Ah, c'est un rêve.
Je le comprends d'instinct.
Revenue de la forêt de Séoul, je me suis endormie sur le lit confortable de l'Institut de recherche Sehee, et voilà que je marche péniblement sous la pluie.
C'est une scène familière.
C'est l'image de moi-même il y a un an, errant sans but dans la forêt détrempée, en proie à la peur.
Mon corps a beau être devenu physiquement invulnérable, je suis encore sans fin tourmentée par la peur de la mort, à errer sans direction.
La mort approche.
Je ne suis pas essoufflée, mais ma respiration est devenue laborieuse.
J'ai beau avoir atteint un état spectral, libéré des contraintes physiques, je ne peux pas échapper à la mort.
Contrairement à celles des autres Objets, les conditions de ma propre mort ne sont pas visibles.
Je sais d'instinct que la mort approche, mais je ne comprends ni ce qu'elle est, ni comment la conjurer.
La flamme grosse comme un poing qui a remplacé mon cœur brûle désormais plus petite qu'un grain de poussière.
Est-ce l'intuition propre aux Objets ?
Je le sais depuis l'instant de ma renaissance : si cette flamme venait à disparaître, je mourrais.
Mais la flamme ne fait que décliner, sans jamais se raviver.
J'ai beau essayer de la nourrir, me jeter dans le feu ardent, rien ne change.
Avec une sensation d'étouffement, comme si mes entrailles brûlaient, j'ouvre la bouche et laisse l'eau de pluie s'y déverser.
C'est alors qu'une voix calme parvient à mes oreilles.
« Oh, un Objet qui passe par là. Tu ne voudrais pas venir me sortir d'ici ? »
Je me tourne vers l'origine de la voix et je vois une femme qui m'observe à travers des barreaux.
La propriétaire de la voix se tient là, les bras croisés, et m'interpelle d'un ton posé.
À ce moment-là, j'avais renoncé.
Puisque j'allais mourir de toute façon, autant aider quelqu'un avant de partir.
***
L'endroit, qui avait l'air d'une prison ordinaire, était en réalité un Objet de belle taille.
Le sauvetage, qui semblait devoir être simple, a pris des jours, et pendant le temps passé avec cette femme plutôt turbulente, j'ai pu oublier la peur de la mort.
Mais le long tunnel, pareil à un donjon, a fini par prendre fin, et au moment où j'ai atteint le bout du donjon, ma propre vie a elle aussi atteint son terme.
Pendant que Sehee savourait la joie de l'évasion, je me préparais lentement à mourir.
'Au moins, je meurs après avoir sauvé une vie', ai-je pensé.
La flamme en moi avait atteint sa limite.
J'attendais la mort imminente, adossée aux ombres du tunnel lugubre, en regardant Sehee lever joyeusement les bras sous le soleil.
'Ah, c'est vraiment la fin', me disais-je, quand Sehee est revenue dans le tunnel et m'a serrée dans ses bras en disant :
« Merci, merci infiniment ! »
Une légère lueur de larmes dans les yeux, Sehee souriait de toutes ses dents.
À cet instant, la flamme en moi s'est mise à brûler furieusement.
Je ne pouvais penser à rien.
C'était comme si une bombe avait explosé dans mon corps.
Et c'est là que j'ai enfin compris la flamme tapie en moi.
Une flamme qui brûlait au combustible de la comédie et de la tragédie.
La flamme de la curiosité.
Et ainsi, comme Sehee, je me suis mise à chercher des gens qui pourraient servir de petit bois à ma flamme.
C'est un souvenir qui compte.
Un souvenir qui a du sens, mais qui a aussi été terriblement éprouvant ; alors, s'il fallait le ranger quelque part, je l'appellerais un « cauchemar ».
Tandis que ma vue se brouille de plus en plus, je sens quelqu'un me tapoter la joue, et me voilà soudain de retour sur le lit confortable de l'Institut.
***
J'ai fait un rêve plein de nostalgie.
Je soupçonne que c'est parce que je me suis retrouvée dans une situation d'évasion semblable.
La fois où la Faucheuse m'a sauvée alors que j'étais au bord de la mort.
Au milieu de la nuit, sous une pluie battante qui empêchait de voir devant soi.
La Faucheuse, avec sa faible lueur de luciole.
Comparée à l'apparence actuelle de la Faucheuse, l'atmosphère était complètement différente, au point qu'on avait peine à croire qu'il s'agissait du même Objet.
Il n'y avait pas de curiosité, et la Faucheuse semblait presque indifférente à ce qui l'entourait.
La lueur ardente si frappante aujourd'hui était alors à peine visible, et s'éteignait même parfois.
Pourtant, la première fois que je l'ai vue, elle m'a étrangement effrayée.
Cette lueur faible mais brûlante éveillait en moi une peur étrange.
Comparée à aujourd'hui, c'était une lumière de rien du tout, un jeu d'enfant, mais même alors, elle faisait cet effet-là.
J'ai essayé de paraître calme, cachant le tremblement de ma voix en m'adressant à la Faucheuse.
C'était presque un pari.
Un Objet humanoïde qui surgit soudain de l'autre côté de la grille.
Même de type humain, rien ne garantit qu'il comprenne le langage.
Et même s'il le comprend, la plupart des Objets capables de comprendre les humains sont des trompeurs.
Je lui ai parlé dans un état d'esprit proche du pari.
C'était tout ou rien.
Brusquement, la grotte qui m'avait engloutie n'avait plus d'issue, et de dangereux Objets de type argile y rôdaient.
Mourir de faim ou mourir sous les coups des types argile : dans les deux cas, ma vie était en danger.
D'ailleurs, beaucoup de gens étaient morts sous mes yeux.
Par chance, la Faucheuse semblait comprendre à peu près les intentions humaines et n'était pas hostile aux humains.
C'est comme ça que j'ai réussi à survivre.
À l'époque, la Faucheuse continuait de s'enfoncer toujours plus loin dans la grotte, alors que j'aurais dû sortir. J'avais beau la tirer par la main pour chercher une issue près de la surface, elle restait inébranlable.
Quand j'errais seule, l'endroit était plein de dangers mortels, mais avec la Faucheuse, on aurait dit une attraction d'escape game. En plus, la Faucheuse semblait savoir exactement quoi faire, comme si elle avait la solution de l'escape game. Au début, je me suis dit qu'il existait peut-être une forme de communication entre Objets.
Nous avons trouvé une clé cachée dans une boîte et ouvert la porte correspondante.
En observant les gestes de la Faucheuse, j'ai compris que ce n'était pas une simple grotte, mais un Objet en forme d'énigme. C'est là que j'ai compris pourquoi la Faucheuse visait le fond de la grotte.
Il fallait venir à bout de ce donjon pour pouvoir partir.
Au moment où le long tunnel menant dehors est apparu, après que nous avons neutralisé le golem qui se régénérait à l'infini tout au fond de la grotte, j'ai ressenti une exaltation que je ne pourrai jamais revivre.
J'étais si galvanisée que je n'ai pas senti la moindre fatigue, même en gravissant les marches interminables.
Alors que je poussais des cris de joie devant la sortie qui s'était ouverte en pleine forêt, je me suis retournée et j'ai vu la Faucheuse, de plus en plus sombre, accroupie dans un coin.
La Faucheuse, toujours inexpressive, avait maintenant aux lèvres un petit sourire, moqueur envers elle-même et pourtant satisfait. Je ne sais pourquoi, ce sourire était si triste que j'en ai oublié mes cris de joie et je me suis précipitée pour la serrer dans mes bras.
Sur le moment, je lui ai exprimé ma gratitude d'instinct, de toutes mes forces. Je ne sais pas pourquoi, mais je sentais que je devais le faire, même si elle ne pouvait pas comprendre la parole humaine.
Peut-être sous l'effet de ces remerciements, la Faucheuse s'est soudain mise à briller intensément, ce qui m'a fait sursauter, et elle a pris son apparence actuelle.
Une expression alanguie, mais des yeux toujours curieux.
Je n'oublierai jamais l'air surpris de la Faucheuse à ce moment-là.
Jamais je n'aurais imaginé que la Faucheuse inexpressive puisse faire une tête pareille !
***
Une coupure d'un vieux journal était épinglée sur le tableau en liège.
[Des dizaines de victimes après l'apparition soudaine d'un Objet sur la place de Séoul : le système de gestion des instituts de recherche privés est-il vraiment fiable ?]
« L'"Abysse" qui faisait rage sur la place de Séoul est encore en vie ? Les idiots du centre ont perdu la tête ? »
Dans la pièce obscure, l'homme marmonnait en fixant le tableau en liège. À côté de lui, une petite ombre féminine ne cessait d'écrire quelque chose dans un carnet, collée à lui.
Étrangement, l'ombre de la femme était bien là, mais son corps n'était visible nulle part dans la pièce.
Sous la coupure de journal s'entassaient de nombreux documents manuscrits : une liste d'employés ayant quitté un certain Institut de recherche, des projections d'évolution budgétaire.
Après avoir parcouru les documents d'un coup d'œil, l'homme laissa échapper un long sifflement.
« Trop de départs, beaucoup trop. À ce rythme, le slogan "L'Institut national de recherche le plus sûr, zéro victime !" va devenir bien trop suspect, non ? »
Les passages suspects étaient si abondamment soulignés en rouge que les documents paraissaient presque entièrement rouges.
« Ah, cette affaire est trop dangereuse pour mon cadet, mais c'est aussi le rôle d'un aîné de veiller sur lui en silence jusqu'à ce qu'il appelle à l'aide. »
L'homme gloussa en se détournant des documents.
La faible lumière de la lampe à gaz ne suffisait pas à éclairer toute la pièce, si bien que la silhouette devant le tableau en liège ne se devinait que vaguement.
« Toujours débordé. Cette fois, c'est un déplacement dans la forêt de Séoul, où je ne pourrai pas me servir d'appareils électroniques. Un détective à l'ancienne, ça a du bon aussi. »
L'homme au costume impeccable alluma sa pipe tout en rangeant le tableau en liège.
« Bien, Watson, j'y vais. Prends soin de toi. »
L'ombre ténue dans la lumière de la lampe à gaz hocha la tête, puis disparut.
L'homme au manteau jaune éteignit la lampe à gaz et quitta la pièce.
***
Après le départ de l'homme et l'extinction de la lampe à gaz, la lampe se remit à brûler d'elle-même.
Et l'ombre ensanglantée d'une femme réapparut.
L'ombre ensanglantée se mit à peindre les murs et les étagères d'un liquide poisseux, rouge sang.
[Ce Holmes est-il parfait ? Parfait ? Parfait ?]
[Parfait, jusqu'ici.]
[Aucune affaire non résolue.]
[Tu ne choisirais pas tes affaires ? Choisir les affaires ? Trier les affaires ?]
[Par chance, ce n'est pas le cas.]
Avec un petit bruit sec, la lampe s'éteignit, et les inscriptions rouge sang qui couvraient les murs et les étagères disparurent avec elle.
