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Chapitre 5

Chapitre 5

24 octobre 2026 ~18 min · 3 593 mots

Le vieil homme cacha soigneusement l'argent sous son étal et jeta un regard alentour. Puis il poussa un soupir de soulagement et prit son couteau. La lame était rouillée par endroits, mais son tranchant restait affûté.

« Y a-t-il quelque chose qui vous ferait plaisir, monsieur ? »

« Sculptez n'importe quoi. »

Le vieil homme tira de son baluchon plusieurs morceaux de bois et les disposa dans un coin de l'étal. C'était le pire bois qui soit, rongé par les vers et gorgé d'eau. Il en prit un et se mit à le tourner dans tous les sens. Puis son couteau se mit en mouvement, sans la moindre hésitation.

« Que sculptez-vous ? »

Je lui posai la question en regardant le morceau de bois s'amincir sous la lame.

« Ah, celui-ci, c'est un lapin, monsieur. »

Le vieil homme répondit sans arrêter ses mains. Tandis que le couteau étincelait encore et encore, le morceau de bois prit rapidement la forme d'un lapin. Comme les autres figurines alignées sur l'étal, il débordait de vie.

« Avec ce petit gars-là, ce sont les pattes arrière qui comptent, voyez-vous. Il faut que les pattes arrière aient l'air prêtes à bondir, hop, hop, hop, sinon ça ne ressemble pas à un vrai lapin. »

Tout en parlant, le vieil homme entreprit de sculpter avec soin les pattes arrière du lapin. En moins de cinq minutes, l'animal était terminé. Posé sur l'étal, il contenait une force ramassée, comme s'il allait jaillir d'un instant à l'autre.

Au centre de cette force se trouvaient les pattes arrière, exactement comme le vieil homme l'avait expliqué. Ce spectacle me stupéfia. Je ne sentais pas la moindre trace de mana dans cette sculpture. Et pourtant, elle possédait tant de vie.

« Comment une telle chose est-elle possible ? » demandai-je, surpris.

« Ah, ça, ce serait mon secret de métier... »

Le vieil homme cessa de sculpter et hésita. Après s'être humecté les lèvres à plusieurs reprises, il vérifia de nouveau les pièces d'or sous l'étal et ferma les yeux très fort.

« Je peux vous le dire, mais il ne faudra le répéter à personne, monsieur. »

Quand j'acquiesçai, le vieil homme prit un nouveau morceau de bois. Puis, de la pointe de son couteau, il le tapota çà et là.

« Ça, ici, ce sont les points vitaux de ce gars-là. »

À ces mots, j'examinai attentivement le morceau de bois. Les endroits où les cernes du bois se resserraient, ceux qui avaient pourri, les marques laissées par les insectes. C'était à ces endroits que le vieil homme faisait des entailles.

« Quand les cernes du bois se resserrent, j'me dis que c'est une partie qui n'a pas poussé comme il faut. Et si c'est pourri ou mangé par les bestioles, j'me dis que c'est la partie la plus faible. »

Il avait raison.

« Quand on regarde où toutes ces choses se rassemblent, une sorte de fil apparaît. »

Le vieil homme relia ces points par une courbe étrange. Une fois qu'il les eut tous joints, le caractère du bois commença à ressortir nettement. J'avais beau le voir de mes propres yeux, je ne comprenais absolument pas pourquoi un tel écoulement s'était formé.

« Si le fil du gars de tout à l'heure était enroulé sur lui-même, celui-ci est tendu bien droit. »

Ce bois donnait effectivement l'impression de se tenir plus droit et plus raide que les pattes arrière du lapin. Lorsque le vieil homme y promena son couteau, ce fut un oiseau qui apparut cette fois. Les ailes de cet oiseau sans nom semblaient retenir le vent, comme s'il allait s'envoler d'un instant à l'autre.

« C'est comme ça : chaque morceau de bois a un fil qui n'appartient qu'à lui, et moi, je le fais ressortir. En lui donnant la forme qui lui va le mieux, voyez-vous. »

Le fil. C'était une chose à laquelle je n'avais jamais pensé. J'avais beau l'examiner sous tous les angles, cela me paraissait étranger. Pour résoudre cette énigme, je ne cessai de poser des questions au vieil homme. Je pris même le couteau pour essayer de sculpter moi-même, mais le résultat n'avait pas la moindre vie.

Malgré tout, peu à peu, je m'efforçai d'assimiler ce que disait le vieil homme. Apprendre quelque chose de nouveau de la sorte était un immense plaisir. Cet échange, qui semblait ne jamais devoir finir, ne prit fin qu'après le coucher du soleil.

Le vieil homme était à bout de forces et ne pouvait plus sculpter. J'en éprouvai beaucoup de regret. Mais je ne pouvais pas le retenir plus longtemps. J'avais déjà appris tout ce que je pouvais apprendre, et le reste, c'était à moi de le maîtriser.

« Héhé, merci, monsieur. Merci, monsieur ! »

Le vieil homme ne cessait de s'incliner tout en ramassant l'argent caché sous l'étal. Je m'inclinai à mon tour devant lui. Pour lui, quelques pièces d'or représentaient peut-être une somme énorme, mais pour moi, le savoir qu'il m'avait transmis était un trésor bien plus grand. Je fis flotter dans les airs les figurines qu'il avait sculptées et les examinai sur le chemin de l'atelier.

C'était ça.

J'entrevoyais une percée.

Je courus jusqu'à l'atelier et pris en main un couteau à sculpter, exactement comme le vieil homme. J'attrapai le morceau de bois le plus ordinaire de l'atelier et me mis à le tailler. Ce n'est qu'au bout d'un long moment que je parvins tant bien que mal à en terminer un.

La sculpture était affreusement miteuse. Elle était plus laide que le tout premier pantin que j'avais fabriqué. Et je ne sentais pas vraiment le fil dont avait parlé le vieil homme.

Pourtant, je n'étais pas déçu. Je pris un autre morceau de bois. Les faiblesses de ce bois. Le vieil homme avait dit qu'en reliant ces faiblesses, on pouvait voir le fil. Mais alors, pourquoi relier des faiblesses révélait-il le fil ? Qu'était-ce donc, le fil ?

Je continuai de sculpter. Je ne parvenais ni à trouver ni à comprendre cette chose appelée fil. Cette fois, j'essayai de sculpter un lapin. Je n'y sentis aucune vie.

Oui, la vie. J'étalai les sculptures du vieil homme et les examinai. Quand on suivait le fil, la vie en jaillissait. Le lapin semblait prêt à bondir d'un instant à l'autre, et l'oiseau prêt à s'envoler d'un instant à l'autre. Le serpent rampait, et le personnage débordait de vitalité. Je devais comprendre tout cela en plaçant cette vie au centre.

Plusieurs mois passèrent ainsi.

Je ne parvenais toujours pas à saisir pleinement ni le fil ni la vie.

C'était un royaume que le vieil homme avait atteint au prix de toute une existence. Il était bien naturel que je ne puisse pas le saisir en si peu de temps. Malgré tout, j'avais obtenu un tout petit résultat.

Je sortis du bois-bleu et me mis à sculpter.

Au début, je sculptai des oiseaux, des lapins et ce genre de choses. Peut-être parce que je m'étais bien habitué à sculpter sans mana, les sculptures furent vite achevées. Le mana que renfermait le bois-bleu ne repoussait pas la lame.

Je sculptai longtemps ainsi. Puis, à partir du moment où j'eus l'impression d'avoir pleinement saisi la nature du bois-bleu, je commençai à lui donner des formes humaines.

Lorsque je lui donnais forme humaine, j'insufflais doucement du mana dans la lame. C'était là le petit résultat dont je parlais. Je ne pouvais ni comprendre ni toucher le fil de la vie. Mais il y avait une chose, et une seule, que je pouvais voir : le fil du mana.

Sculpter en suivant le courant, sans aller à l'encontre du mana du bois. Voilà comment il fallait travailler ce bois. Le couteau chargé de mana glissait naturellement sur le bois. Alors c'était donc ça. Ce genre de fil n'existait-il que dans le bois ? Non. Tout être qui possédait du mana devait avoir son propre fil.

Ce genre de fil devait exister en moi aussi. Cette petite prise de conscience se changea en pluie et imbiba la pousse dans ma poitrine. Je pouvais sentir pleinement le fil que renfermait la pousse. Je pouvais aussi sentir ce courant grandir peu à peu. Sentant le mana affluer, je continuai de sculpter comme hébété.

Au milieu de tout cela, l'image des pantins me vint naturellement à l'esprit. J'allais mettre dans les pantins les années qu'avait vécues la femme du portrait, et les exprimer. Ce serait là le fil naturel de cette femme.

Ainsi, je fabriquai une à une les armatures des pantins. Plutôt que de copier simplement son apparence extérieure, je sculptais en imaginant le fil que cette femme avait dû posséder.

Il y aurait trois pantins en tout.

Des pantins ayant l'apparence d'une jeune fille, d'une femme d'âge mûr et d'une vieille femme.

Il était impossible d'exprimer cette femme avec un seul pantin. Pour exprimer la vieille femme, je conservai le fil rugueux du bois et montrai les traces du temps. Pour exprimer l'apparence de la jeune fille, je façonnai le fil avec douceur et délicatesse, faisant ressortir la fragilité propre à la jeune fille.

Rien que pour les sculpter ainsi, il me fallut près d'un an. Mais pendant tout ce temps, ma poitrine fut emplie d'un sentiment d'accomplissement. Chaque fois que j'achevais une partie des pantins, une prise de conscience, loin d'être petite, imbibait mon cœur. La sensation de la pousse en train de grandir me procurait une satisfaction plus forte que n'importe quel plaisir.

Et quand j'eus enfin terminé tous les pantins, je m'assis sur place et pleurai longtemps de joie. Les pantins renfermaient chacun leurs propres années. Mais je n'étais toujours pas satisfait. J'avais le sentiment de pouvoir rendre le fil des pantins plus parfait encore.

Alors je cherchai longtemps ce qui leur conviendrait. Un vieil arbre, des pierres renfermant la puissance de la terre, une eau pleine de vitalité, des os de monstres, et bien d'autres choses. En passant en revue ces matériaux aux propriétés magiques, je choisis avec soin, un par un, les éléments des pantins.

D'abord, les yeux. La partie la plus importante chez un humain. Pour eux, je me procurai des joyaux d'ambre forgés dans la lave, je les fendis et les y sertis. Cet ambre, qui avait enduré la lave et absorbé du mana, renfermait la chaleur de la lave et insufflait de l'intelligence aux yeux des pantins.

Je sculptai aussi des os de monstres pour recouvrir leurs articulations en douceur et les rendre naturelles.

Pour figurer les poils sur l'ensemble de leur corps, je fis fondre divers minerais à l'aide du mana, les étirai comme du fil et les en ornai. Pour insuffler la vie aux pantins, je réduisis en poudre des pierres spirituelles d'un blanc laiteux, que l'on disait extraites uniquement des profondeurs de l'île, et l'appliquai sur leur peau.

En plus de cela, je me procurai toutes sortes de matériaux et m'efforçai de faire ressortir le fil des pantins. Résultat, je parvins à fabriquer des pantins qui semblaient pouvoir bouger d'un instant à l'autre. J'engloutis toutes mes pièces d'or dans leur fabrication, mais je ne le regrettai pas.

Pendant que je les fabriquais, je ne pensais ni aux dirigeables, ni aux billets, ni à l'université, ni à rien d'autre. Je me concentrais simplement sur la fabrication de ces pantins, et j'y prenais plaisir.

Ces pantins iraient bientôt à Père.

Pourquoi Père m'avait-il demandé de fabriquer ces pantins ? Je ne savais même pas qui était cette femme. Mais je savais qu'elle manquait à Père. Sinon, il n'aurait pas conservé son portrait avec autant de soin.

Quand j'avais commencé à fabriquer les pantins, je n'en pensais rien de particulier, mais pour le moi d'aujourd'hui, ces pantins étaient comme mes propres enfants. C'était peut-être pour cela que je voulais faire ressortir encore davantage leur perfection.

Je pensai à la demeure de Père. Cette maison semblable à une grotte. Avec une puissance comme celle de Père, il n'aurait pas été étrange qu'il se fasse bâtir un château bien plus grand. Mais Père restait là. Même si la chaise et la table étaient tout usées, il ne les remplaçait pas.

Père restait-il dans cet endroit exigu à cause des souvenirs qu'il renfermait ? J'osai le supposer. Dans ce cas, j'allais mettre cela dans les pantins. Me remémorant le décor de la grotte que j'avais vu ce jour-là, je commençai lentement à insuffler de la magie dans les pantins.

Cette magie n'était pas une magie qu'Ojo m'avait enseignée. C'était une magie que la pousse avait fait éclore à un moment donné, tandis que je fabriquais les pantins. Ojo avait dit qu'en grandissant, les mages finissaient par connaître ainsi leur propre magie. Comme c'était une magie que seul ce mage pouvait utiliser, on l'appelait magie innée.

Je donnai à cette magie le nom de « Respiration profonde magique ». Elle n'avait qu'une seule fonction : donner au pantin un rythme régulier et de la vie au gré des battements de son cœur de mana. Quand on utilisait cette magie, le pantin donnait l'impression d'être vivant et de bouger.

L'ancien moi utilisait cette magie en la plantant simplement dans le cœur de mana. Mais après avoir pris conscience du fil du mana, j'avais appris qu'on pouvait s'en servir de bien d'autres façons.

Si, au lieu de la loger seulement dans le cœur, je gravais aussi cette magie dans les veines et les points vitaux formés là où le fil se rassemblait, le pantin bougerait plus encore comme s'il était vivant.

Jeune fille, elle avait dû courir et jouer avec entrain en compagnie d'un garçon. Arrivée à l'âge mûr, elle avait dû tenir la maison. Dans la vieillesse, elle avait dû lutter contre la maladie. N'avait-elle pas traversé toutes ces étapes de la vie aux côtés de Père, dans cette grotte ? Je voulais mettre ce cours des années dans les pantins.

Ils avaient dû se confectionner des bouquets et se les offrir. Ils avaient dû aussi s'asseoir à table et manger ensemble. En vieillissant, ses genoux avaient dû s'affaiblir, la faisant souffrir à chaque pas. Son corps avait dû devenir si faible qu'il lui était difficile de déplacer le moindre objet. Père, étant mage, avait dû l'aider à ses côtés.

Ainsi, je contemplai les portraits du livre et imaginai toutes sortes de choses. Bien entendu, tout cela n'était rien de plus que des divagations dans ma tête. Mais en poursuivant ces rêveries, je parvins à comprendre quelle magie je devais planter dans les pantins.

Dans les veines de la jeune fille, j'insufflai une puissance vigoureuse. À chaque battement du cœur de mana, la vitalité montait dans tout le corps du pantin.

Dans les veines de la femme d'âge mûr, j'exprimai une vigueur déclinante. Une partie était légèrement désaxée, et j'y mis la sensation de s'user au fil du temps.

Dans les veines de la vieille femme, je ne mis que de faibles traces. Ce courant qui s'éteignait avec la maladie, c'était le fil qu'aurait une vieille femme.

Achever tout cela me prit encore un an. Une fois tout terminé, vidé de mes forces, j'appelai Nounou. Nounou aussi avait beaucoup vieilli entre-temps, et elle était couverte de cheveux blancs et de rides.

« ... Dis à Père que les pantins sont terminés. »

Après avoir dit cela, je perdis connaissance et m'endormis. À mon réveil, j'étais dans mon lit. Nounou avait dû m'y porter. Tout en buvant l'eau que Nounou avait fait bouillir, je fis le point sur les prises de conscience que j'avais acquises. Nounou m'apprit que les serviteurs de Père étaient venus emporter tous les pantins, puis elle me regarda avec inquiétude.

Je ne savais pas s'ils satisferaient l'œil de Père. Mais il était certain qu'ils étaient ce que j'avais fait de mieux. Non, je pouvais affirmer avec assurance que j'avais créé une œuvre plus parfaite encore.

J'ignore quelle fut la réaction de Père en voyant ces pantins.

Ce n'est que lorsque Père m'envoya un billet une semaine plus tard que je sus qu'il avait été satisfait.

Par la suite, mes pantins acquirent la réputation d'avoir satisfait jusqu'à Père, et ils se vendirent comme des petits pains. Le temps que le dirigeable arrive, j'avais de quoi acheter un billet de plus. Avant de partir, je remis la moitié de cet argent à Nounou.

Lui laisser autant d'argent après mon départ n'avait rien d'un gaspillage. Nounou était devenue très vieille à présent. Comme sa vie ne valait pas mieux que celle d'une mauvaise herbe, elle mourrait sans doute peu après mon départ.

J'ignorais qui étaient mes parents. Le clan se contentait de mettre des enfants au monde. Il ne les élevait pas. Pour quelqu'un comme moi, Nounou était pour ainsi dire ma famille.

J'avais aussi songé à lui acheter un billet, mais je ne pouvais pas emmener jusqu'au continent une femme déjà si âgée et la faire souffrir. Le lien qui nous unissait s'arrêtait ici.

Je consolai Nounou qui sanglotait, puis montai à bord du dirigeable.

« Partons pour le continent et entrons à l'université. Et devenons un vrai mage ! »

Le dirigeable commença à s'élever.

En dessous, la terre où j'étais né et où j'avais grandi se mit à rapetisser, encore et encore. Le dirigeable monta haut dans le ciel, au-delà des nuages, et mit le cap sur le continent. L'île en contrebas était plus petite que je ne l'avais cru. Ainsi, le dirigeable fit route vers le continent.

J'étais devenu mage et, en suivant les enseignements d'Ojo, j'avais pu quitter l'île.

Oui, j'avais agi exactement comme ce mage l'avait voulu.

Ojo avait planté en moi des rêves du continent et de l'université. J'avais agi comme il me guidait, et au bout du compte, j'avais quitté l'île de cette façon.

Je ne savais pas pourquoi il avait cherché à m'envoyer au loin. Comme le contrat l'empêchait de nuire au clan, je ne pouvais que penser qu'il avait voulu m'éloigner. Père aussi avait peut-être fermé les yeux tout en connaissant la vérité.

Ce n'était pas là tout ce qu'Ojo avait en tête. Ce n'est qu'après être arrivé sur le continent et en avoir bavé pendant plusieurs années que je découvris le piège d'Ojo. Ce mage ne m'avait pas enseigné de tout son cœur. Il avait simplement fait de nous des mages, comme le voulait le contrat.

Le savoir qu'il m'avait donné, la magie qu'il m'avait apprise, n'étaient rien de plus que les bases les plus élémentaires sur ce continent. Ses connaissances en matière de pantins étaient elles aussi de pacotille. Quand je m'en rendis compte pour la première fois, je grinçai des dents.

Quand il m'enseignait, il faisait comme s'il m'accordait quelque chose d'extraordinaire, mais tout cela n'avait été que des bases. Ojo était un vieux renard qui ne mentait jamais, mais qui cachait toutes sortes de choses. L'idiot, c'était moi, pour l'avoir cru et suivi.

Il habillait de petites choses en grandes choses. Il me guidait aussi avec des faits retouchés. Aucun de ces actes ne me nuisait. Ce n'étaient pas des choses qui déclenchaient le contrat. C'est ainsi que j'errai sur le continent en mage à moitié dégrossi.

Ce n'est que dix ans après avoir quitté l'île que j'arrivai à la cité universitaire. J'avais dépensé tout l'argent que j'avais, traversé des crises mortelles, et j'y étais parvenu de justesse.

Une fois arrivé à ce moment-là, plutôt que de l'agacement ou de la colère, je n'éprouvais pour Ojo que de l'admiration et un respect sincère.

Dans cette situation défavorable, où il était lié par un contrat et ne pouvait rien faire, Ojo avait imaginé le plus grand profit qu'il pouvait en tirer. Cette attitude, se protéger soi-même et toujours penser à son intérêt, on pouvait dire que c'était la posture la plus élémentaire qu'un mage se devait d'adopter !

Ce fut la dernière leçon que m'accorda Ojo.

Quoi qu'il en soit, le passé était désormais derrière moi. L'avenir était juste devant mes yeux. L'université !

Le jeune homme qui avait crié son rêve en quittant l'île s'était endurci pendant dix ans à travers toutes sortes de crises et avait atteint cet endroit. Ce mur qu'on appelait l'université ne m'arrêterait jamais.

J'allais devenir un grand mage et stupéfier le monde !

À cet instant,

Mon entourage se mit à se brouiller comme des gouttes d'eau.

La résolution que je venais de prendre s'évanouit comme de l'écume.

L'espoir s'éteignit, et seule une sensation humide et désagréable emplit mon corps.

Ah, c'est vrai. C'était un rêve.

« Bon sang. »

Je me pris la tête à deux mains. À l'aide du mana, j'expulsai de force l'ivresse qui me malaxait le cerveau. Être chassé d'un rêve plein d'espoir et ramené de force à la réalité, ce contrecoup donnait l'impression qu'il allait m'achever.

Cette bière contenait du mana de haute pureté ? Foutaises. Ils l'avaient forcément coupée avec des cauchemars. Sinon, jamais je n'aurais fait un rêve aussi désagréable.

Demain, j'irais là-bas tout réduire en miettes. Vendre de la camelote pareille. Dans un accès de colère inutile, je jetai la chope de bière au loin.

Dix ans avaient passé depuis.

Vingt ans depuis que j'avais quitté l'île, et dix ans depuis que j'avais mis le pied dans cette cité gigantesque.

Pendant tout ce temps, je n'avais pas avancé d'un seul pas.

L'université ? Je n'en avais même pas franchi l'entrée.

J'avais échoué neuf fois à l'examen.

Ah, avec aujourd'hui, ça faisait dix.

« Putaiiiiin... »

Quelque chose me mouilla le visage.

La pluie devait tomber de quelque part. Ce n'étaient absolument pas des larmes, snif.

À trente-trois ans, je tentais encore d'entrer à l'université, candidat pour la onzième fois.

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