« Tu as été précipité en enfer par erreur sur la personne. »
C'était donc à cela que ressemblait un grand ciel dégagé ?
L'homme, qui avait subi des tourments sans fin au point que ce souvenir même avait disparu des recoins de sa mémoire, contemplait le ciel bleu, hébété, comme s'il le voyait pour la première fois de sa vie.
« Dans la montagne, tu as porté secours à une femme en fuite, tu t'es battu avec l'homme qui la poursuivait, et vous êtes tombés ensemble d'une falaise. Les débris de vos corps se sont mêlés, et vos âmes ont été confondues. »
Les paroles du Juge traversaient le cœur vide de l'homme.
« Celui avec qui tu as été confondu avait commis quantité d'enlèvements, de séquestrations, de viols et de meurtres. C'est lui qui aurait dû tomber dans l'Enfer de la Grande Chaleur Brûlante. Toi, tu n'avais commis aucun crime qui méritât l'enfer. »
L'Enfer de la Grande Chaleur Brûlante est situé juste au-dessus de l'Enfer Avīci, considéré comme le plus profond des Huit Grands Enfers.
Pour y tomber, il faut avoir enfreint tous les préceptes : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas commettre d'inconduite sexuelle, ne pas mentir, ne pas boire d'alcool, ne pas souiller ceux qui observent les vœux.
Autrement dit, c'est l'enfer où l'on précipite ceux qui ont commis tout à la fois « le meurtre, le vol, la liaison avec qui n'est pas son conjoint, le mensonge, l'ivresse, et le viol d'une nonne ou d'une fillette ».
Un monde où l'on vous arrache la peau avec des sabres de flammes et où l'on vous verse du fer bouillant sur le corps. On y subit des tourments dix fois pires que dans l'Enfer de la Chaleur Brûlante, situé juste au-dessus.
La durée de ces tourments est de 436 551 680 milliards d'années.
L'homme ne savait déjà plus depuis combien de temps il brûlait. Son âme s'était usée jusqu'à la corde depuis bien longtemps.
À cette âme brisée et vide, le Juge annonça :
« Tu aurais dû aller en Terre Pure, mais tu as trop baigné dans la souillure de l'Enfer de la Grande Chaleur Brûlante. Tu seras donc purifié par le cycle des renaissances. »
« … Tue-moi… c'est ta… faute… »
L'homme implora en rognant la plus grande partie de ce qui lui restait d'âme, comme s'il la taillait pour en extraire les mots.
Le Juge secoua la tête : c'était non.
« C'est impossible. »
Pourquoi était-ce impossible ?
N'ayant même plus la force de le demander, l'homme se teinta tout entier de désespoir.
Face à cet homme qui ne semblait plus devoir résister à quoi que ce soit, le Juge déclara :
« Pour contenir la souillure qui imprègne ton âme, je te donnerai une quantité suffisante de ki. Et pour ta prochaine vie seulement, tu garderas aussi tes souvenirs. »
Pourquoi me laisser le souvenir de la souffrance ? protesta l'homme en son cœur.
Voyant qu'il ne semblait pas consentir, le Juge compléta son explication.
« Le monde où tu renaîtras est infesté de yōkai et de créatures métamorphes. Une grande puissance occulte y deviendra un savoir-faire. Et plus tu chasseras le mal, plus la purification de ton âme s'accélérera. »
Tout cela n'arrangeait que le Juge, songea l'homme avec amertume.
Continuer à vivre en gardant ses souvenirs, c'était une souffrance.
Il aurait dû aller en Terre Pure : pourquoi lui infliger de nouveau la souffrance ?
Mais le Juge conservait son expression sévère et ne montrait aucune intention de revenir sur sa décision.
Sans doute ne considérait-il pas ceux qu'il jugeait comme ses égaux.
« … Je pardonne… en échange… le double… »
Comprenant qu'il était vain de se plaindre, l'homme exigea, en guise d'ultime résistance, que la quantité de ki qu'on lui donnerait soit doublée.
Parce qu'il n'avait aucune idée de ce qu'il aurait pu demander d'autre.
Et le Juge accéda à sa demande.
« Soit. C'est un pouvoir qu'on n'accorde normalement pas, mais moi aussi, je te pardonne. »
Il n'avait commis aucun crime qui méritât un pardon.
C'était plutôt le Juge qu'il aurait fallu juger.
Voilà ce que pensait l'homme, mais il comprenait aussi que protester ne servirait à rien.
Aucun humain ne reconnaît de droits humains à une fourmi. Entre l'homme et le Juge, c'était exactement le rapport entre la fourmi et l'humain.
Une fourmi coupable d'autre chose s'était glissée dans l'enfer qu'il administrait, alors il la renvoyait dans son monde d'origine.
Et au passage, pour qu'elle ne répande pas la souillure de l'Enfer de la Grande Chaleur Brûlante et n'affecte pas ce monde, il la désinfectait en la remplissant de ki.
Il ne pouvait que se rendre à l'évidence : pour le Juge, ce n'était guère plus que ça.
J'aurais dû dire le triple, ou le quadruple.
Voilà ce que pensa l'homme, mais au moment de parler, il ne lui restait déjà plus la force de prononcer « triple » ou « quadruple ».
Il aurait alors pu dire « cinq fois », mais il n'avait même plus la force d'y penser.
Sa demande acceptée, soulagé, l'homme se relâcha et, enfin, rendit ses dernières forces.
