Aller au contenu principal

Chapitre 58

Chapitre 57 — La déesse de la montagne

20 octobre 2026 ~10 min · 1 886 mots

« Je m'établirai au lac Chūzenji. Pour l'heure, je donnerai la chasse aux mille-pattes qui ont fui. »

C'était le lendemain de la bataille du lac Chūzenji.

Dans le carré du patrouilleur qui flottait sur le lac, Kazuki s'entretenait avec l'ancienne déesse serpent, élevée au rang de divinité dragon.

Kazuki et ses shikigami avaient éliminé bon nombre des enfants du dieu mille-pattes. Une partie d'entre eux, pourtant, leur avait échappé.

Les mille-pattes qui n'étaient pas arrivés à temps.

Ceux qui avaient fui en pleine bataille, comprenant qu'elle tournait mal.

Ceux qui avaient quitté le champ de bataille une fois l'issue tranchée.

Il y en avait sans doute d'autres sortes encore, mais aucun n'avait de raison de revenir à présent.

« Une fois l'issue tranchée, reste-t-il vraiment des mille-pattes dans les montagnes alentour ? »

En toute logique, le combat terminé, ils devaient avoir fui au loin.

Si la déesse serpent avait perdu, Kazuki voyait très bien Yuzuha détaler la première. Livrer un combat perdu d'avance n'était qu'une mort inutile ; dans ce cas, la fuite était le bon choix.

La divinité dragon blanche, qui avait vu tant de ses filles dévorées, eut un ricanement méprisant pour la descendance de son ennemi juré.

« Quelques-uns se terrent sûrement dans les environs. Ce ne sont que des mille-pattes, des imbéciles qui ne connaissent pas leur place. »

Sentiments mis à part, les montagnes alentour étaient pour les mille-pattes un pays familier.

Partir pour une autre région, c'était y trouver d'autres yōkai ou des humains, et de nouvelles querelles de territoire seraient inévitables.

Chercher à se cacher sur une terre connue n'avait rien d'invraisemblable.

Cela dit, la fureur de la divinité dragon, dont les filles avaient été dévorées sous le nombre, était terrible : elle n'en laisserait certainement échapper aucun.

La rancune d'un dragon est profonde.

On pouvait prévoir que la divinité dragon et les sœurs de Yuzuha allaient battre les montagnes alentour, chasser les mille-pattes sans relâche et asseoir leur domination sur la région.

« Entendu. Quoi qu'il en soit, avoir terrassé le dieu mille-pattes est un événement des plus heureux. Je vous adresse mes plus sincères félicitations, divinité dragon.

— Mm. Toi aussi, tu as bien œuvré. Je te fais l'honneur de mes louanges. »

Kazuki s'inclina profondément devant son interlocutrice, qui était une divinité.

« C'est un immense honneur. Je dois retourner dans le monde des hommes ; pardonnez-moi de ne pouvoir vous prêter main-forte jusqu'au bout.

— J'ai observé de temps à autre ta vie à travers les yeux de ma fille. Vous aussi avez votre existence à mener, je n'en exigerai pas tant. »

La divinité dragon avait apparemment épié leur vie à Hanasaki par les yeux de Yuzuha.

Yuzuha avait beau être un double relié à elle par le ki, c'était un pouvoir digne du nom de divinité.

« Il me reste quelques filles. Le village d'Akahori… il a disparu depuis dans une fusion de communes, mais j'y ai aussi des fidèles humains. Je commencerai par aménager la montagne ou la rive du lac, et j'y bâtirai un sanctuaire.

— En ce cas, permettez-moi de financer la construction de votre sanctuaire.

— … Oh ? »

Par son regard et son attitude, la divinité dragon exigeait qu'il s'explique.

« À vrai dire, je souhaiterais bénéficier de votre sagesse, divinité dragon. Ma shikigami, la princesse des montagnes, deviendra un jour une Yamanba si elle perd le ki que je lui fournis… »

Tout en tournant les yeux vers Aoi, stupéfaite, Kazuki exposa la raison de son offre.

Ce qu'il voulait soumettre à la divinité dragon, c'était le cas d'Aoi, une déesse de la montagne qui vivrait à coup sûr plus longtemps que lui.

Tant qu'il serait en vie, il lui suffirait de lui envoyer du ki.

Kazuki possédait une puissance occulte colossale et, en raison des circonstances de sa réincarnation, celle-ci logeait dans son âme. Même vieux, elle ne s'épuiserait sans doute pas avant sa mort.

Mais après sa mort, privée de son ki, que deviendrait Aoi ?

En règle générale, les femmes vivent plus longtemps que les hommes, et Aoi était de toute façon une déesse de la montagne.

Qu'elle lui survive, que le ki donné finisse par s'épuiser et qu'elle se change en Yamanba, c'était un avenir que Kazuki ne pouvait accepter.

Par chance, il avait gagné la connaissance d'une divinité dragon, et la mission du vaisseau fantôme lui avait rapporté une fortune.

Même dans une demeure somptueuse payée à prix d'or, il ne vivrait pas en paix si l'avenir d'Aoi restait incertain.

Puisqu'une occasion se présentait de régler la chose avec de l'argent, il voulait l'offrir en échange et résoudre une fois pour toutes le problème d'Aoi.

Mise au fait de la situation, la divinité dragon se montra convaincue.

« Cette fille a déjà la force d'un grand oni de haut rang. Si je la guide, moi qui suis devenue divinité dragon, elle pourra, en déesse de la montagne penchant vers la divinité, créer au moins un petit domaine sacré.

— Que se passe-t-il quand on crée un domaine sacré ? »

La déesse serpent comme le dieu mille-pattes avaient chacun créé le leur.

La divinité dragon, son aînée parmi les dieux, lui en expliqua le sens.

« Dans son domaine sacré, on devient capable de rassembler le ki de la nature et des veines de la terre. Le ki des hommes n'est alors plus nécessaire, et l'on ne devient pas Yamanba.

— Est-ce bien vrai ?

— Si un humain m'élève un sanctuaire, je veux bien la guider quelque peu. »

Baissant les yeux sur Aoi, la divinité dragon façonna son énergie divine et commença à la lui transmettre.

Devant Aoi, désemparée par ce tour soudain, Kazuki l'appela.

« Aoi, accepte. Je veux que tu restes Aoi, que tu ne deviennes pas Yamanba, même après ma mort.

— Sois sans crainte. Entre une divinité et un humain, on peut concevoir un enfant. »

À peine Kazuki avait-il plaidé que la divinité dragon glissa ce mot ; Kazuki se figea, et Aoi, sans plus s'occuper de lui, accepta la force de la divinité dragon.

La puissance divine d'un blanc lumineux enveloppa le corps d'Aoi et s'y infiltra peu à peu.

« Tu es une déesse nouvelle, issue d'une déesse de l'âge des dieux. Répands l'énergie divine sur ta demeure, fais de cette terre un domaine sacré et deviens-en la divinité tutélaire. »

Soutenant sa divinisation, la divinité dragon lui transmit par la pensée l'usage de ce pouvoir.

Comment répandre l'énergie divine et changer une terre en domaine sacré. Comment, à l'inverse, puiser le ki de la terre et en faire sa propre force de divinité tutélaire.

« Si tu as de quoi te fournir en ki pour l'instant, apprends peu à peu à manier la puissance divine. Un jour, ton domaine sacré suffira à te procurer assez de force. Après cela, garde-toi des grands démons et des grands yōkai qui chercheraient à dévorer ta puissance divine pour accroître la leur. »

Avec l'aide de la divinité dragon, Aoi, désormais bien établie comme déesse de la montagne, hocha docilement la tête. Son enseignement achevé, la divinité dragon murmura alors à Kazuki, l'air déçu :

« J'aurais voulu te donner ma fille pour épouse, mais avec celle-ci, cela me paraît impossible.

— Quoiiii ? »

Traitée en fille décevante par sa propre mère, Yuzuha protesta à grands cris.

« Mère, pourquoi donc ?!

— Une concubine qui ne fait qu'obtenir un appui, passe encore, mais toi, qu'on rachète, ne devrais-tu pas manœuvrer pour que ton mari soit en sécurité ? À quoi penses-tu, jeter l'homme qui sera ton mari dans le domaine sacré du mille-pattes ? Une sotte comme toi, devenir épouse ? Il est cent ans trop tôt !

— C'est trop cruel… N'est-ce pas, Kazuki ? »

Sommé d'approuver par Yuzuha, Kazuki détourna les yeux vers l'horizon.

S'il avait réussi, c'était grâce à sa puissance occulte hors norme et à ses shikigami.

Les mille-pattes étaient plus rapides que les humains : un onmyōji ordinaire, après en avoir abattu quelques-uns, n'aurait pas pu s'enfuir, se serait fait encercler et aurait fini à coup sûr mordu à mort.

Yuzuha ignorait tout de ses capacités ; elle avait seulement eu de la chance au tirage.

C'était une façon d'agir qui la mènerait tôt ou tard à l'échec, mais Yuzuha elle-même ne s'en inquiétait pas le moins du monde. Que la divinité dragon la rabroue n'avait rien que de logique.

« Parmi mes filles, il y en a beaucoup d'autres bien plus intelligentes et dociles que cette sotte. Si tu le souhaites, je peux t'envoyer une autre fille pour le rachat.

— Non, elle m'est nécessaire en tant que camarade de classe dans le même lycée. »

Kazuki hésita un instant, mais il avait fait tout cela, au fond, parce qu'il voulait des membres pour son club.

Sans laisser paraître le moindre intérêt pour les filles qui existaient, ni pour la possibilité de choisir, il refusa en composant une mine solennelle.

« Avec la technique de métamorphose humaine, je peux la faire prendre l'apparence de celle-ci et changer peu à peu ses traits. Personne n'y verra rien. »

Kazuki, surpris qu'une telle chose soit possible, haussa les sourcils et allait ouvrir la bouche quand Yuzuha lui agrippa la manche en criant :

« Non ! Ne m'abandonnez pas ! »

Elle avait dû croire qu'il risquait d'accepter la proposition de la divinité dragon.

Secouant la tête de toutes ses forces, Yuzuha supplia désespérément :

« Je vous serai dévouée. Je vous serai dévouée, alors…

— Il y a des filles plus dévouées que toi, et d'autres plus habiles aux talismans. Que sais-tu donc faire ? Pourquoi ne reviendrais-tu pas auprès de moi exterminer les mille-pattes qui restent ? »

Devant Yuzuha qui implorait, la divinité dragon se mit à énumérer les avantages qu'il y aurait à l'échanger contre une autre sœur.

« Je, je ferai n'importe quoi ! Des services de nuit, par exemple !

— Sotte. Je t'ai dit qu'il était cent ans trop tôt. N'as-tu rien d'autre ? Acquérir le don de prescience, par exemple… Il me semble qu'une autre de mes filles sait prédire l'avenir par la divination. »

Voyant sa mère se remémorer ses filles, Yuzuha laissa éclater sa panique.

« Ah, ah, aaah ! Kazuki, non, mon cher époux, que voulez-vous que je fasse ? Je ferai absolument tout ce que vous voudrez. Vous regardiez parfois ma poitrine, ou la jupe de mon uniforme, n'est-ce pas ? Vous pouvez toucher autant qu'il vous plaira ! »

Après ces paroles insensées, Yuzuha fut empoignée par la déesse de la montagne à la divinité accrue et traînée à l'écart.

Devant la divinité dragon, sa mère, Aoi ne se montra pas trop brutale, mais un pli barrait son front tandis qu'elle maîtrisait Yuzuha.

« Je vous serai utile, je vous serai utile ! »

Ce qu'on attendait de Yuzuha, depuis le début, c'était d'être une tête de plus pour que le club ne perde pas de membres.

Yuzuha qui, se méprenant du tout au tout, tentait de se déshabiller ; Aoi qui la maintenait avec douceur ; la divinité dragon qui demandait du regard s'il voulait vraiment de cette fille-là.

Kazuki secoua la tête pour clamer son innocence et poussa un énorme soupir.

Fin du chapitre 58
PrécédentCh. 57
Vous êtes à jourLe prochain chapitre sortira à 18h00. Le planning indique les jours de sortie.Retour à la fiche
Fiche de l'œuvre

Commentaires

Code anti-spam :······
0/2000

Aucun commentaire pour l'instant. Sois le premier à en laisser un.