Nous avions prévu de rester environ deux jours, mais comme nous avions trouvé quelqu'un de talent plus tôt que prévu, nous avions repris le chemin du manoir.
Nous montions à trois sur le même cheval. J'avais un corps de petit enfant, et Charlotte n'était pas non plus très développée pour son âge, si bien que monter à trois était possible.
Cependant, avec trois cavaliers sur le dos, le cheval ne pouvait pas galoper à pleine vitesse, et nous n'avancions pas très vite.
« Dire que j'avais un tel talent... On dit que le ciel ne donne jamais deux dons à la même personne, mais moi, j'en ai reçu deux. »
Charlotte avait soudain murmuré ces mots.
« Deux dons ? Et quel est le second ? »
« Mon visage. »
« ... Je vois. »
Cette enfant semblait avoir une opinion anormalement haute de son propre visage.
Comme elle n'avait pas tort, je ne pouvais rien y redire, cela dit.
« Au fait, comment tu as su que j'avais un talent pour la magie ? »
« Il me suffit d'un regard pour savoir quels talents possède une personne. »
« Ah bon. »
Elle me répondit d'un ton dont on ne pouvait dire s'il était admiratif ou non.
Charlotte avait un caractère un peu insaisissable, et je ne savais pas encore bien quel genre de personne elle était.
Mon père me l'avait dit : il ne suffisait pas de repérer les gens de talent, il fallait aussi savoir s'en servir correctement.
Pour cela, je devais bien connaître le caractère de ceux que je prenais pour vassaux.
Je décidai de lui demander comment elle en était arrivée à devenir esclave.
« Charlotte, pourquoi étais-tu devenue esclave ? »
« ... C'est une histoire à faire pleurer ceux qui l'écoutent comme celle qui la raconte. »
Pour avoir fini esclave, elle avait sans doute un passé terrible. Je m'attendais à moitié à ce qu'elle refuse d'en parler et garde le silence, mais elle commença son récit.
« Je n'ai jamais connu le visage de mes parents. J'ai grandi dans les bas-quartiers. »
D'emblée, un passé bien lourd.
Avait-elle subi des horreurs là-bas, avant d'être vendue ? Quelque chose de ce genre ?
« Dans les bas-quartiers, je subissais des horreurs tous les jours... enfin non, en fait, j'étais la cheffe de tous les petits voyous de la ville. »
Rien à voir.
Elle était la cheffe, rien que ça. Enfin, pendant l'enfance, il n'y a pas une grande différence de carrure entre garçons et filles, et elle avait un Commandement élevé : qu'elle soit devenue la cheffe n'avait rien d'étonnant.
« Le seigneur de ces bas-quartiers était un sale type. Il prenait des impôts énormes, il vivait dans le luxe, il m'énervait. On commençait à manquer de nourriture, j'avais tellement faim que j'allais mourir, alors je suis entrée dans son manoir pour voler à manger, mais on m'a repérée et attrapée. Normalement on m'aurait exécutée, mais comme j'étais jolie, ils ont dit que je me vendrais cher, et ils m'ont vendue comme esclave. »
Somme toute, elle ne devait s'en prendre qu'à elle-même.
Cela dit, si ce seigneur était vraiment corrompu et qu'elle avait été acculée au point de mourir de faim si elle ne volait pas, peut-être n'avait-elle pas eu le choix.
« Alors ? Tu as pleuré ? »
« Non, pas vraiment... Et toi, tu disais que c'était une histoire à faire pleurer celle qui la raconte, mais tu ne pleures pas non plus. »
« Ah, c'est vrai. »
Même quand je le lui fis remarquer, elle resta parfaitement détachée.
J'avais essayé de discuter avec elle, mais elle restait insaisissable. J'avais compris comment elle était devenue esclave, mais je n'avais pas réussi à cerner son caractère.
Après plusieurs heures de plus à être ballottés par le cheval, nous arrivâmes enfin au manoir.
***
Nous arrivâmes au manoir en fin d'après-midi.
Je me rendis aussitôt auprès de mon père et le priai de prendre Charlotte pour vassale.
« Hors de question. »
C'était la réponse à laquelle je m'attendais.
« À quoi penses-tu ? Faire d'une femme un mage de combat ? Les femmes sont faites pour être protégées par les hommes, pas pour être envoyées au combat. »
« Je me doutais que vous diriez cela, Père, mais son talent pour la magie surpasse de loin celui de tous les autres, c'est pourquoi je l'ai ramenée. »
Mon père me dévisagea d'un regard sévère.
« Seigneur Raven, ce que dit le seigneur Ars est la vérité. Cette jeune fille, Charlotte Reiss, possède une puissance magique capable de tenir tête à mille hommes. »
Rietz prit ma défense.
Nos visages étaient si désespérément sérieux que...
« Très bien. Qu'elle me montre une fois ce dont elle est capable. Si elle possède vraiment un talent extraordinaire comme vous le dites, je la prendrai pour vassale en tant que mage de combat. »
Mon père finit par céder.
Nous changeâmes ensuite d'endroit pour commencer l'épreuve.
Utiliser la magie de Charlotte sur le terrain d'entraînement aurait été extrêmement dangereux. Nous cherchâmes donc un autre endroit, avec un grand espace dégagé.
Il y avait une parcelle, autrefois un champ, aujourd'hui à l'abandon et envahie par les mauvaises herbes. Nous y posâmes une caisse en bois en guise de cible.
La rumeur selon laquelle on allait mettre Charlotte à l'épreuve s'était apparemment répandue, car des soldats étaient venus assister au spectacle.
« Une femme, mage de combat ? » « Il paraît que c'est une recommandation du jeune maître. » « Cette fois, quand même, je me demande... » « Les femmes, ça peut utiliser la magie ? » « Elle est jolie, il veut peut-être en faire sa future épouse. » « Dis pas de bêtises, le jeune maître n'a que quatre ans. »
Ils racontaient toutes sortes de choses, sans se gêner.
Ils se tairaient dès qu'ils auraient vu la magie de Charlotte, inutile de m'en soucier.
« Alors, commence. »
Aux mots de mon père, Charlotte se mit à préparer son sort. La mise en place était simple, et une seule démonstration lui avait suffi pour savoir s'y prendre.
Puis elle tendit la paume de sa main gauche vers la caisse, prononça l'incantation et lança une Balle de feu.
La boule de flammes fila droit vers la caisse et la frappa de plein fouet.
L'explosion fut légèrement plus forte que la première fois qu'elle avait utilisé la magie.
En une seule utilisation, la magie de Charlotte avait déjà progressé. Ce qu'elle deviendrait une fois qu'elle s'entraînerait sérieusement donnait le vertige.
Les soldats venus en spectateurs restèrent sans voix devant ce spectacle. Ils écarquillaient les yeux, la sueur leur coulait le long des joues.
Même mon père, que peu de choses parvenaient à surprendre, en restait bouche bée.
Pendant un moment, le silence régna sur les lieux.
Puis...
« ... Très bien. Je l'emploierai comme mage de combat. »
Mon père prononça ces mots, encore ébranlé.
