collier, tu vas mourir ! »

Roa poussa un cri.

Le collier d'asservissement était une malédiction qui enchaînait l'âme.

À force de lui résister, on ne faisait pas que souffrir : l'âme se brisait.

« Même… si… »

« … Ça va… aller, Luisa… Merci… »

Les esprits enfermés dans les caissons de métal, ceux-là mêmes qui venaient de hurler, lui parlèrent.

Ils reprenaient les mots que Luisa s'était si souvent répétés à elle-même : ça va aller.

« Luisa, vis. » « Ça va aller, on te dit. »

« C'est un ordre ! Pose la main et fais passer ta magie ! »

Excédé de voir qu'elle n'obéissait toujours pas, l'ecclésiastique répéta son ordre.

À chaque fois, la douleur redoublait, et Luisa était sur le point de perdre connaissance.

Mais si elle s'évanouissait, son corps obéirait sans doute à l'ordre de lui-même.

Elle sentait son esprit s'effriter au fil des secondes.

À ce rythme, elle finirait par tuer les esprits de ses propres mains.

Plutôt que d'en arriver là…

« Tout le monde, ça va aller. »

Luisa sourit.

« Non ! Surtout pas ! »

Roa, en larmes, hurla et tenta de l'arrêter, mais trop tard.

Luisa se transperça elle-même le cœur d'un sort.

« Voilà, ça va aller. Merci, tout le monde. »

Sans Luisa, ils pourraient capturer les esprits, mais pas les tuer.

Voilà pourquoi elle s'était donné la mort.

Affolés, les ecclésiastiques lancèrent des sorts de soin pour tenter de la sauver.

Mais leur magie de soin de bas niveau n'avait aucune chance d'y parvenir.

« … Rester enfermés, ça doit être dur, hein… »

Au seuil de la mort, Luisa murmura une incantation. Mais rien ne se produisit.

Et Luisa mourut.

« Tch. Elle a crevé. Bonne à rien. »

Après avoir constaté sa mort, l'ecclésiastique envoya valser le cadavre d'un coup de pied rageur.

« Et dire qu'on était à deux doigts d'accomplir notre grand dessein. »

« On en fait quoi ? »

« Donnez-la à manger aux cochons. »

À ces mots, tout le monde éclata de rire.

L'instant d'après, le corps de Luisa s'embrasa.

L'incantation prononcée au seuil de la mort se déclenchait, devenue par la mort une magie plus puissante encore.

Les ecclésiastiques n'eurent pas le temps de fuir.

Le corps de Luisa enfla brutalement et se mit à dégager une chaleur inouïe. On aurait dit un soleil.

La fournaise fit fondre les installations de l'Église du Dieu Unique, murs de roche et structures métalliques compris.

Les cages de métal qui retenaient les esprits fondirent elles aussi, et les esprits s'échappèrent sains et saufs.

N'ayant pas de corps matériel, les esprits ne craignaient pas la chaleur.

Dans le même temps, les fruits des recherches sur la capture des esprits partirent en fumée, avec les chercheurs.

« Avoir osé faire ça à notre douce Luisa. Jamais, jamais nous ne le pardonnerons. »

On leur avait tué Luisa, leur enfant bien-aimée : Roa et les esprits entrèrent dans une colère noire.

***

Après la mort de Luisa…

Sur les grandes villes, capitale comprise, la pluie tomba sans discontinuer pendant trois ans, tandis que sur les régions céréalières, il ne tomba pas une goutte en trois ans.

Il y eut un grand tremblement de terre, un raz-de-marée déferla, plusieurs volcans entrèrent en éruption.

Un tiers de la population périt, et nobles comme roturiers en conclurent que l'Église du Dieu Unique avait provoqué le courroux de Dieu.

Comme la famille royale refusait malgré tout de renoncer à sa tyrannie, nobles et peuple finirent par se soulever.

Le roi, qui avait perdu tout crédit, fut chassé du trône sans difficulté.

La famille royale, princesse sainte comprise, fut exposée dans la rue et condamnée à mourir lapidée par la foule enragée.

« C'est Luisa, la Scélérate du Fléau ! C'est elle qui a répandu sa malédiction ! »

La princesse qu'on disait sainte avait beau hurler…

« Tais-toi, démone ! »

… les pierres ne cessaient pas de pleuvoir.

« Aaaaah, c'est Luisa, c'est à cause de Luisa ! »

Une pierre la frappa à la tête, sa peau se déchira, et ses beaux cheveux argentés furent maculés de sang.

« Luija… »

Jusqu'au bout, la princesse soutint que tout était la faute de Luisa.

Des guérisseurs soignaient ses blessures mortelles pour l'empêcher de mourir, tandis que les pierres lui brisaient les os un par un, dans tout le corps.

Trois jours plus tard, sans plus une seule dent, les os brisés, le corps hideusement boursouflé, la princesse fut donnée vivante à manger aux cochons.

Et le nom de la sainte Luisa fut consigné dans les légendes et dans les Écritures de l'Église du Dieu Unique sous celui de Luisa, « la Scélérate du Fléau ».

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