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Chapitre 1

Chapitre 1 — Éveil

27 septembre 2026 ~22 min · 4 234 mots

[... Et ainsi le monde gela, et sa civilisation autrefois glorieuse disparut sans laisser de trace. Il ne resta que le déclin de ceux qui se terraient sous des braises mourantes et la ruine inéluctable qui approchait.]

Dans un monde où tout avait gelé, des empreintes marquaient l'étendue de neige d'un blanc immaculé.

Un chevalier coiffé d'un heaume, un voleur serrant une dague enduite de poison, une Sainte portant une masse d'armes, et d'autres encore.

Leurs regards, brillants de courage, de foi et de cupidité, étaient fixés sur la tour massive, la seule chose de ce monde blanc à ne pas avoir perdu sa couleur.

[La soixante-dix-neuvième Expédition entra dans la Tour gelée. Pour ramener le feu dans ce monde, ou simplement pour quelques pièces d'or.]

[Que la gloire et la bénédiction de Dieu accompagnent leur voyage sacré.]

Le monde blanc disparut, remplacé par d'épaisses ténèbres, la lueur faible des torches, la mort, le sang et la folie.

« Putain, j'aurais dû garder mes soins ? »

[Pile ou face]

[Face / Pile]

[Face]

[Échec]

[L'Expédition Reichmann fut finalement dévorée par la folie du Labyrinthe.]

Je me grattai la tête tandis que l'écran devenait noir.

La Tour du Labyrinthe gelé.

Couramment appelé Donjon de la Mort, ce jeu était en gros un roguelike. Chaque fois qu'on y entrait, les cartes, les monstres et l'agencement changeaient aléatoirement.

Les monstres n'avaient pourtant rien de mignon.

Des cadavres boursouflés venus de la mer Noire, des asticots géants, des Mimiques à visage, des hydres humaines. Tous plutôt grotesques.

C'était comme Darkxst Dungeon, ce jeu de dark fantasy qui avait été populaire.

'Et si un personnage meurt une fois, il faut tout recommencer pour le monter.'

Les Expéditions qui exploraient le donjon disposaient d'innombrables classes : Chevaliers du Nord, Guerriers barbares, Saintes, Sorcières, Archers elfes, voleurs, Alchimistes, Marionnettistes...

La difficulté était si brutale que le niveau et l'équipement étaient indispensables, et la composition du groupe comptait tout autant. Les traits et les dispositions propres à chaque personnage faisaient aussi la différence.

Rien que ça en aurait fait un jeu ordinaire, mais le Donjon de la Mort avait quelque chose d'inhabituel.

Les systèmes Pile ou face et Mémorisation.

[Au moment où vous alliez installer le camp, vous avez senti une présence menaçante.]

[Vous avez décidé de tirer à pile ou face.]

[Succès.]

[Votre Expédition a passé la nuit sans encombre.]

La pièce était un gadget qu'on pouvait utiliser aux grands tournants, ou quand un personnage se retrouvait en danger.

Comme si un roguelike reposant sur la chance ne suffisait pas, il ajoutait un autre élément aléatoire. Si la pièce tombait bien, on pouvait arracher la victoire aux griffes de la mort, ou tomber par hasard sur une aubaine.

Mais en cas d'échec, on subissait un malheur. Le camp pouvait être attaqué, ou le coup dévastateur d'un ennemi pouvait passer sans résistance.

'Parfois, mieux vaut ne pas la lancer du tout.'

'Pas qu'on puisse toujours en décider soi-même.'

C'était ce qui distinguait les vétérans des amateurs.

Et puis il y avait la Mémorisation.

Les classes qui maniaient un pouvoir divin ou magique, comme les Saintes, les Sorcières et les mages, ne pouvaient plus utiliser leurs sorts une fois qu'elles avaient épuisé tous ceux qu'elles avaient mémorisés. Elles devaient attendre le lendemain pour les mémoriser de nouveau.

'Dans la Forêt maudite, où apparaissent les monstres à spores, il faut des sorts de feu. Dans la Cité du Destin, où apparaissent les monstres liés au feu, les sorts de glace ou d'eau sont indispensables.'

Mémoriser la bonne magie pour la bonne situation était un talent en soi. Comme leurs usages étaient limités, les sorts possédaient une puissance et une polyvalence immenses.

Cela faisait des mages la classe la plus importante du jeu. Qu'on monte bien un mage, et la difficulté démentielle du jeu chutait brutalement.

Non, vraiment, il suffisait de monter à fond les Mages de feu.

[Les habitants de la terre maudite vénèrent le feu. Dans ce froid qui gèle jusqu'à l'âme, seuls les vestiges du soleil peuvent le tenir en respect.]

Comme les Mages de feu étaient traités en héros, ils recevaient beaucoup de soutien, non seulement dans le Labyrinthe, mais aussi hors des villes.

« Le feu ? Rien à foutre. Les mages, ça utilise Projectile magique. »

Au début, je m'étais bien amusé avec les Mages de feu moi aussi, mais j'avais fini par emprunter une autre voie. Une fois devenu vétéran, le jeu était devenu trop facile.

« Pour un truc rafistolé à partir de choses vues ailleurs, c'est étonnamment peaufiné. »

Pendant un temps, j'avais été tellement accro au Donjon de la Mort que j'allumais mon ordinateur dès que je sortais du boulot.

« Ah, putain ! »

Et puis j'avais été aspiré dans le jeu.

***

Une magnifique beauté elfe et une petite amie elfe noire !

Les louanges et l'admiration d'innombrables gens !

J'avais transmigré dans un autre monde !

C'était génial !

De toute façon, je n'étais pas très attaché à ma vie au XXIe siècle. Un pays au taux de natalité de 0,7, promis à la ruine. C'était mieux que de vivre comme un type d'1,70 m noyé chaque jour sous les heures sup.

'Je vais me servir de mes connaissances de vétéran et profiter à fond de ce nouveau monde !'

...

C'est ce que je pensais.

Il ne m'a pas fallu longtemps pour comprendre à quel point je m'étais trompé.

« Je suis foutu. »

Fiouuuu !

Des flocons se posèrent sur mes cheveux blancs.

Partout où je regardais, ce n'était que neige blanche et montagnes. Au milieu de cette étendue sauvage écrasante se dressait un village misérable, tremblant comme s'il allait s'effondrer d'un instant à l'autre.

« Ian, qu'est-ce que tu fabriques ? Tes mains ne bougent pas. »

La belle elfe que j'avais tant voulue me parlait.

Pourtant, au lieu d'un arc ou de fleurs, elle tenait une charrue et labourait la terre avec une tête de souillon.

« Hé, qu'est-ce que tu fous, putain ? Si je me fais encore tabasser à cause de toi, je te jure que je laisserai pas passer. »

C'était Elena, une orpheline trouvée près du village en même temps que moi.

« O-ouais. »

J'étais devenu un jeune homme nommé Ian, et j'avais été traîné dans la Tour du Labyrinthe gelé, dans le Donjon de la Mort.

Mais la vie idyllique dans un autre monde dont j'avais rêvé ne s'était jamais concrétisée.

D'abord, je n'avais ni fenêtre de statut ni privilège spécial, même après ma transmigration. J'aurais dû pouvoir me servir de mon immense connaissance du Labyrinthe, mais peut-être que la réalité avait d'autres variables. Il n'y avait aucun Labyrinthe à proximité.

Dans ma vie précédente, j'étais si lâche que je n'avais même jamais tué un hamster moi-même. Autour du village, il n'y avait que des terres enneigées et des montagnes qui ressemblaient à l'Everest, et dehors, il faisait assez froid pour mourir gelé en quelques heures.

Ce monde faisait passer une apocalypse ordinaire pour une broutille.

Je vivais toutes les merdes qui pouvaient arriver à un homme moderne largué dans un autre monde sans pouvoirs cheatés.

'Il neige vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le ciel nous déverse des ordures toute la journée.'

'Pourquoi il a fallu que je joue à un jeu pareil ?'

'Donnez-moi une fenêtre de statut à moi aussi, bon sang !'

Je ramassais à mains nues l'engrais fait de merde animale et humaine, je le chargeais sur mon dos et je le trimballais comme un journalier qui transporte du ciment. Le froid empêchait l'odeur d'être trop forte, mais c'était quand même dégoûtant.

À ce stade, je ne le montrais même plus.

« T'as pas envie ? Alors dégage dehors, putain. »

Le premier jour dans ce monde, j'avais vomi à cause de l'odeur et j'étais resté planté là, hébété, si bien que le contremaître m'avait roué de coups.

'Si Elena n'avait pas été là, je serais mort ce jour-là.'

« Hah, hah. »

Un gamin de cinq ans. Quelqu'un d'un peu plus âgé.

Tout autour de moi, des enfants qui n'avaient même pas atteint l'âge adulte cultivaient la terre. Au XXIe siècle, ça aurait été de la maltraitance flagrante, et quelqu'un l'aurait signalé immédiatement. Ici, c'était normal.

« Je suis sérieusement foutu. »

Pour le déjeuner, sous la surveillance du contremaître Berry, on recevait chacun une pomme de terre.

« Bouffez, petits merdeux. »

Des pommes de terre hier. Des pommes de terre avant-hier.

Ici, on mangeait des pommes de terre 365 jours par an.

Une seule par jour, et pas les pommes de terre farineuses, douces et délicieuses de la Terre. Peut-être à cause de la température, elles étaient plus dures et avaient moins bon goût.

Pourtant, c'était un festin trop rare pour que les gens d'ici en mangent quand ils voulaient. Les pommes de terre demandaient peu de fertilité du sol, si bien que les Mages de terre avaient moins d'efforts à fournir, et elles poussaient relativement bien même dans un froid glacial.

Sans les pommes de terre, exactement quatre-vingt-dix pour cent des habitants de ce monde seraient sans doute morts.

'Vive les pommes de terre !'

« Ugh. »

Tout mon corps frissonnait. La peau de mes mains pelait et saignait sans cesse à cause des engelures, mais on s'abritait de la neige sous le toit et on s'enfournait des pommes de terre dans la bouche.

Pour survivre.

Bien sûr, vivre comme ça me ramenait parfois brutalement à la réalité.

« Elena.

— Quoi ? »

Je m'adressai à la beauté elfe, qui s'était enfourné sa pomme de terre entière et se suçait même les doigts comme une souillon.

« J'ai envie de viande. »

Je mourais de faim.

Je voulais de la viande.

Du Spam. Non, je me serais contenté de jambon reconstitué bas de gamme à six pour cent de porc, le reste en poulet haché.

Il y avait de la viande dans ce monde aussi.

Mais même quand les chasseurs rapportaient de temps en temps des bêtes comme des chevreuils ou des lièvres des neiges, ça n'arrivait jamais jusqu'à des orphelins comme nous.

Ça revenait aux notables du coin, comme les forgerons et les chefs de village, et aux classes privilégiées, comme les Mages de feu et de terre. Putain, maintenant je comprenais pourquoi les révolutions prolétariennes éclataient.

« Moi aussi. J'ai tellement envie de cuissots de renne grillés et de cochon de lait rôti entier, putain. »

Elena faisait claquer ses lèvres en parlant, son visage pur en complet décalage avec ses paroles. Je la fixai, impassible.

« T'es une elfe.

— Les elfes, ça peut pas manger de viande ? Espèce de putain de raciste.

— Non, je... pardon. »

Voir cette bouche vulgaire sur un si joli visage me donnait l'impression que tout ce que je savais des elfes était faux.

« Hmph. Quel manque de culture. »

La réalité différait sur bien des points du jeu, qui tournait entièrement autour du Labyrinthe. Je devais poser beaucoup de questions pour apprendre ce que savaient les gens d'ici, et Elena parlait beaucoup.

C'est comme ça qu'on était devenus proches.

Bien sûr, le savoir d'Elena, en tant qu'orpheline, n'était pas particulièrement utile. Mais dans les grandes lignes, ça concordait.

'Il y a une centaine d'années, ce monde a gelé à cause d'une malédiction inconnue.'

'Pour la lever, partout, on envoie des explorateurs dans le Labyrinthe.'

Jusque-là, c'était pareil que dans le jeu.

« Parle pas autant. Ça donne encore plus faim. »

On n'était pas proches des autres enfants. Tout le monde devait économiser jusqu'à l'énergie qu'il fallait pour parler.

Après avoir travaillé du petit matin jusqu'au coucher du soleil, on rentrait.

Dix orphelins dormaient entassés dans une minuscule maison de seize mètres carrés. Un poulailler délabré qui faisait passer la citadelle de Kowloon pour un endroit correct.

« Ugh. »

On s'asseyait par terre, où le froid remontait du sol, on étalait des couvertures, on s'enroulait dans des draps de lin superposés et on tremblait en partageant la chaleur de nos corps. Puis un Mage de feu venait déposer une braise dans le poêle.

« Surveillez bien le feu si vous ne voulez pas mourir gelés. »

Mais la chaleur du feu dépendait du talent du Mage de feu, et comme ils devaient faire la tournée des autres maisons à tour de rôle, il arrivait que le quartier des orphelins ne voie jamais son tour venir.

C'étaient les moments les plus dangereux.

« Ces connards de primitifs médiévaux ne comprennent même pas l'isolation...

— T'es un primitif aussi, alors de quoi tu parles ?

— Moi, c'est différent. Je suis spécial.

— Conneries. »

Treize ans.

Un an avant l'âge adulte.

Elena et moi étions les plus âgés du quartier des orphelins.

« Aaaah. »

En tant qu'aînés de ce poulailler, la première chose qu'on faisait chaque matin, c'était s'occuper du feu et vérifier si quelqu'un était mort.

« Hé, Jimmy est mort.

— Putain. »

On n'avait pas été proches, mais Jimmy restait quelqu'un qui avait vécu à nos côtés. Tandis que je serrais amèrement les dents, Elena ramassa le corps de Jimmy comme un bagage et ricana.

« Allons apporter le corps. Le chef du village nous donnera peut-être quelque chose à manger.

— T'es un démon. »

Était-ce son sang d'elfe ?

Il y avait quelque chose de sérieusement détraqué dans les réactions d'Elena.

Rien que naître en Corée du Sud, c'était déjà avoir une chance qui vous plaçait dans les cinq pour cent les plus favorisés de l'humanité !

Je regrettais d'avoir un jour pensé « Au diable cet enfer de Corée ».

Ouais, ce monde était bien pire que tout ce que j'aurais pu imaginer. Un enfer sur terre où la vie humaine ne valait pas cher, moins que le bétail.

« Oui, oui ! Apportez-le ici ! »

Le vieil homme à l'impressionnante barbiche de bouc était le chef du village.

Même si un orphelin restait un membre du village, il n'avait pas l'air particulièrement attristé par sa mort.

À moins d'être noble, on n'avait pas droit à une sépulture. Sous la Malédiction de l'Hiver, les cadavres pouvaient se relever en morts-vivants, et dans ce monde, les cadavres étaient une ressource importante.

« Oui, oui, mange bien, ma petite Elizabeth. »

Crunch, crunch.

Le corps de Jimmy fut donné en pâture aux cochons élevés par le chef du village.

Ce n'étaient pas des monstres comme les Porcs de chair du Labyrinthe, mais ces salauds voraces mangeaient sacrément bien les cadavres humains.

C'est pour ça que les enfants avaient peur des cochons.

Moi aussi, je les détestais. Ils me rappelaient les monstres du Labyrinthe.

Le pire de ce monde, en réalité, c'étaient les latrines. Il fallait se soulager à un endroit où un vent glacial soufflait de part en part, et parfois, ça gelait avant qu'on ait fini.

'Si je reste ici quelques années, je vais choper des hémorroïdes.'

Des gens étaient même morts gelés quand une tempête de neige s'était soudain levée, incapables de remonter leur pantalon.

Et bien sûr, c'est nous qui ramassions ces cadavres dégoûtants, avant que les cochons du chef du village ne les mangent.

« Elena.

— Ouais ? »

Je frissonnai.

« C'est vraiment un monde de merde.

— Tu t'en rends compte que maintenant ? »

Après qu'on eut apporté le corps de Jimmy, le chef du village, de bonne humeur, nous donna un morceau de viande séchée. Elena le mâchonna, puis me fourra la moitié restante dans la bouche.

« Glup ! »

C'était dérangeant, mais le goût salé et l'arôme de la viande, que je n'avais pas goûtés depuis si longtemps, étaient incroyables.

'Désolé, Jimmy.'

'J'espère que tu auras une meilleure vie la prochaine fois.'

Les gens avaient vraiment besoin de manger des glucides et des protéines de façon équilibrée.

'Oublie la conquête du Labyrinthe, la fortune et les belles femmes à séduire dans ce monde.'

Tout en mâchonnant la viande séchée, je fis des plans pour l'avenir.

'D'abord, il faut que je survive.'

Venir à bout du Labyrinthe était impossible pour quelqu'un d'aussi faible que l'adolescent campagnard que j'étais désormais. Je devais d'abord développer mes capacités et prendre soin de moi.

Alors que je partais pour une nouvelle journée de labeur sacré avec cette ferme résolution, un groupe nous barra la route.

« Hé, les morveux d'orphelins. »

Celui qui ricanait devant nous, c'était Mauk, le troisième fils du chef du village. Il tenait sous le bras une liasse de parchemins en peau de chèvre, comme s'il imitait un Grimoire. Même dans cette situation, il était bien gras et dodu, ce qui montrait assez à quel point il vivait dans le luxe.

« Vous déterrez encore des patates aujourd'hui ?

— On dirait.

— Bossez bien. Nous, on part chasser le lièvre des neiges.

— Ouais, ouais, bossez bien. Avec un peu de chance, vous deviendrez peut-être mages le jour de la cérémonie. Hahahaha !

— Ces petits merdeux sans parents ? Hé.

— Ils finiront dans une Expédition. »

Ils se moquèrent de nous et passèrent leur chemin.

Des décennies de communautés en ligne coréennes et toutes les insultes imaginables sur les parents m'avaient immunisé, mais Elena, pure elfe, s'énerva.

« Putain, je les tue ? »

Je l'arrêtai.

« Non. Si des orphelins comme nous faisaient ça, on aurait de graves ennuis.

— Hmph. »

Le jour de la cérémonie dont avait parlé la bande de Mauk était une chance de changer la vie des orphelins et des villageois comme nous.

Dans ce monde, les mages ne se formaient pas par l'éducation.

On le devenait en étant choisi par un Grimoire.

Dans ce monde gelé au froid extrême, les Mages de feu étaient les plus précieux de tous.

Même quelqu'un capable de produire une minuscule flamme de la taille d'une allumette était traité comme l'une des personnes les plus importantes du village.

Venaient ensuite les Mages de terre. Ils pouvaient rendre la terre fertile et faire pousser des plantes même sur ce sol aride, ce qui les rendait presque aussi précieux que les Mages de feu.

Si l'on prouvait sa valeur de mage, on pouvait même aller au Château.

Il arrivait que l'éveil se produise à un âge plus avancé, mais c'était rare. Chez la plupart des gens, le talent se manifestait au passage à l'âge adulte.

Si le village se donnait tant de mal pour élever des orphelins malgré le manque de ressources, c'était dans l'espoir de produire des mages.

'M'éveiller en tant que mage.'

C'était exactement ce que je visais.

Je n'étais pas un simple habitant primitif du Pays médiéval. J'étais un homme moderne doté du grand savoir, de la dignité et de la culture du XXIe siècle.

Si je n'étais pas spécial, qui l'était ?

***

Enfin, le temps passa. J'eus quatorze ans, et ma cérémonie de passage à l'âge adulte eut lieu.

Fwoosh !

« Ô notre Roi ! Bénis le village de Lumière-du-Sud ! »

Un feu brûlait sur la place du village. Les deux Mages de feu et l'unique Mage de terre du village, vêtus de leurs robes, présidaient la cérémonie.

Il n'y avait jamais assez de mages.

La Mémorisation.

Les gens d'ici n'avaient-ils pas un nombre limité de sorts utilisables chaque jour ?

Le feu créé par un sort durait longtemps, mais la flamme transmise à partir de ce feu faiblissait vite sous la malédiction du froid.

Plus un village comptait de mages, plus il était chaud et prospère.

Autrement dit, aujourd'hui était pour quelqu'un une chance de changer son destin. C'était aussi une fête pour le village.

« Bonne chance, vous deux !

— Nous oubliez pas si vous réussissez ! »

Sous les encouragements des orphelins, Elena et moi nous dirigeâmes vers la place du village.

Une grande foule s'y était déjà rassemblée pour profiter de la fête.

Le chef du village ouvrit la réserve et distribua même le peu d'alcool et de viande qu'ils avaient.

« Yiiiha !

— Hahahahaha ! »

Pour se détourner de la faim, du gel, de l'épuisement et de la peur, les villageois dansaient, criaient bruyamment et se peignaient le visage. La scène avait quelque chose de fou.

« Je vais sûrement devenir Mage de terre. Les elfes sont proches de la terre et des plantes, non ? »

Elena jacassait avec excitation, les joues rouges.

Vraiment ?

Une elfe qui n'avait rien d'une elfe, violente, d'une force absurde et affligée de tremblements des mains, devenir mage ?

« Mm, bien sûr. »

Je ne trouvais pas du tout que ça lui allait.

'T'es parfaite pour faire une barbare du Nord, espèce de garce.'

« Pourquoi mes oreilles me grattent comme ça ?

— Avancez un par un et posez la main sur le Livre de la Guidance. »

Un vieux livre qui sentait la poussière était posé sur l'autel de la cérémonie.

C'était un artefact appelé le Livre de la Guidance. Si quelqu'un avait un talent pour la magie, il pouvait l'ouvrir et suivre la voie de mage. Sinon, le livre ne bougeait pas, quels que soient ses efforts.

« Mauk ! Avance ! »

À l'appel des Mages de feu, Mauk, le troisième fils du chef du village, se dirigea vers l'autel avec une assurance imposante.

Le chef du village était Mage de feu, et son fils aîné aussi. On n'exagérait pas en disant que la magie coulait dans ses veines.

« ... »

Le chef du village regardait son enfant avec une expression tendue, puis poussa soudain un soupir.

« Hoo. »

Nnngh !

Mauk avait beau s'acharner à ouvrir le Grimoire, celui-ci ne bougeait pas.

« C'est impossible !!! »

Le Livre de la Guidance restait parfaitement immobile.

Il n'avait pas été choisi par la magie.

« Pourquoi moi !? »

Il essaya encore et encore, mais le résultat restait le même.

« Pourquoi moi !?! »

Mauk soufflait comme s'il voulait déchirer le livre. Mais le fils aîné du chef du village, qui présidait la cérémonie, écarta Mauk d'une bourrade et lui dit de descendre.

« Descends.

— ... Tch. »

« Crétin. Hé hé. »

Elena se moqua de Mauk.

Je levai le majeur et me moquai moi aussi de ce porc.

Bien fait pour lui. Il aurait dû être plus gentil.

« Suivante, Elena !

— Si je réussis, je te garderai près de moi, Ian. T'es beau gosse. »

Elena me tapota l'épaule, puis marcha avec excitation jusqu'à l'autel et posa la main sur le Livre de la Guidance.

Cette fois non plus, le livre ne s'ouvrit pas.

« Putain. »

Elena regagna sa place avec un soupir.

Elle était si déçue que ses longues oreilles, restées bien droites même quand un ami orphelin était mort, retombèrent.

Après elle, les orphelins devenus adultes et de nombreux autres villageois attendirent la guidance du Grimoire.

Mais le Grimoire, cruel, ne leur donna aucune réponse.

Évidemment.

Si les Mages de feu et de terre étaient si courants, ce monde aurait été un endroit plus vivable.

Puis...

« Suivant ! Kerik, avance ! »

Fwoosh !

Pour la première fois, le Grimoire s'ouvrit.

Il s'ouvrit tout seul, comme s'il était vivant, et des flammes s'élevèrent des motifs géométriques qui apparurent à l'intérieur.

« ... »

Le regard de Kerik se perdit dans le vague, comme s'il voyait quelque chose à l'intérieur.

« Ohhh !

— Kerik a reçu la guidance du feu ! »

Il avait été choisi.

Kerik était le fils d'un métayer du village. Son père était mort de maladie, et la situation de sa famille n'avait cessé de se dégrader.

Désormais, sa vie avait changé.

« Kerik ! Kerik !

— Aaaaah ! »

Au milieu des acclamations des villageois, Kerik serra dans ses bras la mère qui l'avait élevé à la dure, et sanglota.

'Il a touché le jackpot.'

Tandis que je le regardais avec envie, je tournai la tête.

« Enfin... Ian ! »

On avait enfin appelé mon nom.

« ... »

Je m'avançai lentement vers l'autel.

J'avais l'impression que mon cœur allait éclater, et la nervosité ne cessait de me remplir la bouche de salive.

Putain, je devrais bien avoir quelque chose pour de vrai, maintenant ?

Si on m'a jeté dans un monde pareil, je devrais au moins recevoir un privilège spécial ?

Ignorant la sueur froide qui me coulait dans la paume, je posai la main sur le Grimoire.

Les longues oreilles d'Elena se dressèrent bien droites, et elle me regarda comme si elle se demandait si c'était possible.

Fwoooooosh !

Contrairement à ce qui s'était passé quand Kerik avait reçu sa guidance, le Grimoire posé sur l'autel s'ouvrit bien plus violemment au moment où j'y posai la main. Ses pages battaient follement.

En même temps, les motifs géométriques gravés dans le livre s'illuminèrent de plusieurs couleurs.

Bleu, jaune et violet.

Trois couleurs en tout.

« Oh... ?! »

Je souris au milieu des exclamations autour de moi.

Hahahahaha !

Regardez-moi ça, bande de salauds de primitifs médiévaux.

J'ai vraiment été choisi !

C'est moi, le héros !

J'avais du talent pour la magie.

Crépitement.

Une odeur métallique, comme si quelque chose avait fait des étincelles.

Un froid humide m'enveloppa doucement.

Une masse de lumière clignotant en motifs et en formes géométriques.

Ma vue se brouilla, comme si un brouillard s'était posé devant mes yeux, et un monde étrange se déploya.

C'était la Bibliothèque arcanique.

Fin du chapitre 1
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