En pleines vacances d'été, Kazuki et Aoi se rendirent sur « l'île des Chats-Démons », dans le Sud.
C'était le voyage que Kazuki avait accordé à la demande d'Aoi, « pour se faire pardonner de l'avoir entraînée dans l'examen d'État d'onmyōji ».
Les Yatagarasu avaient été confiés à Kazunori, le père de Kazuki.
C'étaient des vacances avec nuitée, rien que tous les deux.
« Oh, il y a plein de chats ! »
Aoi poussa un soupir d'émerveillement ; Kazuki, lui, se demanda si c'était vraiment à ce niveau-là qu'il fallait le prendre.
Plus d'une trentaine de chats aux pelages de toutes les couleurs s'approchaient des touristes qui venaient d'arriver sur le quai. Et derrière eux, d'autres chats encore, en grand nombre, faisaient leur apparition.
« À peine débarqués, on est déjà encerclés. »
S'il s'était agi d'une opération d'infiltration en territoire ennemi, c'aurait été un échec total.
Les chats jaugeaient leurs proies… pardon, les touristes, et s'avançaient en choisissant leurs cibles.
Cela dit, Kazuki et Aoi étaient arrivés sur le quai de l'île par le bac qui circulait selon un horaire fixe. Qu'ils se fassent encercler par les chats n'avait rien que de très logique.
« Chez moi, les animaux étaient interdits. J'ai toujours eu envie d'avoir un chat. »
« Tu aimes les chats ? »
« Ben oui, ils sont mignons, non ? »
Aoi parlait, ravie, et Kazuki lui servait d'auditeur.
Une fois débarquée sur l'île des Chats-Démons, Aoi s'engagea d'un pas léger sur le chemin goudronné.
Kazuki la suivait de près, et derrière eux deux, une bonne dizaine de chats leur emboîtaient le pas.
Les chats avaient apparemment repéré la nourriture pour chats qu'Aoi cachait sur elle.
L'île des Chats-Démons était une île du Sud d'environ cinq kilomètres carrés. Née d'une éruption volcanique, elle avait un certain relief, et une forêt de feuillus persistants en couvrait la majeure partie.
Lorsque les Japonais s'y étaient installés, les dégâts causés par les mulots y étaient graves.
On avait donc lâché de nombreux chats pour tenter de les exterminer : c'étaient les ancêtres des chats qui suivaient Kazuki et Aoi.
« Il paraît qu'il y avait encore des habitants il y a une cinquantaine d'années. »
Autrefois prospère grâce à la pêche, l'île avait compté environ deux cents habitants.
Sur cette île où hommes et chats vivaient ensemble, on avait aménagé des abreuvoirs pour les chats.
Les chats des mers du Sud vivaient à leur guise, chassant les rats qui pullulaient quelque part dans la forêt de feuillus persistants, ou recevant du poisson des habitants.
Mais depuis quarante ans, l'île des Chats-Démons était inhabitée.
Ils avaient dû marcher une bonne dizaine de minutes.
Éloignée des autres touristes, Aoi commença à distribuer la nourriture pour chats sur les ruines d'un sanctuaire.
Les chats des alentours, qui étaient maintenant plus d'une trentaine, se ruèrent tout droit sur les croquettes éparpillées.
La plupart mangeaient sagement, mais certains venaient se frotter aux jambes d'Aoi en miaulant pour réclamer des caresses, ou menaçaient les autres chats qui voulaient manger.
« Quarante ans sans personne, et ils se souviennent encore des humains. »
« Mais il vient plein de touristes, voyons. »
Aoi ne caressait pas les chats qui mangeaient, elle se contentait de les regarder avec tendresse.
« Tu peux bien leur caresser le dos, non ? »
« J'attendrai qu'ils aient encore un peu mangé. »
Aoi, l'esprit ailleurs, contemplait les chats d'un regard absorbé.
Après lui avoir jeté un coup d'œil, Kazuki fit un petit tour autour du sanctuaire et aperçut au loin le bac qui les avait amenés disparaître à l'horizon.
Et il se laissa aller à une rêverie qui lui avait soudain traversé l'esprit.
'Dans un roman policier, c'est maintenant que commencerait le meurtre.'
L'île des Chats-Démons se trouvait à pas moins de vingt kilomètres du continent.
Elle était entourée de courants rapides, impossibles à traverser à la nage.
Il n'y avait qu'un seul quai, et le bac passait trois fois par jour : à dix heures du matin, à quatorze heures et à dix-huit heures.
Ce n'était pas un bateau d'excursion affrété par une agence de voyages, mais un bac dont la préfecture avait délégué l'exploitation, avec pour condition de « ne pas circuler par mer agitée ».
Aussi, même s'il restait des touristes, les traversées pouvaient être annulées en cas de typhon.
Pour parer à ces annulations, l'île disposait d'un hébergement préfectoral aménagé dans une maison abandonnée, avec eau courante, électricité et toilettes à chasse d'eau.
Mais comme l'île était inhabitée depuis quarante ans, il n'y avait aucune antenne relais. Ni téléphone portable ni e-mail ne passaient.
Qu'un typhon arrive, et ce serait le début d'une série de meurtres sur une île coupée du monde.
Kazuki imaginait ce genre de scénario digne d'une série télé, mais en réalité, c'était il y a une cinquantaine d'années que les meurtres avaient commencé sur l'île des Chats-Démons.
« Sur une île aussi petite, si un oni apparaît trois fois, les habitants ne peuvent pas tenir. »
« C'est une île isolée au milieu de l'océan, après tout. »
Revenue de sa rêverie, Aoi répondit à Kazuki qui parlait tout seul.
Une cinquantaine d'années plus tôt, des meurtres avaient eu lieu sur l'île des Chats-Démons.
Sur les deux cents habitants, huit avaient été tués l'un après l'autre, rongés à mort.
D'après les blessures sur les corps, on pensa que le coupable était un oni aux crocs acérés, et les onmyōji de l'époque menèrent les recherches.
Mais ils ne trouvèrent même pas la moindre trace de l'oni.
« Il a dû se réfugier dans la forêt de feuillus persistants qui couvre la majeure partie de l'île. »
Voilà ce que pensèrent les onmyōji chargés des recherches.
Pour les habitants, savoir qu'un oni qui avait tué huit personnes se cachait quelque part sur leur petite île était une terreur inimaginable.
Trois mois passèrent sans qu'on trouve l'oni, et les onmyōji dépêchés sur place se retirèrent.
Au moment où ils plièrent bagage, plus de la moitié des habitants s'enfuirent. Ils avaient jugé que la vie de leur femme, de leurs enfants et de leurs petits-enfants comptait plus que l'amour de leur terre natale.
L'autre moitié était composée de gens incapables de se constituer un travail ou une vie hors de l'île.
Ceux qui restèrent vécurent sur l'île dans la peur, mais rien ne se produisit pendant un certain temps.
« L'oni a peut-être quitté l'île, non ? »
Cet optimisme était né du fait que l'oni était apparu soudainement.
Sans aucun moyen de transport, l'oni avait traversé l'océan pour apparaître.
Dans ce cas, cet oni, ou ce yōkai, n'était peut-être pas de type terrestre, mais aquatique, voire volant.
Il avait mangé de la nourriture humaine pour reprendre des forces, puis était parti ailleurs. Ou bien les onmyōji étaient venus, il avait senti le danger et avait pris la fuite.
C'est ce que l'on jugea, et quarante-cinq ans plus tôt, alors que les habitants revenaient peu à peu, l'oni réapparut comme pour se moquer d'eux et tua sept personnes.
« Qu'il soit resté caché trois ans sur l'île sans manger, c'est impossible. »
Pour les habitants qui en étaient victimes, les avis inutiles ne servaient à rien.
Cette fois, environ huit habitants sur dix s'enfuirent.
Et pendant six ans, il n'arriva rien aux deux sur dix qui étaient restés.
Sur l'île, il y avait leurs maisons, leurs terres, la pêche, tout ce qui faisait leur vie. S'il ne se passait plus rien, les habitants ne pouvaient que revenir.
Les habitants enfuis revinrent, et, comme ils le redoutaient, l'oni apparut une troisième fois et tua de nouveau sept personnes.
Cette fois, l'Association des onmyōji ne dit pas « six ans sans manger, c'est impossible » ou quoi que ce soit de ce genre.
Mais elle ne parvint pas non plus à l'exorciser, et neuf ans après la première apparition de l'oni, vingt-deux personnes avaient été tuées et l'île était devenue inhabitée.
« Pour les meurtres de cette île, il y a toutes sortes de théories. Par exemple que la coupable était une femme mariée à un habitant, qui aurait craqué sous les brimades de sa belle-mère : une vraie démone d'épouse… »
Les meurtres avaient eu lieu après le mariage de cette femme, puis après qu'on eut fait revenir sur l'île ceux qui s'étaient réfugiés sur le continent. Et la belle-mère figurait parmi les victimes. Ce timing si parfait avait donné naissance à ce genre de rumeurs.
« Si elle n'a pas tué que la méchante belle-mère, c'est parce que ça l'aurait trahie. »
« Avec des meurtres au hasard, elle s'est dit qu'elle pourrait retourner chez ses parents pour fuir. »
Ces rumeurs avaient circulé après la démocratisation d'Internet.
En somme, des légendes urbaines. Cinquante ans plus tard, maintenant que l'île était déserte, ça ne servait plus à rien d'en parler.
Et même si les rumeurs se trompaient et qu'un oni se cachait sur l'île, quarante ans de jeûne l'auraient forcément fait mourir de faim.
Kazuki, qui percevait assez bien l'aura des yōkai, ne détectait sur l'île aucune aura puissante comme en aurait un yōkai capable de tuer plus d'une dizaine de personnes.
Quand l'île était devenue inhabitée, les chats avaient été abandonnés sur l'île des Chats-Démons.
Il était en effet impossible de tous les capturer.
Mais l'île des Chats-Démons était une île au feuillage persistant où il ne neigeait jamais, et les rats dont ils se nourrissaient ne venaient jamais à manquer. Les chats avaient donc parfaitement survécu.
Bien sûr, les humains, prenant pitié des chats abandonnés, étaient venus les nourrir, puis s'étaient mis à leur rendre visite en touristes.
La préfecture qui gérait l'île des Chats-Démons, sans doute un peu honteuse d'avoir abandonné les chats, maintenait le bac, faisait la promotion de l'île aux chats pour attirer les touristes et les laissait nourrir les chats.
Résultat : les chats étaient familiers avec les humains.
« Mais combien ils sont, au juste ? »
Plus de soixante chats s'étaient rassemblés au sanctuaire.
Admettons que vingt touristes viennent chaque jour, et que la plupart apportent des tonnes de nourriture parce que les pauvres chats abandonnés leur font pitié : qu'est-ce que ça donnerait ?
Une île tiède du Sud, sans prédateurs, avec les maisons vides de deux cents habitants. Et une préfecture qui, loin d'interdire d'apporter de la nourriture, l'encourageait plutôt.
Dans un tel environnement, les chats ne pouvaient que se multiplier.
« Même la préfecture ne sait pas combien il y a de chats, il paraît. »
Aoi répondit en riant, et Kazuki en frémit.
Aoi, qui s'était renseignée à l'avance, continuait de distribuer la nourriture sans se soucier du nombre croissant de chats.
C'est alors qu'un chat tigré roux au pelage jaune orangé s'approcha en titubant, mêlé à un nouveau groupe de chats.
Ce qui le distinguait des autres chats, c'est qu'il était un corps spirituel et que sa queue était fourchue.
« Un chat à queue fourchue, c'est un yōkai qu'on appelle nekomata. Il y a des nekomata qui aident les humains et d'autres qui les attaquent, mais je ne sens aucune intention hostile chez lui. »
Après avoir jeté un coup d'œil au nekomata pour sentir son ki, Kazuki indiqua à Aoi s'il était dangereux ou non.
« Maître, est-ce que je peux lui donner du ki ? »
« Voyons… Petit à petit, ça devrait aller. »
« Oui, alors petit à petit… »
Quand Aoi commença à envoyer du ki au nekomata qui s'était approché en titubant, celui-ci se mit à frotter son front contre ses pieds.
« Miaaaou. »
Aoi lui caressait le dos tout en continuant à lui envoyer du ki. Le nekomata ferma les yeux, l'air aux anges.
En voyant le nekomata ainsi, Kazuki eut soudain une illumination au sujet du yōkai de l'île.
« Le yōkai qui a attaqué les gens sur cette île, ce n'était peut-être pas un oni, mais un kyūso. »
« Un kyūso, qu'est-ce que c'est ? »
« Un rat qui a vécu très longtemps, le yōkai qui a donné le proverbe "le rat acculé mord le chat". Il tue les chats, et il lui arrive d'attaquer les humains. Ce n'est pas un yōkai puissant, mais en les attaquant pendant leur sommeil, il peut tuer quelques personnes. »
Si le coupable des meurtres de l'île était un kyūso, tout concordait.
– Les victimes, à chaque fois peu nombreuses, quelques-unes seulement.
– L'oni, introuvable malgré les recherches sur toute l'île.
– Sa survie pendant plusieurs années sans manger d'humains.
Si l'adversaire était un rat-yōkai tapi dans la forêt de feuillus persistants, tout concordait.
« Pourquoi, en voyant le nekomata, avez-vous pensé au kyūso, Maître ? »
« Dans les légendes populaires, il y a l'histoire d'un chat sauvé par le supérieur d'un temple, devenu nekomata, qui a repoussé au terme d'un combat à mort un kyūso installé dans le temple. Les nekomata et les kyūso sont ennemis. »
« Alors c'est un gentil chat. »
Quand Aoi lui envoya une grosse dose de ki en guise de récompense, le nekomata se roula de bonheur sur les dalles du sanctuaire en ronronnant.
Il n'y avait sans doute personne sur l'île capable de donner suffisamment de ki au corps spirituel du nekomata.
Après réflexion, Kazuki dit à Aoi :
« Pour qu'il n'aille pas aspirer le ki des touristes, mieux vaut sans doute l'emmener. Je prépare un cercle pour t'aider : tu veux essayer de passer un contrat de shikigami, Aoi ? »
En voyant combien le nekomata s'était attaché à Aoi, Kazuki proposait de le ramener avec eux.
Les chats de l'île des Chats-Démons étaient considérés comme des chats errants : ils n'appartenaient à personne. Et puis, un corps spirituel de yōkai n'était de toute façon placé sous la garde de personne.
Quant au kyūso qui s'était battu contre le nekomata, il n'était certainement plus en vie.
Car depuis le départ des habitants, aucun préposé de la préfecture ni aucun touriste n'avait été blessé. Si le nekomata était mort et le kyūso encore en vie, il y aurait forcément eu de nouvelles victimes.
Prise au dépourvu par cette proposition, Aoi hésita un instant, puis demanda au nekomata :
« Tu veux venir chez nous ? »
« Miaaaou. »
L'esprit du nekomata frotta son front contre la jambe d'Aoi pour lui dire qu'il la suivrait.
