« C'est un esprit vengeur enraciné dans la terre. Abattre seulement le sophora où il loge ne suffira pas à l'exorciser. »
De retour à la vieille maison, Toyokawa disposa des bûches dans le foyer et les alluma en laissant tomber de sa main droite un feu de renard.
En un instant, la flamme jaillit et se mit à dévorer le bois.
On raconte que les renards allument le feu en frappant leur queue comme une pierre à briquet, qu'ils se servent d'os ou de perles, ou que leur haleine brille lorsqu'ils soufflent par les froids d'hiver. À ce que voyait Kazuki, Toyokawa, en renard du ki versé dans les arts des immortels, allumait le feu par une technique.
Parmi les peintures représentant des feux de renard, l'Image des feux de renard des Vingt-Quatre Paragons de piété filiale est célèbre.
On y voit le renard messager du dieu Suwa Myōjin apparaître pour accorder sa protection à la princesse Yaegaki, fille d'Uesugi Kenshin, et lui faire traverser un lac gelé.
Suwa Myōjin, c'est Takeminakata, fils d'Ōkuninushi.
Jadis, le Pays central des plaines de roseaux, c'est-à-dire la terre, était gouverné par les dieux de la Terre.
Ōkuninushi était le dieu souverain, le premier d'entre les dieux de la Terre.
Un jour, Amaterasu, la déesse principale des dieux du Ciel qui résidaient sur la Haute Plaine céleste, déclara que le Pays central des plaines de roseaux devait être gouverné par ses enfants.
Son argument était le suivant : « Ce sont mes parents, Izanagi et Izanami, qui ont créé le Pays central des plaines de roseaux ; il doit donc être gouverné par les descendants d'Izanagi et d'Izanami, c'est-à-dire par mes enfants. »
Et elle envoya plusieurs fois des dieux vers le Pays central des plaines de roseaux.
Après plusieurs échecs, Amaterasu dépêcha Takemikazuchi.
Takemikazuchi et Takeminakata s'affrontèrent dans une épreuve de force ; vaincu, Takeminakata s'enfuit jusqu'au lac Suwa, puis se rendit, et la terre fut cédée aux dieux du Ciel.
Par la suite, Takeminakata fit savoir en songe qu'il logerait son âme dans le corps de ses descendants.
L'actuel numéro un des rangs A, Suwa, était un dieu incarné qui abritait Takeminakata.
Les dieux incarnés étaient au nombre de deux, issus de deux maisons : l'empereur régnant et le chef de la maison Suwa.
Comme pour la maison impériale, à chaque changement de génération dans la maison Suwa, l'esprit de Takeminakata venait loger dans la génération suivante.
'Le renard envoyé par Takeminakata, ce serait dame Toyokawa elle-même ?'
Kazuki, qui laissait son imagination vagabonder des feux de renard aux liens entre les rangs A supérieurs, revint à lui avec l'explication de Toyokawa.
« Pour exorciser cet esprit vengeur par les méthodes ordinaires, il faudrait arracher jusqu'aux racines tous les sophoras du bourg de Minobu. »
La superficie de Minobu était de 301 kilomètres carrés.
90 % relevaient du territoire des yōkai, essentiellement des forêts de montagne.
Un kilomètre carré équivalant à deux parcs de la Souris de Chiba, débarrasser Minobu de ses sophoras exigeait autant d'efforts que de déraciner les arbres plantés sur la superficie de plus de cinq cents parcs de la Souris.
Pour simplement abattre les arbres, des humains munis de tronçonneuses suffisaient, mais pour les déraciner, il fallait des engins de chantier. Et ce n'était pas sur un terrain plat et goudronné, mais sur des pentes de montagne.
« Pendant les travaux, le dieu maléfique du sophora les entraverait, et d'autres yōkai attaqueraient sans doute aussi. »
Comme le soulignait Toyokawa, le dieu maléfique du sophora exigeait qu'on paie en trésors pour passer. En outre, de toute sa force de rang A, il risquait d'attaquer, furieux qu'on abatte ses sophoras.
Les autres yōkai aussi attaqueraient sans doute, si des humains, leur nourriture, pénétraient chez eux.
Même pour Kazuki, protégé par le Gyūki, arracher un ou deux arbres exigerait une vigilance maximale. Une tâche d'une telle difficulté, personne ne pouvait l'accomplir.
Qui plus est, la zone que les humains d'aujourd'hui avaient délimitée sous le nom de Minobu ne correspondait pas forcément à toutes les terres sur lesquelles s'exerçait l'influence du clan Anayama.
Si le dieu maléfique pouvait passer dans les régions voisines après qu'on avait arraché tous les sophoras de Minobu, ce serait peine perdue.
« La solution ordinaire que vous évoquez, dame Toyokawa, est impossible. »
En toute logique, Kazuki ne pouvait que la juger matériellement impossible.
Pour Minobu, le plus raisonnable était soit de maintenir le statu quo en composant avec le dieu maléfique du sophora, soit d'abandonner les lieux comme territoire de yōkai incontrôlable.
Cette fois, cependant, les korori proliféraient autour du mont Minobu.
Laisser faire les korori, qui répandent l'épidémie par leur aura de yōkai, c'était voir le choléra se propager au nord à Kōfu, au sud à Shizuoka et Fuji. Et une fois l'épidémie lancée, ce ne serait qu'une question de temps avant qu'elle gagne, à l'est, les préfectures de Kanagawa et de Tokyo, puis tout le pays.
Il fallait donc faire quelque chose du dieu maléfique du sophora.
Kazuki envisagea une solution raisonnable.
« Je suis maître de shikigami, je pense régler la question en le changeant en shikigami. Je vaincrai l'esprit vengeur d'Anayama Nobukimi une fois matérialisé et je le lierai par une technique. Ainsi, on pourra l'arracher au sophora. »
C'était sans doute pour cela que Toyokawa avait amené Kazuki.
Nobukimi était de rang A ; ceux qui pouvaient l'employer étaient les huit onmyōji de rang A, mais le 7e et le 8e manquaient de puissance occulte.
Des six restants, Kazuki était le seul maître de shikigami, et s'il avait une évaluation d'ensemble de rang A moyen, il était plus faible que cela au corps à corps.
Doter Kazuki, jeune et capable de travailler longtemps, d'un shikigami samouraï, comme taillé pour le corps à corps, servait aussi les intérêts de l'Association des onmyōji.
« Ce serait le mieux. Cette fois, je vous protégerai pour que vous ne mouriez pas. »
La réponse semblait correspondre à ce qu'elle souhaitait, et Toyokawa approuva aussitôt.
À l'aide du GPS, Kazuki et les autres localisèrent l'endroit où se trouvait le corps principal du dieu maléfique du sophora.
C'était près du sommet du mont Minobu, mais les sophoras s'y dressaient en foule, et s'ils n'avaient pas remis le trésor où ils avaient glissé le GPS, il aurait été impossible de le trouver.
Si l'arbre poussait de justesse au bord du sentier de montagne, était-ce par souci de commodité de la part de Nobukimi ?
Grâce à cela, Kazuki et les autres parvinrent sans peine devant un magnifique sophora noir d'une vingtaine de mètres de haut.
Alors, bien que l'on fût encore en matinée, un samouraï élancé, en kimono, apparut, comme surgissant du vide.
« Que me veux-tu ? »
Il devait se souvenir qu'on l'avait appelé « seigneur » la veille.
Le dieu maléfique du sophora n'attaqua pas aussitôt et demanda à Kazuki le motif de sa visite.
« Avec votre permission, j'ai l'honneur de m'adresser à notre seigneur, le seigneur Anayama Takeda Nobukimi. Je viens du Bureau de l'onmyō d'aujourd'hui et me nomme Kamo Kazuki. Je siège au sixième rang, ce qui correspond au rang supérieur du septième degré inférieur. »
Kazuki le dit sans détourner les yeux ; le dieu maléfique du sophora ne le démentit pas et l'invita du regard à poursuivre.
Désormais certain d'avoir affaire à l'esprit vengeur de Nobukimi, Kazuki exposa la situation.
« Sur ce mont Minobu prolifèrent des korori, des yōkai porteurs d'épidémie. Si l'on reste sans rien faire, les descendants de vos sujets périront jusqu'au dernier de l'épidémie. »
Nobukimi lui-même avait perdu son fils aîné, mort de maladie à quinze ans, et sa maison s'était éteinte.
Kazuki n'en fit pas mention pour éviter de le provoquer, mais cela sembla toucher une corde sensible chez Nobukimi, qui poursuivit ses questions.
« Et que me veux-tu, en ce cas ?
— Ceci. Vous, notre seigneur, qui portez un regret, entravez le passage, et l'on ne peut exterminer les korori. Aussi, moi, onmyōji, ai-je l'intention de faire de vous, seigneur devenu esprit vengeur, mon shikigami. Pour apporter la paix aux descendants de vos sujets, je vous supplie humblement de bien vouloir me prêter votre force. »
C'était là l'escarmouche préliminaire qui se livre entre un onmyōji et un esprit vengeur.
Pour que Nobukimi ne se déchaîne pas, Kazuki retournait contre lui sa conscience de seigneur et son attachement à ses sujets, et enfonçait en lui un coin psychologique : devenir shikigami était la voie juste.
Même si Nobukimi tuait Kazuki, les descendants de ses sujets périraient de la maladie. Et si ses sujets périssaient tous, un seigneur sans sujets ne pouvait exister.
Nobukimi, qui connaissait parfaitement l'état du mont Minobu, ne rejeta pas les affirmations de Kazuki comme des balivernes. Et plutôt que d'abattre un vaurien, il reconnut en lui un onmyōji qui avait une certaine raison, puis, en tenant compte de sa propre position, déclara :
« Alors, montre-moi que tu peux me vaincre. »
Il promettait d'accepter, sous condition.
Kazuki fit aussitôt sortir le Gyūki, massue en garde, et Suisen, des fils à la main, puis recula lui-même derrière Aoi et les autres.
Aoi brandit l'Ame-no-Nuboko, Sara son bâton de pèlerin, et elles se placèrent entre Kazuki et Nobukimi.
Kazuki, de son côté, tenait en main une liasse de cent talismans de shikigami.
« Se faire un bouclier de femmes, voilà qui n'est guère louable.
— Parlez-vous de ma shikigami, qui est une déesse de la montagne ? De la yōkai jorōgumo ? Ou bien de la descendante de dieux démons et de grands tengu, à qui j'ai donné mon ki ? Je ne fais que suivre les usages des onmyōji. Puis-je commencer ?
— Viens quand tu veux. »
Quand Nobukimi eut tiré de sa ceinture son long sabre et se fut mis en garde, Kazuki acquiesça et prononça la formule sur ses talismans de shikigami.
« Rin, pyō, tō, sha, kai, jin, retsu, zen, gyō… Yin du néant né de la transmutation du Bois, par mon yang, transmue-toi en vie. Changez-vous en flèches, volez et massacrez mes ennemis jusqu'au dernier. Kyū kyū nyo ritsuryō ! J'arrive ! »
Les cent talismans de shikigami qui quittèrent la main de Kazuki se changèrent les uns après les autres en pigeons. Ainsi transformés, les pigeons contournèrent Aoi et les autres et fondirent sur Nobukimi de tous côtés.
L'air exaspéré devant Kazuki, protégé par Aoi et les autres qui lui barraient le passage de face et par les pigeons qui attaquaient de toutes parts, Nobukimi bondit en arrière pour les esquiver et se mit à faire tournoyer son sabre à toute vitesse.
Les pigeons, pourfendus, redevenaient papier les uns après les autres.
Mais il ne pouvait frapper des dizaines de fois à la fois, et, cerné, Nobukimi fut frappé de toutes parts par les pigeons.
Les flammes de l'élément Feu s'accrochèrent à lui, des flèches de bois de l'élément Bois se plantèrent dans ses bras et ses jambes, et Nobukimi fut blessé.
Puis le Gyūki fondit sur lui de face, et Suisen par sa droite.
« Hmph. Tu n'envoies pas les femmes, à ce que je vois. »
Aoi et Sara se cantonnaient à la garde de Kazuki, à ses côtés.
Voyant cela, Nobukimi apprécia que Kazuki ne les ait pas poussées en première ligne.
Suisen, il l'avait fait attaquer de flanc, mais la jorōgumo était un yōkai qui nuisait aux humains, et Nobukimi ne trouva rien à redire à la façon dont on l'employait.
Jugeant qu'il fallait d'abord tenir la jorōgumo à distance tout en abattant au plus vite le Gyūki, Nobukimi se mit en garde pour parer la massue levée.
L'énorme massue du Gyūki, maniée par des bras aussi épais que des troncs d'arbre, fondit sur Nobukimi.
Nobukimi se tordit pour que les attaques des pigeons ne soient pas mortelles, et bloqua de son sabre la massue qui s'abattait.
La massue dure et le sabre se heurtèrent violemment dans une gerbe d'étincelles.
Un poids énorme pesa sur les jambes de Nobukimi, et ses pieds chaussés de sandales de paille s'enfoncèrent légèrement dans le flanc de la montagne.
À cet instant, quelque chose frappa les jambes de Nobukimi.
« Nuoh ?! »
Ce qui avait frappé les jambes de Nobukimi, c'était un kamaitachi, porté par un tourbillon de vent.
Tout en exhibant le Gyūki et la jorōgumo de face comme des cartes visibles, Kazuki avait caché ses shikigami kamaitachi pour les employer par surprise.
Chacun des shikigami kamaitachi possédait une force de rang B moyen.
Face à Nobukimi, de rang A inférieur, ce n'était qu'environ un cinquième de sa force, mais Nobukimi échangeait des coups de front avec le Gyūki, de même rang A inférieur que lui.
Qu'un renfort s'y ajoute à cet instant suffisait à rompre l'équilibre entre eux.
Nobukimi perdit légèrement l'équilibre, et la massue du Gyūki pesa sur lui de tout son poids.
En outre, les fils de Suisen s'enroulèrent autour de Nobukimi et tirèrent pour le renverser. Le dieu cadet des kamaitachi lui trancha les jambes, achevant de le déséquilibrer.
« Nuoooooh ! »
Sur le point d'être renversé, Nobukimi, refusant d'en finir ainsi, saisit de la main gauche son sabre court et le lança vers Kazuki.
Tout se passa en un éclair ; Kazuki n'eut même pas le temps de le percevoir.
La lame courte, pointe en avant, fonça vers la poitrine de Kazuki plus vite qu'Aoi ou Sara n'auraient pu l'intercepter.
Et à l'instant où elle allait s'enfoncer dans son corps, une lame courte surgit de côté et rabattit le sabre court lancé.
C'était le petit couteau qui avait servi à vider les iwana.
Sa propriétaire commenta, comme si de rien n'était :
« Comme je le pensais, Kamo, le corps à corps est votre point faible. Employez-le pour compenser.
— Je vous suis très obligé. »
Regardant le sabre court de Nobukimi planté à ses pieds, Kazuki répondit, une sueur froide au front.
Sans Toyokawa, ce sabre court se serait enfoncé dans sa poitrine.
Les talismans de protection ne pouvaient arrêter la force d'un yōkai de rang A, il le savait depuis que la mère des jorōgumo avait déchiqueté Sara de ses crocs. La déesse cadette des kamaitachi pouvait guérir les blessures, mais si les poumons ou le cœur étaient touchés, on ignorait si elle pourrait le soigner.
Prenant conscience qu'il aurait pu mourir, Kazuki mesura de nouveau sa faiblesse au corps à corps.
Nobukimi, lui, qui avait lancé son sabre court, avait perdu l'équilibre et, tombé à terre, avait encaissé les coups du Gyūki et subi de terribles dégâts.
La massue du Gyūki s'abattait encore et encore, et entre deux coups, les pigeons chargeaient : tout son corps spirituel était gravement blessé.
Pris dans les fils de yōkai de Suisen, cerné par les kamaitachi, il n'avait aucun moyen de s'échapper.
Croisant le regard de Nobukimi, Kazuki s'adressa à lui.
« Ces terres sont tombées pour les neuf dixièmes sous l'emprise des yōkai et déclinent. Avant longtemps, même les villages humains ne pourront plus tenir. Devenez mon shikigami, exorcisez les yōkai et prêtez-moi votre force pour la paix des descendants de vos sujets. »
C'était Kazuki qui avait gagné, mais avec l'aide de Toyokawa.
Sentant que ce n'était pas une victoire qui l'autorisait à se montrer hautain, Kazuki invita Nobukimi comme on traiterait un garde du corps.
« Rin, pyō, tō, sha, kai, jin, retsu, zen, gyō. Entre ciel et terre, toutes choses se forment du yin et du yang. Selon la loi du yin et du yang, je fais de toi, esprit, le yin, et de moi, vivant, le yang qui lui répond, et je scelle ce contrat. Ainsi donc, selon la loi du yin et du yang, deviens mon shikigami et prête-moi ta force. Kyū kyū nyo ritsuryō !
— Alors, je vais te jauger. »
L'esprit vengeur Nobukimi avait, semblait-il, accepté le contrat avec Kazuki sous condition.
Était-ce parce que, avec l'intervention de Toyokawa, il n'admettait pas avoir été vaincu par la seule force de l'onmyōji Kazuki et de ses shikigami ? Cette fois, Kazuki n'eut pas la sensation qu'un yōkai de rang A inférieur s'élevait au rang A moyen en devenant shikigami.
Quoi qu'il en soit, le dieu maléfique du sophora, qui faisait obstacle à l'extermination des korori, avait été chassé du mont Minobu.
