En regardant entre les barreaux du parapet du pont, je vois bel et bien couler un ruisseau d'environ quatre mètres de large.
L'eau qui murmure est limpide, à mille lieues de toute pollution par les eaux usées.
Folle de joie, je dévale le talus de la berge, me mets à quatre pattes et plonge la tête dans le courant.
Je bois de l'eau claire tout mon soûl, et je peux enfin souffler un peu.
Et voilà, première étape de mon plan de survie : l'eau potable, c'est réglé.
« Reste la nourriture... hein. »
Avec un peu de chance, je pourrai attraper des poissons ou des crevettes de rivière. Il y en a ? Il y en a forcément, non ?
Je commence à remonter le ruisseau vers l'amont, en direction de la forêt.
« Ah ! Des prêles ! »
Sur la pente du talus, un peu à l'écart de la grand-route, des pousses que je connais bien pointent le bout de leur nez ici et là.
Je ne les ai même pas débarrassées de leur amertume, me dis-je, mais la faim l'emporte et je fourre dans ma bouche les prêles que je viens de cueillir.
« ... Beurk, c'est amer... ! »
D'habitude, on fait bouillir les jeunes prêles avant de les laisser tremper dans l'eau pour en ôter l'amertume. Moi, je les ai mangées telles quelles, alors l'amertume m'envahit toute la bouche et j'avale de force.
C'était quoi, déjà ? L'amertume des prêles, c'est un poison léger aux effets hallucinogènes, non ?
Ah, voilà, les alcaloïdes.
Si je me souviens bien, c'est une substance proche des stupéfiants, qu'on trouve aussi dans l'opium ou la morphine.
Je mets les prêles ramassées à tremper dans un coin du ruisseau que j'entoure de petits cailloux, et l'amertume s'adoucit un peu.
Avec un corps aussi chétif, qui réclame désespérément des nutriments, je m'inquiète un peu, mais les prêles sont aussi riches en carotène, si je ne me trompe pas.
Le carotène, qu'on trouve aussi dans les carottes et le brocoli, se transforme en vitamine A quand le corps le décompose, c'est ça ?
En priant pour ne pas me détraquer le ventre, et tout en essayant de ne pas trop en manger, j'en mange quand même pas mal.
Il ne faut pas, hein ? Même en cas d'urgence, ce genre de substance amère est toxique pour le corps humain si on en abuse.
Un peu apaisée, je m'allonge bras et jambes écartés sur le talus et, au cas où j'aurais vraiment mal au ventre, je décide de ne pas m'éloigner du ruisseau pendant un moment.
Un ventre détraqué entraîne la déshydratation, et sans eau potable, ça peut être mortel.
Un corps d'enfant aussi affaibli risque de ne pas y résister.
Ce soir, je pourrais bien dormir ici, à l'ombre d'un arbre, à l'abri du vent, me dis-je avec insouciance.
Seulement voilà.
Une fois mon ventre un peu calmé, mon crâne se met à me démanger furieusement.
J'ai l'impression que tout mon corps me gratte aussi.
Je ne pense pas que ce soit une intoxication due à un poison des prêles de ce monde. J'aimerais le croire, en tout cas.
En tant qu'employée de bureau japonaise moderne, qui faisait quand même attention à la propreté et à son apparence, je ne peux pas supporter d'être couverte de crasse.
Tant que le soleil est haut et qu'il fait chaud, au moins, je retire la robe qui fait penser à une tunique de la Rome antique et je me retrouve toute nue.
Même si quelqu'un me voit, je ne suis qu'une gamine toute plate sans un seul poil.
Quand j'ai vérifié que je ne portais pas de culotte, j'ai aussi constaté qu'il n'y avait de poils nulle part.
À 31 ans, quand de vieux types gras me faisaient des avances, je n'avais déjà pas une grosse poitrine, mais il y avait au moins un peu de gras, modeste, à cet endroit.
Les traces des maltraitances de mon enfance couvraient tout mon corps, un corps que je ne pouvais pas montrer aux autres.
Comparée à mon corps du Japon, cette peau d'enfant sans la moindre cicatrice est presque éblouissante.
À moins de tomber sur un pervers de première catégorie qui fantasmerait sur une fillette décharnée, si on me voit toute nue maintenant, ça devrait seulement faire sourire.
La pauvre, elle est si maigre que ses côtes ressortent nettement, elle n'a plus que la peau sur les os, et du coup son nombril pointe vers l'extérieur.
C'est un corps misérable, sans une once de cette douceur potelée propre aux petites filles.
J'arrache de l'herbe tendre sur le talus, je la froisse entre mes mains, puis je m'assois dans le ruisseau, qui ne m'arrive qu'aux genoux, et je me frotte vigoureusement pour décoller la crasse.
Comme on est au début du printemps, la saison des prêles, l'eau du ruisseau est encore froide, mais je pense que ça reste supportable.
Je plonge la tête sous l'eau encore et encore pour mouiller mes cheveux, emmêlés et raides de saleté, je me masse le cuir chevelu et je frotte mes mèches les unes contre les autres pour éliminer le plus possible de sébum.
Ah... que c'est bon.
C'est fou, les petites filles.
Sans shampoing, sans après-shampoing, sans soin, mes cheveux glissent entre mes doigts, doux comme de la soie.
Autrefois, les gens se brossaient les dents avec du sel ou du sable, non ? Je n'ai jamais essayé, mais je ramasse au fond du ruisseau le sable le plus fin possible et je me frotte énergiquement les dents avec le bout de l'index.
J'ai un peu l'impression d'avoir du gravier plein la bouche, mais j'ai pu me laver les dents et je me sens toute propre.
Oups, il faut aussi laver la robe avant que le soleil ne baisse.
Pour ne pas abîmer plus que nécessaire cette robe en toile de chanvre, qui a l'air plus fragile qu'une fibre synthétique, je mouille le tissu, je l'étale sur un rocher et je le lave en le tapant et en le frottant du plat de la main.
Une saleté brunâtre s'écoule du tissu, ce qui me fait frissonner, mais je persévère et je la lave encore et encore.
Ouah... cette robe était en fait d'un ivoire pâle, la couleur naturelle de la toile écrue...
J'étais persuadée que le tissu était d'un brun grisâtre. Mais à quel point elle était sale ?
Il n'y avait aucune tache de nourriture. Avant de devenir une petite vagabonde, était-elle une enfant d'un milieu où on lui avait appris les bonnes manières ? Ou bien une enfant qui n'avait jamais assez à manger pour se tacher ?
... Sûrement la seconde, me dis-je, et ça me rend triste.
Moi aussi, j'ai subi la négligence avant même d'entrer à l'école primaire, mais même si ma mère ne rentrait pas à la maison, j'avais un appartement pour m'abriter de la pluie et du vent.
Pour la nourriture, j'ai cherché à la bibliothèque ce qui était comestible, je suis allée le cueillir dans la montagne, et j'ai fini par me mettre à la chasse.
Il y a des gens qui disent « les animaux de compagnie font partie de la famille », mais selon mes valeurs à moi, ça donne : « Ça, c'est du bétail, non ? »
Le bétail, voyez-vous... c'est une réserve de nourriture pour les urgences.
Plutôt que d'élever du bétail improductif comme des chiens ou des chats, qui ne font que manger sans rien rapporter, moi, j'élèverais un cochon ou des poules.
Les cochons et les poulets, au moins, ça grandit vite !
