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Chapitre 8

Chapitre 8 - Un pressentiment

21 octobre 2026 ~5 min · 961 mots

En voyant Rietz l'emporter, je poussai un soupir de soulagement.

Rietz allait donc, pour l'instant, servir la maison Louvent comme simple fantassin.

« I-il est fort, ce type. » « Il a gagné, le bougre. » « Un Malkien, pourtant... »

Aucun des soldats ne s'opposa à ce que Rietz devienne un vassal de la maison.

Personne n'avait le courage de contredire mon père, certes, mais l'arrivée d'un homme fort était aussi une bonne nouvelle pour eux : ils n'avaient aucune raison de s'y opposer. Un seul camarade solide de plus, et chacun avait moins de chances de mourir.

Après avoir posé son sabre de bois, mon père vint vers moi.

« Tu avais raison : j'ai senti chez Rietz un vrai talent pour l'épée. Il deviendra un jour un bretteur de tout premier ordre. »

Il avait sans doute mesuré l'étendue de ce talent en l'affrontant lui-même.

Pourtant, la valeur martiale n'était qu'un des talents de Rietz. Ses véritables dons étaient ceux d'un général et d'un homme politique.

« Ars, tu avais déjà repéré le talent de Millet pour l'arc. Et cette fois, tu as repéré celui de Rietz. Tu as peut-être un pouvoir particulier. »

Mon père semblait se douter que je possédais [Évaluation].

« Je te l'ai déjà dit : savoir reconnaître les hommes de talent est une qualité essentielle pour un seigneur. Mais les reconnaître ne suffit pas, on risque même de creuser sa propre tombe. Il faut aussi savoir les mener. »

Ce n'était toujours pas un discours à tenir à un enfant de quatre ans.

Mais savoir les mener... Il n'avait pas tort.

On pouvait réunir autant de gens de talent qu'on voulait : sans la capacité de les diriger, c'était un trésor qui pourrissait au fond d'un coffre.

Pire encore, on courait le risque d'être trahi et tué par un subordonné trop compétent.

Je devais le graver dans ma mémoire.

« Si ton don pour reconnaître les hommes est réel, et si tu apprends en plus à les mener, alors, dans cette ère de troubles, tu pourrais t'élever très haut. Devenir un grand noble, non... »

Mon père marqua une pause.

« Tu pourrais même t'élever jusqu'au trône d'empereur. »

Il lâcha ces mots d'un trait.

Empereur.

Autrement dit, celui qui ramènerait la paix sur le continent de Summerforth, déchiré par la guerre, et dominerait son époque. C'était ce que mon père voulait dire.

Je ne me croyais pas capable de devenir un personnage aussi considérable, et je n'en avais pas l'intention. Ça avait tout l'air de s'accompagner d'une foule d'ennuis.

Tout ce que je voulais, c'était manoeuvrer de façon à ne pas mourir.

« Ha ha ha, je plaisante. Comme si l'on pouvait devenir empereur en partant d'un fief aussi petit. Allons, si tu restes en vie et transmets la maison Louvent à la génération suivante, je n'en demanderai pas plus. »

Mon père plaisantait, apparemment. Il rit en me caressant la tête, puis quitta le terrain d'entraînement pour regagner ses appartements.

Une fois mon père parti, les soldats entourèrent Rietz et le supplièrent de faire, lui aussi, un combat d'entraînement avec eux.

Sans doute voulaient-ils sentir par eux-mêmes à quel point il était fort.

Mais après son échange acharné avec mon père, Rietz avait les mains qui tremblaient au point de ne plus pouvoir tenir un sabre de bois.

Les combats avec les soldats furent donc remis à plus tard.

***

Bon, Rietz était devenu notre vassal, c'était très bien, mais restait à savoir où il allait loger.

Les soldats avaient une maison au village et vivaient là-bas. Fallait-il lui chercher une maison vide au village, ou le loger ici, au manoir ?

Quand je posai la question à mon père, il me répondit qu'une chambre de domestique était libre et qu'on pouvait l'y installer.

Je me disais moi aussi qu'au village, il serait en butte aux discriminations et ne s'y sentirait pas très bien : j'étais donc favorable à ce qu'il vive au manoir.

En contrepartie, il ne se contenterait pas de se battre : il effectuerait aussi des tâches de domestique.

« Euh, vous êtes sûr que je peux vraiment devenir votre vassal ? Quelqu'un comme moi ? »

« Encore ? Tu m'as dit la même chose au moins trente fois depuis que c'est décidé. »

Je faisais visiter le manoir à Rietz. Un domestique avait proposé de s'en charger, mais je voulais discuter avec lui et devenir son ami, alors j'avais dit que je m'en occuperais.

« C'est que, voyez-vous, je n'arrive pas à y croire. Devenir le vassal d'une famille noble... »

« Cette maison n'est que celle du seigneur d'un fief insignifiant, et toi, tu n'as été engagé que comme simple fantassin. Ce n'est pas un conte de fées. »

« M-mais pour quelqu'un comme moi, que personne ne voulait regarder nulle part, c'est déjà un rêve. »

Rietz avait le regard perdu au loin. Il repensait peut-être à ses épreuves passées.

Il mit ensuite un genou à terre et inclina la tête devant moi.

« Seigneur Ars. Sans vous, je serais mort au bord d'un chemin. Je vous remercie du fond du coeur. »

Voilà comment il me remercia.

« Tu n'as pas besoin de me remercier. Si je t'ai pris à mon service, c'est parce que je compte sur ta force. J'attends beaucoup de ce que tu feras. »

« Oui. Je fais ici le serment de consacrer toute ma vie à vous rendre ce que vous m'avez donné, seigneur Ars. »

Rietz prononça son serment avec force.

Je décidai de croire à ces paroles.

Dans les années à venir, il ne me trahirait jamais et me sortirait encore et encore des pires situations. En l'entendant prêter serment, j'eus le pressentiment de cet avenir.

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