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Chapitre 12

Chapitre 12

4 novembre 2026 ~10 min · 1 860 mots

Le jour où je rencontrai Sharkis Visena pour la première fois, nous ne partîmes pas aussitôt pour le Nord.

Il s'était écoulé un long moment depuis que Sharkis avait signé le contrat préparé par l'archiduc.

On m'avait accordé une semaine, et je l'avais mise à profit pour me préparer au départ vers les terres du Nord.

Le majordome avait rangé dans mes bagages tout ce dont j'aurais besoin, si bien que je n'avais plus rien à emballer.

Ce à quoi je devais me préparer, c'était à apprendre l'étiquette de base, pour ne pas m'attirer les foudres du duc Eustia.

J'avais l'apparence d'une enfant de six ans, mais j'avais déjà vécu dix-sept années, et le langage aristocratique ne m'était pas facile à maîtriser.

Pour y remédier, j'avais reçu des leçons élémentaires : comment saluer d'une révérence, et à quel moment saluer le duc quand je le croiserais.

Sharkis, qui m'avait d'abord traitée comme une petite bête idiote, reconnut que j'apprenais étonnamment vite.

Quoi qu'il en soit, cette étiquette aristocratique superficielle, apprise à marche forcée, était apparemment acceptable.

À en juger par le fait que Ferze, né dans la haute noblesse, n'y trouva rien à redire.

Avant que je monte en voiture, Sharkis me prit dans ses bras et me donna quelques conseils.

C'étaient des conseils simples, qui se gravèrent sans peine dans ma mémoire.

Obéir sans réserve à tout ce que dirait le duc Eustia. Ne jamais rester seule avec Shurei Visena. Et ainsi de suite.

En somme, tous ses conseils revenaient à me dire de ne pas m'approcher de son père ni de son frère.

Je m'inquiétai un peu en voyant Ferze approuver.

Au bout du compte, Sharkis Visena était le plus détendu de toute la famille Visena.

Pour un œil non averti, les Visena étaient tous des fous furieux, mais il y avait apparemment des nuances entre eux.

D'après ce que je savais, le duc Eustia était un homme froid et intelligent.

Le seul problème, c'est qu'il ne faisait preuve de stratégie que lorsqu'il tuait quelqu'un ou commettait un crime.

Le second fils, Shurei, était un écervelé irresponsable, totalement incontrôlable.

Il ne se montrait docile que devant le duc, et quand il était un peu plus jeune, il n'écoutait presque jamais ce que lui disait Sharkis.

Shurei se déchaînait en jurant de massacrer tout le monde, et ne se calmait que lorsque Sharkis lui écrasait la nuque sous la semelle noire de ses chaussures.

Je connaissais déjà cette histoire sans qu'il ait besoin de me la raconter, et je devins blême de terreur.

La seule personne en qui je pouvais avoir confiance, c'était Ferze.

Le majordome aussi me fit ses adieux avant mon départ.

Alberto semblait s'être pris d'affection pour moi : il se tamponnait les yeux avec un mouchoir, l'air sombre à l'idée de me voir partir.

Je me souvenais surtout d'avoir passé mon temps à le fuir de peur qu'il me gronde pour une bêtise, et pourtant j'eus l'impression qu'il allait me manquer.

Les chevaliers du palais de l'archiduc se comportèrent à peu près comme le majordome.

Je ne savais pas trop pourquoi, mais ils agitaient tous des mouchoirs blancs (une manière, elle aussi, de me dire de revenir) pour me dire au revoir.

Une seule personne manquait.

Celui-là même qui avait tout manigancé, l'archiduc Ferze Yekart, restait introuvable.

Je finis par monter en voiture seule avec Sharkis, rien que nous deux.

Dès que nous fûmes à bord, le sourire espiègle qui flottait sur les lèvres de Sharkis s'effaça, et je pris garde à ne pas lui taper sur les nerfs.

Quand Sharkis croisa mon regard, il afficha de nouveau un sourire sur son visage impassible.

Ce sourire avait, je ne sais pourquoi, quelque chose de moqueur, et je ravalai mes larmes.

***

Une demi-journée s'écoula depuis notre départ.

Je n'avais pas à craindre que Sharkis m'assassine.

À en juger par le fait que je respirais toujours.

Le vrai problème, c'est que j'avais sommeil.

Nous étions partis à l'aube pour ne pas être vus, si bien que mon rythme de sommeil était chamboulé et que mon corps était épuisé.

Je vacillais comme un épouvantail, la tête dodelinant.

Je me réveillais sans cesse au moment de m'endormir, sans doute parce que j'étais trop nerveuse.

Un moment après m'être réveillée, comme je m'ennuyais pas mal, je me mis à chanter.

Bien que ce fût une chanson qu'il n'avait jamais entendue, Sharkis posa le menton sur sa main et ferma les yeux, comme s'il m'écoutait.

« La citrouille-carrosse fait tchou-tchou. Pour monter, faut payer. »

Sans que je m'en rende compte, Sharkis s'était mis à me regarder.

L'étrange chanson que je chantais semblait avoir piqué sa curiosité.

« Où as-tu appris cette chanson ? »

« Dans la rue. »

Sharkis marqua une pause, puis me demanda si je venais de la rue.

Venir de la rue, cela voulait dire être voleur, bohémien ou orphelin. J'acquiesçai.

« Et toi, c'était lequel ? »

« Orpheline. Mon père, un ivrogne, me faisait voler et mendier. »

C'était avant que je redevienne une enfant, mais ces souvenirs restaient vifs.

Sharkis parut songeur en écoutant mon histoire.

« C'est la vie, petite. »

Ça ne m'aidait pas vraiment.

Voyant ma réaction mitigée, il eut un large sourire et ajouta :

« Et c'est aussi la vie qu'une gamine effrontée et sans peur comme toi atterrisse chez les Visena. »

« Snif, snif. »

« Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant que tu as un monstre pour grand frère ? »

Ce n'était pas un ton menaçant.

Il me taquinait, et je décidai d'entrer dans son jeu.

Tu sais quoi, mon petit Sharkie ?

C'est moi qui joue avec toi.

« Un jour viendra où tu seras reconnaissante d'avoir un grand frère aussi classe et séduisant que moi. »

Notre fils aîné des Visena était un brin narcissique.

Je secouai la tête de gauche à droite, comme un médecin annonçant la nouvelle à un malade en phase terminale.

Sharkis, qui s'amusait à me pincer la joue, me demanda soudain :

« Dis, petite. Ton père, celui qui t'a abandonnée, tu sais s'il est encore en vie ? »

« Je ne sais pas. »

Pourquoi me demande-t-il ça ?

Quand je lui lançai un regard étrange, il répondit comme si ce n'était rien :

« Il faut faire le ménage avec soin dans ses liens de famille, si on veut s'épargner des migraines plus tard. »

Je décidai de faire comme si je n'avais rien entendu.

Parce que ça ne sonnait pas comme une plaisanterie, mais comme quelque chose de sérieux. J'inspirai profondément, puis expirai.

« Retiens bien ceci. Chez les Visena, on ne fait pas étalage de gentillesse au rabais. »

C'était plutôt un avertissement.

Je ne dis ni oui ni non, et me contentai de lever les yeux vers Sharkis.

« C'est notre règle de survie, Ciel Visena. »

Ciel Visena.

Ce que je ressentis en entendant ce nom dans la bouche de Sharkis, un membre de la famille Visena, était indescriptible.

Ce nom, qui flotta doucement dans l'air, avait une résonance étrange.

Deux jours plus tard, je voyageais toujours en voiture.

Par chance, celle dans laquelle je me trouvais était de première classe.

J'en étais d'autant plus émerveillée que je n'étais jamais montée dans une voiture du temps où j'étais servante.

'Quand étais-je arrivée au palais de l'archiduc, déjà ?'

Je me demandai si je serais encore en vie si la gouvernante de la maison Yekart ne m'y avait pas amenée, alors que j'agonisais après mon accident de voiture.

Même le carrosse de l'empereur ne devait pas être aussi luxueux que celui-ci.

Je passai lentement la main sur la banquette en cuir moelleux.

Ce n'était même pas du tissu, mais du vrai cuir.

La voiture, déguisée de l'extérieur pour passer pour celle d'un marchand anonyme, filait à vive allure.

Elle roulait vite, mais je ne sentais que de légères vibrations, et j'y étais plutôt à l'aise.

Peut-être était-ce parce que j'étais allongée, la tête sur les genoux de Sharkis Visena.

J'avais l'étrange sentiment, inexplicable, que ce serait fâcheux si Ferze l'apprenait, mais j'avais du mal à lutter contre la somnolence.

Je clignai lentement des paupières, de plus en plus lourdes.

Une grande main robuste me caressa doucement la tête.

Au moment où j'allais m'endormir, la portière s'ouvrit brusquement et je me réveillai en sursaut.

« Hm... ? »

Je m'aperçus que la voiture s'était déjà arrêtée.

Quand je me redressai, à moitié endormie, je sentis un vent froid entrer par la portière ouverte.

Un homme vêtu d'une robe noire me regardait de haut, tout près.

À en juger par le coucher de soleil que j'apercevais par la fenêtre ouverte, c'était déjà le soir.

Qui cela pouvait-il être ?

Je le fixai, incapable de reconnaître qui c'était, mais l'homme ne me quittait pas des yeux.

« Tu t'es bien assuré de semer ceux qui nous suivaient ? »

L'homme ne détourna le regard que lorsque Sharkis lui adressa la parole, puis monta dans la voiture.

« Évidemment. L'hallucinogène s'est occupé des chiens du temple. »

L'homme sortit un flacon de cristal orné de rouge et l'agita légèrement devant lui.

Le flacon, dans lequel un gaz noir tourbillonnait comme un brouillard, était assez impressionnant. C'est ça, un hallucinogène ?

Tandis que je me disais que la voix de cet homme m'était familière, Sharkis se cala contre la banquette de cuir et demanda :

« Et les chiens de l'empereur, tu t'en es occupé aussi ? »

Tu t'es assoupi toi aussi, hein, Sharkie ?

Sa voix semblait un peu ensommeillée.

L'homme rabattit sa capuche, qui paraissait le gêner, et hocha la tête.

J'écarquillai les yeux quand il découvrit son visage.

'C'est Ferze !'

Ferze ne parut pas touché par la joie qui se lisait sur mon visage.

De sa grande main, il attrapa mon corps allongé sur les genoux de Sharkis et me fit asseoir bien droite.

Ce n'est qu'après m'avoir séparée de Sharkis que Ferze ouvrit la bouche.

« La sécurité était relâchée, grâce au chien enragé des Visena qui sème la pagaille dans la cité impériale. »

« Comment ça, chien enragé ? C'est Shurei. Si mon adorable petit frère t'entendait, il en serait blessé. »

Ah, il parlait de Shurei Visena.

J'écarquillai les yeux en entendant ce nom familier.

Avant même que je puisse demander de quel genre de grabuge il s'agissait, Sharkis répondit à ma question.

« Il a emmené trois chevaliers innocents et les a menés au bord de la mort. L'empereur doit être fou de rage à l'heure qu'il est. »

« Il aurait mieux valu éviter de faire un esclandre, Sharkis. »

« Il n'a pas fait d'esclandre sous le nom des Visena. C'est un chasseur, il portait sûrement un masque de visage quand il a fait son numéro. »

Sharkis s'interrompit pour me boucher les oreilles.

Malgré cette délicatesse qui ne ressemblait guère au fils aîné des Visena, j'entendis tout très clairement.

Si Sharkis était un passionné de taxidermie, le passe-temps du second fils des Visena, Shurei, c'étaient les masques de visage.

Je vous épargnerai les explications détaillées, vu que je n'ai pas encore dîné.

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