« Je vais être rachetée, moi ?! »
Après avoir pris congé de la déesse serpent, Yuzuha interrogea Kazuki sur le vrai sens de ce rachat.
Kazuki, lui, l'avait proposé parce que cela lui semblait la meilleure solution pour que la déesse serpent, avec sa morale vieille de plusieurs siècles, accepte de libérer sa fille.
Mais la déesse serpent avait dit : « Ce que voit ma fille, je le vois aussi » : impossible donc, pour dissiper le malentendu de Yuzuha, de lui expliquer qu'« en réalité, je n'ai aucune intention de te racheter ».
La relation entre la déesse serpent et Yuzuha ressemblait à celle d'une reine fourmi ou d'une reine abeille avec ses soldates.
S'il disait que ce n'était pas un rachat, Yuzuha risquait d'être récupérée comme une fille revenue au bercail et d'être affectée aux attaques suicides.
À contrecœur, Kazuki confirma la version officielle.
« Le contrat entre la déesse et l'onmyōji est déjà conclu. Si j'abats des mille-pattes pour trois cents fois ta force, je te récupérerai auprès de la déesse serpent. La puissance occulte qui te relie à elle me sera transférée, et c'est sans doute moi qui détiendrai la chaîne de commandement.
— Oueeh. Je vais être reliée à vous, Kazuki, et recevoir vos ordres ?! »
Les joues écarlates, Yuzuha dévisagea Kazuki.
On devinait qu'elle avait mal compris quelque chose dans cette histoire de lien de puissance occulte et de transfert de l'autorité de la déesse serpent.
Yuzuha, une yōkai capable de prendre forme humaine, était plutôt jolie. Elle avait des formes féminines et, en digne fille de la déesse serpent, pouvait dégager une aura poisseuse, enveloppante.
Mais comme le laissait deviner son obéissance monotone envers sa mère, elle manquait un peu de jugeote.
Kazuki l'avait consultée à l'avance avant de venir voir la déesse serpent pour obtenir sa libération.
Il avait agi de bout en bout en ce sens, et avait effectivement persuadé la déesse serpent : son intention était évidente sans qu'il ait à l'expliquer en détail.
Et puisque la déesse serpent avait désormais les yeux braqués sur eux, elle aurait dû comprendre qu'il ne pouvait pas parler inconsidérément pour l'instant.
Si Aoi était un lys altier, Yuzuha était sans doute, comme son nom l'indiquait, un yuzu.
Le yuzu, de la famille des rutacées, genre Citrus, sert à bien des usages : épice, condiment, confiture, bains au yuzu… Il ne constitue pas un plat principal, mais il est utile en appoint.
Et selon le dicton, « pêcher et châtaignier trois ans, plaqueminier huit ans, et le yuzu, ce grand idiot, dix-huit ans » : c'est un arbre réputé pour sa lenteur exaspérante à pousser.
Pas en matière de résultats scolaires, mais de jugeote, le dicton tombait en plein dans le mille.
« Une fois mon contrat avec la déesse serpent accompli, c'est moi qui te commanderai. Compris ?
— Aah, ouiii. Euh, pour la première fois, soyez doux avec moi. »
Emmenant cette malheureuse fille-serpent, qui n'avait sans doute strictement rien compris, Kazuki quitta le mont Akagi, domaine sacré de la déesse serpent.
Le contrat conclu, Kazuki rentra d'abord à Hanasaki.
Il aurait pu attaquer dans la foulée, mais les sœurs de Yuzuha se trouvaient peut-être sur le mont Sukai. S'il ordonnait à ses shikigami-pigeons de « détecter l'aura de yōkai et attaquer », ils se jetteraient sur tout ce qui bouge sans distinguer serpents et mille-pattes.
S'il s'était accordé une semaine de délai, c'était pour que la déesse serpent fasse retirer ses filles du champ de bataille et qu'elles ne soient pas prises dans son attaque.
Au lycée Hanasaki, les cours normaux commencèrent ; au club, les fournitures de bureau commandées arrivèrent, et la semaine passa pendant qu'ils les installaient.
Aucun membre du club ne s'opposa à ce que Yuzuha soit récupérée auprès de la déesse serpent.
L'envoyer en attaque suicide contre la horde de mille-pattes était cruel ; si on pouvait la libérer, il valait mieux le faire. Et comme Kazuki allait abattre des mille-pattes pour la libérer, son départ ne ferait pas augmenter le nombre de mille-pattes.
Quant à Aoi, Kazuki lui expliqua les choses en particulier et dissipa soigneusement le malentendu.
Il ne voulait pas racheter Yuzuha pour mener avec elle une vie de débauche : ce n'était qu'un prétexte pour la reprendre à une déesse serpent dont la morale était à mille lieues de celle des gens d'aujourd'hui.
Après cette explication, Aoi, dont la grand-mère était une Yamanba à la morale en lambeaux, se montra convaincue.
Pour la première fois, Kazuki éprouva une gratitude sincère envers la Yamanba, la grand-mère d'Aoi.
Et le vendredi soir, après les cours, Kazuki partit avec Aoi et les autres pour Nikkō, dans la préfecture de Tochigi, accompagné des Yatagarasu.
Le samedi convenu avec la déesse serpent.
Kazuki créa deux grands pigeons shikigami et se rendit par les airs de Nikkō au lac Chūzenji.
Kazuki et Aoi, Sara et Yuzuha volèrent à deux par monture, escortés par les Yatagarasu.
Entre les mille-pattes et les humains, c'est une relation de prédateur à proie. Y aller en taxi, c'était faire d'eux une cible facile, et si le chauffeur se faisait attaquer par des yōkai, Kazuki en porterait la responsabilité.
Le seul choix était donc de passer par les airs, mais voler à deux par monture les désavantageait en combat aérien : Kazuki avait donc mobilisé les Yatagarasu comme escorte.
Résistant tant bien que mal à la distraction du contact avec Aoi, il atteignit le centre du lac Chūzenji, entre le mont Nantai et le mont Sukai.
La surface du lac était calme ; seule une légère brise y soulevait de petites vagues.
« Parais, PL200. »
À l'appel de Kazuki, de l'ombre minuscule du grand pigeon qui se reflétait sur le lac, un navire gigantesque de 117 mètres de long et 14,8 mètres de large au maximum enfla et jaillit.
« Il est immense.
— C'est la première fois que tu le vois, Aoi. C'est un grand patrouilleur des garde-côtes, il paraît qu'il fait à peu près la taille d'un immeuble de bureaux de trente étages. On va se poser sur le pont d'hélicoptère, à l'arrière. »
Le grand pigeon que Kazuki manœuvrait par sa puissance occulte plana jusqu'au pont d'hélicoptère du patrouilleur de classe Miyako qui venait d'apparaître, et s'y posa.
Les grands pigeons de Sara et de Yuzuha suivirent, et les cinq Yatagarasu se posèrent eux aussi sur le patrouilleur.
« Croâ ! Croâ ! Croâ !
— Vous, attendez sur le navire. »
Une fois que Suisen eut défait les fils qui les attachaient, Kazuki descendit du dos du grand pigeon sur le pont d'hélicoptère.
Puis il soutint Aoi pour l'aider à descendre sur le pont.
« Merci beaucoup.
— Pas de quoi, bienvenue à bord du patrouilleur. Je vais te faire visiter l'intérieur. Sara, vous aussi, venez. »
Une fois à bord, Kazuki donna ses ordres sur le pont tout en conduisant Aoi et les autres vers le centre de commandement de combat.
« Lancez la détection, ouvrez toutes les tourelles. Et que quelqu'un s'occupe des Yatagarasu. »
Croisant les marins qui sortaient, Kazuki s'engouffra dans le navire. Et aussitôt, au centre de commandement de combat, il fit lancer la détection avec les systèmes de repérage.
Le système de recherche et de poursuite infrarouge des patrouilleurs de classe Miyako détecte le rayonnement thermique, et le dispositif de surveillance et de collecte de preuves à distance capte la lumière.
Mais depuis qu'il était devenu un patrouilleur fantôme, il détectait la puissance occulte.
Face aux innombrables signaux de puissance occulte de rang D et plus affichés par la détection, Kazuki déclara que tous, Yatagarasu exceptés, étaient des ennemis.
« Ici, c'est le territoire du dieu mille-pattes. Toutes les auras de yōkai de rang D et plus dans les environs sont ennemies. Objectif d'anéantissement : trois rangs B supérieurs, soit l'équivalent de 120 000 en puissance occulte. Toutes les tourelles, tirez sur les cibles par ordre de proximité.
— Saisie des données de tir. »
Kazuki leva bien haut la main droite et l'abaissa d'un geste vif en ordonnant :
« J'ordonne à mon shikigami : anéantis tous les ennemis alentour ! »
Les deux tourelles ouvrirent le feu vers les rives du lac côté mont Nantai et mont Sukai.
Les obus partaient à raison de 330 coups par minute, dans un vacarme assourdissant : « Ratatatatam, ratatatatam, ratatatatatatatam ! »
Les obus transperçaient les corps des mille-pattes sur les rives et les projetaient au loin avec une énergie colossale.
Un seul obus de canon automatique de 40 mm, munition comprise, dépassait la taille de trois rouleaux de papier toilette mis bout à bout, et filait à 1 021 mètres par seconde.
Soit plus de 3 675 kilomètres à l'heure.
Ce n'était pas une masse de métal mais une balle spirituelle, et un coup direct infligeait des dégâts assez lourds pour anéantir une âme.
Les mille-pattes avaient les parties touchées réduites en poussière, leurs corps étaient projetés en l'air, et ils étaient balayés en un clin d'œil.
« 400 éliminés… 500, objectif atteint. Les ennemis étaient massés en groupe sur la rive, nous avons pu les anéantir d'un seul coup.
— Continuez l'anéantissement. C'est de la désinsectisation : écrasez-les sans faute. »
Kazuki n'aurait jamais imaginé que cela marcherait aussi bien.
Cinq cents, c'était l'équivalent de dix ans d'enfants engendrés par le dieu mille-pattes.
Constatant l'effet énorme de l'attaque surprise, Kazuki jugea qu'il n'y aurait pas de seconde occasion, et ordonna de poursuivre le feu pour en tirer le meilleur parti.
« Je redéfinis l'objectif. Abattez l'équivalent de cinq rangs B supérieurs, soit 200 000 en puissance occulte. Autrement dit, l'équivalent de ce navire. La puissance occulte consommée, puisez-la en moi.
— Poursuite du tir. »
Si Kazuki mettait à jour l'objectif, c'était pour éviter qu'en visant tout juste le seuil exigé, une erreur de calcul fasse qu'en réalité les trois cents fois ne soient pas atteintes.
Pour les onmyōji comme pour les dieux, les engagements sont essentiels.
Les rompre fait perdre leur force aux paroles investies d'âme que chacun prononce.
« Si tu abats des mille-pattes pour trois cents fois la force de Yuzuha, Yuzuha sera libérée par rachat. »
La libération de Yuzuha dépendait de la puissance totale des mille-pattes abattus par Kazuki. Peu importait de dépasser largement l'objectif : il fallait seulement le franchir.
Le feu, dont la violence ne faiblissait pas, s'étendit des rives au pied des montagnes.
Les corps des mille-pattes projetés balayaient la forêt et couchaient les arbres.
Les flancs de montagne arrachés, les arbres abattus et les nuages de terre qui s'élevaient en grand nombre montraient l'étendue ravagée par les canons automatiques.
Face à eux, les mille-pattes, impuissants, se faisaient chasser à sens unique.
« Notre vitesse d'attaque surpasse écrasamment la vitesse de déplacement de l'ennemi.
— Évidemment. Sur Terre, le plus rapide dans les airs, le faucon pèlerin, atteint 390 km/h, et le plus rapide sur terre, le guépard, 120 km/h. Aucun être vivant se déplaçant à plus de 3 675 km/h ne peut apparaître au cours de l'évolution. »
Pour poursuivre et dévorer une proie, il suffit d'être plus rapide qu'elle.
Si le but est de capturer des humains, 40 km/h suffisent largement. Être plus rapide que nécessaire consomme trop d'énergie et devient au contraire inefficace.
Serpents et mille-pattes s'entretuaient, mais comme leurs parents, la déesse serpent et le dieu mille-pattes, ne changeaient pas, les enfants qui naissaient n'avaient connu aucune évolution adaptative. Qu'ils puissent se mouvoir plus vite que les obus d'un canon automatique était impensable.
Kazuki regarda de nouveau Yuzuha, la fille de la déesse serpent, de la tête aux pieds.
Sous forme humaine, c'était une jeune fille aux longs cheveux noirs, à qui une tenue de miko irait sans doute bien.
Ce qui le tracassait, c'était qu'en leur expliquant la parthénogenèse au local, elle leur avait montré un python réticulé.
Descendant des mammifères, Kazuki n'aimait guère les serpents.
Si on l'obligeait à garder dans sa chambre un serpent ou un mille-pattes, il préférerait encore le serpent, mais il aimerait autant s'en dispenser.
Si elle se montrait aussi empotée que d'habitude, il serait un peu rassuré même sous sa forme de serpent, mais il ne tenait pas à voir sa vraie nature.
« Euh, qu'est-ce qu'il y a ?
— Non, rien. »
Se rappelant soudain Seiya, qui avait épousé Kiyo, Kazuki ramena son attention sur le champ de bataille.
Sous le feu du patrouilleur fantôme, les mille-pattes de rang C et plus tenaient un peu.
Environ la moitié des mille-pattes démons moyens, d'une force comparable à une manticore ou un griffon, ne mouraient pas d'une seule rafale de quatre coups.
Mais au bout de deux rafales, eux aussi finissaient abattus.
Le tir exigeait une énorme puissance occulte, mais Kazuki en possédait une de rang S.
« 700… 800. L'objectif redéfini est également atteint. Les mille-pattes se divisent entre fuite et attaque contre le navire. Des mille-pattes apparaissent aussi depuis le mont Nikkō-Shirane.
— La sécurité d'abord. Écrasez les mille-pattes en commençant par les plus proches. »
L'objectif était déjà atteint.
Puisque l'objectif de trois cents fois la force de Yuzuha était rempli, il pouvait s'arrêter quand bon lui semblerait.
La priorité absolue était donc désormais la sécurité.
« 900… 1 000. La puissance occulte totale des mille-pattes abattus dépasse 300 000.
— Mille, c'est vingt ans de renforts pour le dieu mille-pattes, c'est ça ? »
Trois cent mille de puissance occulte, c'était bien au-delà des 120 000 visés.
Si la déesse serpent était de rang S inférieur, 300 000 représentaient trois dixièmes de sa puissance.
Se demandant si cela suffisait, Kazuki jeta un regard à Yuzuha : par son intermédiaire, la déesse serpent lui rendit un oracle par la bouche de Yuzuha.
« Comme convenu, cette fille est tienne. Le reste n'était pas convenu, mais si tu rabotes les mille-pattes, je t'accorderai quelque protection à la mesure de ton labeur.
— À vos ordres. Je poursuis l'attaque : veuillez m'accorder votre protection. »
Ce à quoi Kazuki pensa aussitôt, c'était à renforcer ses shikigami grâce à la protection de la déesse serpent.
Depuis qu'on lui avait fait remarquer que lui, 6e des rangs A, perdrait au corps à corps contre Hanasaki, le 7e, renforcer ses shikigami capables de combat rapproché était devenu une priorité urgente.
Obtenir la protection de la déesse serpent permettrait de renforcer ses shikigami existants.
« Alors, applique-toi en conséquence. »
Plus elle ferait travailler Kazuki, plus la déesse serpent en tirerait avantage.
Dans ce cas, même en lui accordant sa protection avec le surplus, elle serait largement gagnante.
Pour obtenir une protection considérable de la déesse serpent, Kazuki fit poursuivre l'attaque contre les mille-pattes.
« Incluez aussi le mont Nikkō-Shirane dans les cibles. J'abolis l'objectif. Abattez-en autant que possible.
— Compris, passage en attaque illimitée. »
Certains mille-pattes s'enfuyaient, mais d'autres, alertés par le vacarme, arrivaient de l'autre versant des montagnes : les cibles ne manquaient pas.
Alors qu'ils poursuivaient le tir, comme dans une pêche miraculeuse, une alerte tomba.
« Signal de puissance occulte gigantesque apparu derrière le mont Nantai. Ordre de grandeur : rang S. »
Se retournant à cette voix tendue, Kazuki porta son regard sur l'écran du patrouilleur.
À mi-pente du mont Nantai, un mille-pattes gigantesque, aussi grand que le patrouilleur, laissait paraître une tête débordante de fureur.
