« Tu as l'air d'avoir des ennuis. »
J'adressai la parole à Rietz.
Il commença par me foudroyer du regard, mais en voyant que j'étais un enfant, son expression se radoucit.
« Si tu parles à quelqu'un comme moi, les adultes vont te gronder. Ne t'occupe pas de moi, et va-t'en vite. »
Il dit cela en se relevant. Apparemment, il s'inquiétait pour moi.
En m'approchant pour mieux voir son visage, je constatai qu'il avait des traits d'une grande finesse. Au Japon, il aurait pu devenir une idole, sans exagérer.
Ses cheveux étaient courts et noirs. Il était grand, sans doute plus d'un mètre soixante-quinze. À quatorze ans, il atteindrait probablement un mètre quatre-vingt-cinq.
Enfin, l'apparence de Rietz importait peu. C'était en voyant ses capacités que j'avais décidé d'en faire mon subordonné.
« Je t'ai abordé en connaissant les risques. Deviens mon vassal. »
Je le lui annonçai sans détour.
« Euh, eh bien… c'est un jeu ? Hum… J'aimerais bien jouer avec toi, mais en ce moment, je n'ai pas vraiment le cœur à ça. »
Rietz eut un sourire gêné.
Il prenait apparemment cela pour des enfantillages.
Je ne lui avais pas encore dit que j'étais le fils du seigneur ; c'était donc normal.
« Ce n'est pas un jeu. Je suis Ars Louvent, le fils du seigneur qui gouverne ce village. J'ai senti en toi un talent hors du commun, alors je veux que tu deviennes mon vassal. »
En entendant ces mots, Rietz changea de visage du tout au tout.
« Le fils du seigneur… ? Toi ? »
Il me dévisagea d'un œil soupçonneux.
On ne pouvait pas lui en vouloir. J'étais vêtu de façon misérable pour qu'on ne devine pas que j'étais le fils du seigneur.
Et comme il n'était sans doute pas de ce village, mon visage ne devait rien lui évoquer.
« Bref, si tu as des ennuis, viens avec moi.
— Non, mais… »
Rietz hésitait. Il devait se demander s'il pouvait vraiment compter sur un enfant pareil.
C'est alors qu'un gargouillis s'éleva de son ventre.
« Tu avais faim ?
— Euh, oui, mais…
— J'ai de la nourriture en quantité. Si tu viens, je te ferai manger.
— … Euh, eh bien… »
Mes paroles semblaient le faire vaciller sérieusement.
Et finalement :
« Euh, laissez-moi venir, s'il vous plaît… »
me demanda-t-il, les joues un peu rouges.
***
« Au fait, je ne me suis pas présenté. Je m'appelle Rietz Muses. Et toi, c'est Ars Louvent, c'est ça ?
— Oui, c'est ça. »
En chemin vers le manoir, Rietz se présenta.
J'en profitai pour lui poser toutes sortes de questions sur lui.
« Pourquoi étais-tu dans ce village, Rietz ?
— Il s'est passé beaucoup de choses. J'étais dans une compagnie de mercenaires, mais beaucoup de ses membres sont morts à la guerre. Presque tous les officiers qui commandaient sont tombés, alors il n'y avait plus rien à faire et la compagnie a été dissoute. J'ai erré un peu partout sans savoir où aller, et j'ai fini par arriver ici. »
Il en avait visiblement bavé.
Mais avec ses capacités, ne pouvait-il pas vivre en entrant dans une autre compagnie de mercenaires ou en se faisant garde du corps ?
Je lui posai la question.
« Impossible. Personne n'embauche un gamin marka sans renommée comme moi. On ne peut pas lui faire confiance, tu comprends. Dans mon ancienne compagnie, j'y étais depuis tout petit. »
Rietz m'expliqua cela avec un sourire gêné.
Effectivement, il devait être difficile pour quelqu'un à qui l'on n'accordait aucune confiance de devenir garde du corps ou d'entrer dans une compagnie de mercenaires.
En temps normal, vouloir faire d'un jeune homme croisé par hasard son vassal du jour au lendemain serait tout aussi étrange.
Si l'[Évaluation] ne m'avait pas appris que ses statistiques valaient celles de Nobunaga, je ne me serais jamais lancé dans une telle folie.
Tout en bavardant, nous arrivâmes au manoir.
En voyant ma maison, Rietz resta bouche bée.
« C-c'est ta maison ? »
me demanda-t-il.
« Je t'ai dit que j'étais le fils du seigneur.
— C'était… vrai… Euh, pardon, je veux dire, excusez-moi d'avoir parlé aussi familièrement au fils de monseigneur.
— Peu importe.
— Hein ? Mais attendez un peu. Si vous êtes le fils du seigneur, alors quand vous m'avez dit tout à l'heure que vous vouliez faire de moi votre vassal, ce n'était ni une plaisanterie ni un jeu…
— Évidemment, j'étais sérieux.
— Q-quoi ?! »
Rietz était stupéfait.
Il avait l'air de ne plus savoir quelle tête faire.
D'abord, je ferais manger Rietz, puis je supplierais Père de le prendre comme vassal.
« Monsieur Ars ! Vous êtes encore sorti ?! Vous me causez bien du souci ! S'il vous arrivait quoi que ce soit, c'est moi qu'on tuerait ! »
Juste à ce moment-là, le majordome accourut.
Il s'agissait de Kranz, un majordome approchant la cinquantaine.
Il servait la maison Louvent depuis des lustres.
C'était lui qui s'occupait de moi au quotidien.
« Garde tes sermons pour plus tard. Prépare plutôt à manger.
— Vous avez faim ?
— Non, ce n'est pas pour moi. C'est pour lui. »
Je désignai Rietz, qui se tenait derrière moi.
« Hein ? M-mais c'est un Marka ! Faire entrer un être aussi vil dans le manoir ! À quoi pensez-vous donc ?! »
Kranz, rouge comme une pivoine, me sermonna.
Il était déplaisant de voir Rietz victime de discrimination, mais on n'y pouvait rien.
La discrimination envers les Marka avait des racines profondes. Tous ceux que je connaissais, au moins, considéraient les Marka comme une race inférieure.
C'était ancré comme une évidence ; impossible de changer cela aussi facilement.
Quelques arguments n'y changeraient rien.
« Bref, apporte vite à manger. Il meurt de faim. »
J'ignorais s'il était vraiment en train de mourir, mais je le dis pour souligner l'urgence.
« … Entendu. Même s'il s'agit d'un Marka, ce serait triste qu'il meure. Mais une fois qu'il aura mangé, vous le mettrez dehors immédiatement ! »
Sur ces mots, Kranz partit chercher de la nourriture.
Il était plus détesté que je ne l'aurais cru.
Pourrais-je vraiment en faire mon vassal dans ces conditions ?
Non, j'y parviendrais, coûte que coûte.
Rietz deviendrait forcément un élément indispensable pour moi.
Il me sauverait sans doute la mise à maintes reprises. Pas question de le laisser filer maintenant.
Kranz rapporta du pain et de l'eau.
« M-merci beaucoup ! »
C'était un pain dur et sans goût, mais Rietz le mangea avec un plaisir évident.
« Bien, à présent, mettez-le dehors !
— Impossible. Je l'ai amené ici pour en faire mon vassal.
— Q-que… Qu'est-ce que vous racontez ?! Une chose pareille !
— Bref, je vais en parler à Père. »
Je pris Rietz par la main et, ignorant Kranz, l'entraînai de force vers la pièce où se trouvait mon père.
