Les résultats de la deuxième épreuve furent publiés : sur les sept mille quatre cent quatre-vingt-deux candidats, cinq cent cinquante-huit étaient reçus.
L'Association des onmyōji s'était fixé pour objectif d'« en faire réussir plus de cinq cents chaque année », et réglait la difficulté de l'examen pour y parvenir : tout se déroulait donc à peu près comme prévu.
Les quatre cent cinquante-huit derniers furent directement reconnus onmyōji de rang F.
Les cent premiers, eux, furent reconnus onmyōji de rang E à titre provisoire.
La troisième épreuve concernait ces cent premiers ; ceux qui la réussissaient étaient reconnus onmyōji de rang D, dit de niveau moyen.
« Bon. Qu'allons-nous faire ? »
Le soir de la deuxième épreuve.
L'homme qui dirigeait l'examen d'État cette année, Gokidō Yoshiichirō, onmyōji de rang A et chef de la famille Gokidō, avait réuni ses deux adjoints et leur posait la question.
S'il la posait sur un ton si détendu, c'était que l'une des adjoints était sa sœur aînée, Kasuga Yayoi, et l'autre son frère cadet, Gokidō Yoshisuke.
Entre frères et sœur, lorsqu'ils se voyaient en privé, ils ne s'embarrassaient pas de formules guindées.
Si la direction de l'examen d'État revenait toujours aux mêmes, c'était parce que les familles d'onmyōji puissantes l'assuraient à tour de rôle. Depuis trois ans environ, cette année comprise, c'était le tour des Gokidō.
Sa sœur avait changé de nom en se mariant, mais elle était à l'origine une onmyōji de rang B du nom de Gokidō.
Yoshiichirō, directeur général, était de rang A ; Yoshisuke, l'un des adjoints, de rang B.
Les Gokidō formaient une grande famille d'onmyōji capable de fournir à elle seule le directeur général et ses deux adjoints.
« Qu'allons-nous faire ? Il n'y a rien à faire. Que mes filles soient deuxième et troisième, c'est regrettable, mais c'est une question de niveau. Grand frère, il suffit de tout faire dans les règles. »
Yoshisuke, solidement charpenté, l'avait déclaré avec aplomb.
La troisième épreuve consistait en combats où les candidats s'affrontaient directement.
Un onmyōji de niveau moyen recevait de grosses commandes et affrontait plus souvent des yōkai puissants. Quelqu'un capable de perdre contre un autre candidat ne pouvait se voir accorder la qualification moyenne qui l'enverrait combattre des yōkai puissants.
L'Association, qui ne voulait pas faire débuter au niveau inférieur la carrière des mieux classés, appariait les adversaires par les deux bouts : le 1er contre le 100e, le 2e contre le 99e, et ainsi de suite.
Elle estimait aussi que, pour les moins bien classés, passer d'abord par le bas de l'échelle au niveau inférieur augurait mieux de leur progression.
Si l'un tenait dix minutes face à l'autre, ou s'ils se neutralisaient pour un match nul, tous deux restaient au rang E.
Seuls les cinquante vainqueurs au plus, soit au plus un dixième des reçus, accédaient d'emblée au niveau moyen.
La troisième épreuve ne donnait pas de note, faute de pouvoir chiffrer la valeur de l'adversaire.
Les cinquante vainqueurs étaient donc classés dans l'ordre de leurs résultats à la deuxième épreuve.
Kazuki, lui, affronterait le 100e à la troisième épreuve ; s'il gagnait, il obtiendrait la qualification d'onmyōji de rang D et serait en même temps reçu major de l'examen d'État.
Alors que Yoshisuke répondait au directeur général Yoshiichirō de faire les choses dans les règles, selon l'usage, ce fut leur sœur aînée, Yayoi, qui intervint.
« Il ne s'agit pas de cela, Yoshisuke. Kamo Kazuki, qui a le même âge que Sara et Shion et parvient à les battre, n'est pas humain. Alors, qu'est-il réellement ? Voilà ce qui nous inquiète. »
Devant cette question de « la véritable nature de Kamo Kazuki » soulevée par Yayoi, Yoshisuke se tut.
Les jumelles de Yoshisuke, Sara et Shion, qui avaient passé l'examen au même âge que Kazuki, étaient deuxième et troisième ; qu'elles soient battues avait quelque chose d'anormal.
Les Gokidō sont une lignée descendant des dieux démons Zenki et Goki.
Zenki et Goki vivaient autrefois dans les monts Ikoma et semaient le malheur parmi les hommes.
On raconte qu'En no Ozunu, fondateur du shugendō, cacha alors les cinq enfants des dieux démons pour leur faire comprendre la douleur des parents dont on tue les enfants. Les dieux démons s'amendèrent et, dès lors, servirent En no Ozunu.
En no Ozunu est un être céleste à qui l'on prête même, dans le Nihon ryōiki (822), l'anecdote d'avoir asservi le dieu Hitokotonushi, qui apparaît dans le Kojiki (712). C'est aussi un tengu hors catégorie, plus puissant que les Huit Grands Tengu du Japon, qui porte également le nom d'Ishizuchi-san Hōkibō.
Son disciple Zenki devint plus tard l'un des Huit Grands Tengu du Japon, Ōmine-san Zenkibō.
Autrement dit, les Gokidō sont les disciples du fondateur du shugendō, qui soumit jusqu'aux dieux, et une maison où coule le sang des dieux démons et des Huit Grands Tengu du Japon.
Portant le sang de deux lignées de yōkai redoutables, les Gokidō recèlent une quantité de ki hors du commun.
Même face à un héritier de l'illustre famille d'onmyōji des Kamo, ils ne pouvaient pas être surpassés en quantité de ki par un humain.
« S'il est de la lignée du maître d'Abe no Seimei, perdre sur le plan des techniques n'a rien de honteux. Mais le ki enfermé dans le troisième talisman de protection égalait, à lui seul, celui de Sara ou de Shion. C'est impossible pour un humain. »
« … C'est vrai. »
Yoshisuke se représenta la force de ses filles jumelles, Sara et Shion.
Les Gokidō choisissaient leurs époux en fonction du sang et des capacités susceptibles de donner d'excellents descendants.
Et sur la base de l'ascèse reçue directement du fondateur du shugendō, ils avaient affiné leurs méthodes d'entraînement par essais et erreurs pendant plus de mille trois cents ans.
Un Gokidō qui s'entraînait correctement atteignait à quinze ans le rang C, celui d'un tengu ordinaire, et, à moins d'être un cancre, le rang B avant vingt ans.
Yoshisuke était le fils cadet de la branche principale, mais il possédait l'expérience et la force nécessaires pour remplacer son frère à la tête de la famille s'il lui arrivait quelque chose, et il avait choisi son épouse en tenant compte de cette éventualité.
Sara et Shion avaient donc un sang qui ne le cédait en rien à celui de la branche principale.
À la deuxième épreuve, Sara avait battu Shion, mais cela tenait seulement à leur différence de tempérament.
L'aînée, Sara, était d'un caractère posé, et son tempérament, défensif, tenait du dieu démon.
On dit des dieux démons qu'« un dieu démon ne prend pas de chemin détourné ». Pas de petites ruses tortueuses : il relève le défi en face, dignement.
La cadette, Shion, était d'un caractère combatif, et son tempérament, offensif, tenait du tengu.
Le tengu, c'est le chien céleste. Au Japon, on en fait aussi un renard céleste, mais, comme son nom l'indique, il parcourt le ciel et balaie ses ennemis.
Même Shion, du type offensif, obtenait des résultats honorables grâce à la puissance occulte que lui conférait la lignée des dieux démons et des Huit Grands Tengu. Quant aux talismans confectionnés par Sara, du type défensif, ils étaient véritablement d'un niveau surhumain.
Le directeur général Yoshiichirō reprit :
« Qu'un Gokidō soit battu par un "simple humain" du même âge, c'est impossible. Kamo Kazuki est quelque chose qui surpasse la lignée des dieux démons et des Huit Grands Tengu. Quel genre de phénomène surnaturel est-ce ? Et que se passera-t-il s'il s'implante dans l'Association des onmyōji ? Bon. Qu'allons-nous faire ? »
Répétant les mêmes mots, Yoshiichirō précisa qu'il ne cherchait pas à truquer l'examen, mais à savoir quoi faire de cet être mystérieux apparu soudainement.
Que du sang non humain coule dans les veines de quelqu'un, l'Association des onmyōji n'en avait cure.
Les Gokidō eux-mêmes descendaient de dieux démons et de grands tengu, et le célèbre Abe no Seimei avait pour mère Kuzunoha, un renard céleste.
Si l'on affirmait que seul un humain de sang pur était digne d'être onmyōji, on renierait les mérites d'Abe no Seimei et de ses descendants, qui avaient soutenu l'Onmyōdō japonais.
La famille Abe et ses descendants, les Tsuchimikado, étaient les chefs de la voie de l'astronomie, l'une des deux grandes branches de l'Onmyōdō. Sans elle, l'Onmyōdō japonais serait amputé de moitié.
Avoir du sang de yōkai ne rendait donc pas inapte à être onmyōji.
Mais ce qu'était Kamo Kazuki intéressait au plus haut point les Gokidō. D'autant plus qu'il s'était présenté à un examen dont ils avaient la responsabilité.
Pour expliquer ce qui l'inquiétait au juste, Yayoi exposa à Yoshisuke un scénario concret.
« Supposons que Kamo Kazuki soit malveillant, qu'il soit promu au rang B et devienne responsable de terrain d'une préfecture. »
« … Hum. »
« Il aurait alors connaissance de toutes les missions de sa préfecture : s'il y avait un onmyōji gênant, il pourrait lancer contre lui un grand yōkai pour se débarrasser de l'importun. Et il pourrait faire de son secteur un territoire de démons qui dévorent les gens ordinaires. »
Ce serait une crise qui menacerait l'existence même de l'Association des onmyōji.
Si un seul membre de la lignée directe des Gokidō était malveillant, l'Association pourrait encore l'entraver. Face à un adversaire de force égale, on pouvait se défendre ; face à un adversaire plus puissant, c'était difficile.
Kamo Kazuki avait déjà obtenu des résultats supérieurs à ceux de Sara et Shion. Le rang B était acquis pour l'avenir, mais il était fort possible qu'il ne s'en tienne pas là.
« Il pourrait très bien atteindre le rang A. S'il est malveillant, ni l'Association ni les Gokidō ne peuvent fermer les yeux. »
Ainsi conclut Yayoi.
Les Gokidō, descendants de Zenki et Goki, avaient ouvert à Zenki, dans le village de Shimokitayama, au pied du mont Ōmine, sommet sacré du shugendō, une hôtellerie de temple pour les ascètes. Et aujourd'hui encore, plus de mille trois cents ans plus tard, fidèles à la promesse faite à En no Gyōja, ils continuaient de la tenir.
Les Gokidō étaient une famille si attachée à la loyauté que le prénom de chaque garçon né chez eux comportait obligatoirement le caractère « Yoshi », celui de la loyauté.
Une lueur de compréhension dans les yeux, Yoshisuke se rangea aux raisons de Yayoi et Yoshiichirō.
« J'ai compris. Mais comment vérifier s'il est bon ou mauvais ? Si nous le lui demandons, il ne dira jamais rien qui le ferait échouer à l'examen. »
Yoshiichirō non plus ne pensait pas pouvoir lui tirer les vers du nez par un interrogatoire, face à quelqu'un venu passer l'examen d'État d'onmyōji.
Des yōkai qui répondent « oui » quand on leur demande s'ils sont malveillants, il y en avait à foison, mais c'était pour se jouer de leur adversaire quand ils avaient l'avantage écrasant.
Personne n'était assez idiot pour se présenter à l'Association des onmyōji en déclarant être un yōkai maléfique.
« Pas un interrogatoire : nous jugerons son tempérament au combat. S'il se bat avec de l'énergie yang ou divine et que la nature qu'il montre est bonne, nous le considérerons comme bon pour l'instant. S'il est mauvais, nous réagirons de diverses manières selon le degré. »
« Kamo Kazuki est premier. Contre le 100e, on n'en tirera rien. »
Il était impossible de changer d'adversaire.
L'appariement n'était qu'un usage et ne figurait pas formellement dans le règlement, mais avec deux Gokidō à la deuxième et à la troisième place, on ne pouvait pas le modifier arbitrairement.
Bien sûr, savoir bien confectionner des talismans ne voulait pas dire être fort en combat réel.
Mais les Gokidō avaient aussi jeté un œil aux vidéos de Kazuki.
Ses cinq Yatagarasu chassaient des petits oni, parmi lesquels se trouvait un oni moyen ; chacun des cinq possédait donc au moins la force d'un rang D. Autrement dit, la force de Kazuki en tant qu'onmyōji dépassait celle de cinq rangs D.
Le rang D, en Occident, correspondait à la force d'un homme-lézard.
On ignorait au juste le niveau du 100e qui affronterait Kazuki, mais même un champion du monde d'arts martiaux ne pouvait vaincre physiquement un rang D. Et s'il avait un ki puissant, il ne serait pas 100e : sa défaite sans appel était inévitable.
« Il suffit d'organiser un match d'exhibition à la fin. Faire affronter le premier, Kamo Kazuki, aux deuxième et troisième, Sara et Shion, en même temps. À condition que, s'il accepte et gagne, les Gokidō le recommandent pour le rang C. »
« Je vois. »
Après cette explication, Yoshisuke comprit bien des choses.
L'Association des onmyōji du Japon était une organisation constituée pour que « les onmyōji japonais exorcisent efficacement les créatures surnaturelles du Japon ».
En agissant de façon organisée, on évitait qu'une préfecture ait des zones mal protégées, et les victimes diminuaient.
L'examen d'État d'onmyōji servait à sélectionner et classer de nouveaux onmyōji utilisables à cette fin, et accorder un rang élevé à un onmyōji fort et utile était conforme à son esprit.
Or cette année, c'était la famille Gokidō qui dirigeait l'examen.
Recommander au rang supérieur un major de valeur ne posait aucun problème, tant que l'intéressé n'avait pas de lien avec leur propre famille.
« Je préviendrai Kamo Kazuki à l'avance, en tant que directeur général. Yoshisuke, explique la situation à Sara et Shion. »
« Mais Kamo Kazuki acceptera-t-il ? »
« S'il prend la peine de poster des vidéos et de se faire remarquer à l'examen, c'est qu'il veut monter vite. Argent, statut ou honneur, peu importe : il ne laissera pas passer l'occasion qu'on lui offre. »
« … Entendu. Je vais en parler à Sara et Shion. »
C'est ainsi qu'un combat entre Kazuki et les jumelles Gokidō fut intégré à l'examen.
« Au fait, vous deux, vous ne voudriez pas emporter deux bâtons de bonite séchée chacun ? Avec mes jumelles, on en a six. Même nous, on ne pourra pas tout manger. »
« … »
Les Gokidō, qui organisaient l'examen, ne pouvaient pas avouer qu'ils jetaient la bonite séchée.
Fixés par le regard puissant de Yoshisuke, sa sœur et son frère aînés en acceptèrent deux chacun.
