Je mis fin à la leçon au moment opportun, avant que Leila ne s'épuise.
Si elle s'effondrait de fatigue et regagnait sa chambre avant même la fin du banquet, le duc Termion risquait de se retrouver dans une position embarrassante.
D'ailleurs, Père et le duc Termion revinrent très « discrètement » quand notre leçon sembla toucher à sa fin.
À en juger par leur expression, du moins.
Ces deux-là avaient fait un sacré vacarme en sortant du champ d'herbes hautes.
Leila ne sembla pas s'en apercevoir, mais je fis semblant de ne rien savoir jusqu'au bout.
« Ouf. Ça fait du bien. »
Leila, qui marchait à mes côtés, prit soudain une grande inspiration.
« Waouh. L'air paraît vraiment pur. Pourquoi je ne l'avais pas remarqué avant ? »
« En répétant la respiration et la libération, ta sensibilité au mana s'élargit. Une fois que tu auras le coup de main, tu pourras former un Noyau ou un Cercle. »
« Ah, je vois. Et quand est-ce que je pourrai former un Noyau ? »
« Sans doute quand tu sauras libérer ton mana à volonté. Tu commences à avoir le coup de main ? »
« Je crois qu'il faut encore que je m'entraîne un peu devant un miroir. Mais maintenant, j'ai l'impression que je pourrai y arriver seule, même après être rentrée ! Merci, Dane Sogress. »
Même hors d'haleine, Leila n'oubliait pas d'exprimer sa gratitude. Quelle brave petite.
« Mais comment tu sais tout ça ? Honnêtement, je croyais que personne de mon âge n'était meilleur que moi... »
Leila était du genre à savoir reconnaître ses propres lacunes.
Et pour Leila, j'étais un type incroyablement agaçant.
« Je l'ai lu dans des livres. »
« ... Tu sais que c'était vraiment agaçant, ce que tu viens de dire ? Et puis, est-ce que ça tient seulement debout ? »
« Tout est écrit dans les livres. »
« Donc le fait que tu sois capable de mettre aussitôt en pratique ce que tu lis dans les livres, c'est... Laisse tomber. Je suis bête de demander. »
J'allais acquiescer, mais je me retins, de peur de prendre un coup. Ses mains avaient l'air de faire très mal.
« En tout cas, tu es un génie, non ? On m'a souvent traitée de génie, moi aussi, mais à côté de toi, j'ai l'impression de n'être rien. »
Cette fois, au lieu de se laisser abattre, Leila me regarda comme si j'étais un objet curieux.
« Les autres peinent à avoir ne serait-ce qu'un seul talent, et toi, tu en as trois : l'art de l'invocation, la magie et l'art de la lance ? »
J'ai aussi l'assassinat et l'escrime.
Si je le disais maintenant, elle ne me croirait sans doute pas, si ?
« Alors tu viendras à l'Académie plus tard, hein ? C'est là que se rassemblent tous les génies de l'Empire. »
« Je ne sais pas encore. »
« Quoi ? Tu ne songes quand même pas à ne pas aller à l'Académie ? »
À ces mots, je penchai la tête.
« C'est un endroit où il faut obligatoirement aller ? »
« Évidemment ! À ton avis, à quoi sert l'Académie ? »
« À étudier ? »
« Faux. C'est là que les nobles forment leurs factions. Ils tissent des liens dès le plus jeune âge. »
Pour une enfant de sept ans, Leila semblait comprendre, dans une certaine mesure, comment fonctionnait le monde.
« Pour quelqu'un comme toi, ne pas aller à l'Académie serait une perte. Tu es le fils unique de la maison du comte Sogress, tu as un talent hors du commun, et en plus... »
« En plus ? »
« ... tu es beau. »
J'éclatai de rire.
« Je ne pense pas encore à l'Académie. »
« Vraiment pas ? Tu vas rester ici à t'ennuyer pour toujours ? »
« Pourquoi ? C'est tellement amusant, ici. Il reste encore des montagnes de livres à lire à la bibliothèque, et tant de choses à apprendre de Père et de Mère. »
« C'est vrai, mais... tu n'as pas envie de jouer avec d'autres enfants ? Toutes tes sœurs sont à l'Académie aussi, non ? »
« Si j'ai envie d'y aller plus tard, j'irai à ce moment-là. »
L'Académie n'est pas forcément la bonne réponse.
Ça ne veut pas dire que je n'irai certainement pas.
Ce n'est pas comme si j'avais une dent contre l'Académie ; à vrai dire, elle m'intrigue.
Dans ma vie précédente, la plupart des nobles que j'avais croisés sur le champ de bataille en étaient diplômés, et ils évoquaient souvent des histoires de l'Académie.
À ces mots, les yeux de Leila se mirent à briller.
« Alors tu me préviendras, d'accord ? »
« Oui. Promis. »
Alors seulement Leila sembla rassurée, sourit et ouvrit grand les bras.
« Je suis vraiment contente d'avoir accompagné Père dans sa tournée d'inspection. Au départ, je ne voulais pas venir. »
« Pourquoi ? »
« C'est ennuyeux. Je dois rester dans la calèche pendant tout le trajet, et le chevalier d'escorte est embêté dès que je m'amuse un tout petit peu. Mais en venant ici, j'ai découvert les points faibles de mon escrime et tu m'as appris la méthode de libération de mana ! Maintenant, le voyage du retour ne sera pas ennuyeux ! »
Voir son visage radieux me remplit de fierté.
D'un autre côté, il est tout de même étonnant que, grâce à Leila, j'aie fini par nouer un lien inattendu avec le duc Termion.
« Alors la prochaine fois, tu viens, d'accord ? Viens me regarder m'entraîner encore, tout ça. Je pars demain. »
D'ailleurs, la suite du duc Termion quitte le château demain.
« D'accord. Je t'enverrai une lettre quand j'irai à la capitale. »
« Super ! »
Leila fredonnait gaiement quand elle me demanda soudain :
« Oh, mais Dane, qu'est-ce que tu vas faire pour ton vœu ? »
« Ah, mon vœu ? »
« Oui. Moi, mon vœu vient tout juste d'être exaucé. Toi, tu n'as pas dit quel était ton vœu, la dernière fois. »
À ces mots, j'arborai ce que j'espérais être un sourire lourd de sens.
« Je te le dirai quand je monterai à la capitale. »
***
« Haha, si je n'étais pas duc, je resterais un mois avant de repartir. »
« Ne dites pas des choses pareilles, quelle horreur. »
« Quelle horreur, dis-tu ! »
« On s'est vus jour et nuit sur le champ de bataille, ça ne vous a pas suffi ? Pourquoi faudrait-il encore se voir comme ça ? »
« Ah, j'annule mon départ ! Je devrais rester deux mois ! »
En regardant les deux hommes se chamailler, on comprenait ce que signifiait une amitié forgée sur le champ de bataille, au-delà des titres.
« Tout de même, vous ne restez qu'une journée environ avant de repartir. Ne vaudrait-il pas mieux rester quelques jours de plus ? »
« Le programme de l'inspection de la Région du Sud est chargé à n'en plus finir. S'il ne tenait qu'à moi, je resterais deux mois, non, trois mois, à bavarder avec toi et à profiter du calme de ce lieu pittoresque. »
Malheureusement, le duc Termion n'était pas venu au château du comte Sogress pour une visite personnelle.
L'inspection de la Région du Sud.
À présent, plusieurs années après la fin de la guerre, sa principale mission en tant que duc de la capitale était de prendre le pouls de l'opinion et de comprendre les agissements des différents nobles.
Le banquet prévu étant terminé, il était temps de partir pour la destination suivante.
« Pendant que j'y suis... Je voulais aussi parler du mariage entre mon fils et ta fille aînée. »
« À ce sujet... Hum. Vous n'avez pas entendu la nouvelle ? »
« La nouvelle ? »
« La nouvelle qu'Arabella a complètement brisé le nez d'un élève avec sa magie parce qu'il l'importunait. »
« ... »
« J'ai failli être convoqué à l'Académie en tant que parent. »
« Le, le nez... ? »
Le duc Termion se mit à transpirer à grosses gouttes.
Il la croyait simplement un peu garçon manqué, mais il n'aurait jamais imaginé que ce soit à ce point.
« Oui. Alors, euh, disons que le mariage de ma fille aînée ne dépend déjà plus de moi. »
« Héhéhé. Je me demande si mon fils lui plaira. »
« S'il s'agit du fils aîné de la maison du duc Termion, la rumeur court déjà largement qu'il s'est imposé à l'épée. »
« Imposé, tu parles. Il n'est que de rang Duo pour l'instant. Comment appeler chevalier quelqu'un qui n'a que deux Noyaux ? »
Le duc Termion ajouta :
« J'ai rencontré un jeune homme qui avait déjà formé trois Noyaux à cet âge-là. Sur le champ de bataille, justement. »
« Ah. Vous parlez de ce garçon-là. Quel dommage. Sans la guerre, il serait devenu un excellent rival. »
« Ça m'a laissé un goût amer. Puisque c'est de mes propres mains que je lui ai ôté la vie. »
Le duc Termion se remémora le guerrier nommé Agrik, qui avait résisté jusqu'au bout et refusé de se rendre.
Le rang Tri, à cet âge.
S'il avait vécu, il serait peut-être devenu aujourd'hui l'un des chevaliers de rang Hexa de l'Empire de Drenik.
« Enfin, je suis désolé de ne pas avoir pu vous donner une réponse satisfaisante. »
« Désolé ? Haha. Au contraire, je suis ravi d'avoir découvert un garçon encore plus intéressant. »
« Un garçon intéressant ? »
« Ton fils, voyons. Dane. Pourquoi faire mine de ne pas savoir alors que nous l'avons vu tous les deux ? Haha. »
Le duc Termion partit d'un rire franc.
« J'attends avec impatience le jour où il affrontera ma fille. Ma fille n'est pas en reste non plus. Elle n'a pas encore de Noyau de mana et son escrime en est encore à ses premiers pas, mais je te le garantis. Elle a un talent égal à celui de ses deux grands frères. »
« C'est bien ce que je pensais. Les yeux de votre fille m'ont paru tout à fait extraordinaires. »
« Haha, tu trouves ? Non, au lieu de ça, si nous parlions plutôt d'un mariage entre ma fille et ton fils ? »
À cet instant, le chevalier d'escorte murmura doucement :
« Votre Grâce, il est l'heure de partir. »
« Ah, déjà ? »
Le duc Termion marmonna avec regret.
« Comte, je vais donc prendre congé. »
« Faites bon voyage. La Région du Sud est un endroit chaud, mais le temps y est parfois capricieux. »
« Mm. Je m'en souviendrai. Oh, et avant de partir, j'aimerais saluer ton fils une fois encore. Je voudrais poursuivre la conversation que nous n'avons pas terminée ce matin. »
« Bien sûr. Dane, viens ici. »
À l'appel de son père, Dane s'approcha et s'inclina poliment devant le duc.
« Votre Grâce. »
« Bien. Tu t'es entraîné à ta satisfaction, ce matin ? »
« Je crois qu'il n'y a pas de satisfaction dans l'entraînement. Je pense que la progression s'arrête au moment où l'on est satisfait. »
À ces mots, le duc Termion sourit avec satisfaction.
« Comte, tu as vraiment bien élevé ton fils. Il ne se laissera intimider nulle part. »
« Je vous suis reconnaissant de le voir d'un si bon œil. »
Le duc Termion demanda soudain :
« Tant que nous y sommes, laisse-moi te poser une autre question. »
« Je vous en prie. »
« Pour quoi t'entraînes-tu ? »
Dane répondit sans la moindre hésitation :
« Je m'entraîne pour moi-même. »
La famille.
La maison.
L'Empire.
Au lieu des nombreuses réponses auxquelles la plupart des gens auraient pensé, la réponse de Dane prit tout le monde de court un instant.
« Ouhahahaha ! »
Le duc Termion éclata de rire.
« Vraiment, une excellente réponse. Honnête, audacieuse. Et effrontée. »
Le duc Termion demanda :
« Pourquoi penses-tu ainsi ? »
« Parce que c'est moi qui m'entraîne. »
Un sourire intrigué apparut, prouvant que c'était la bonne réponse, et non seulement le duc Termion qui l'avait entendue, mais aussi le comte Sogress, attendirent la suite.
« Personne d'autre ne s'entraîne à ma place. C'est soi-même qui possède le talent, et c'est soi-même qui le met en œuvre. Par l'entraînement, je peux apporter ma force à ma famille et à l'Empire, mais en fin de compte, tout cela est pour moi-même. »
Dane poursuivit :
« Un entraînement fait pour plaire à quelqu'un, pour devenir une personne dont les autres pourraient être fiers, n'est au fond qu'une motivation passagère, à mon avis. »
« Excellent. Vraiment excellent. »
Le duc Termion sourit, comblé.
Quant au comte Sogress, à ses côtés, inutile de dire qu'il était ravi.
« Ton fils, il a vraiment sept ans ? »
« Je me demande souvent s'il n'en aurait pas plutôt soixante-dix. »
« Héhé. Comment a-t-il pu devenir aussi sage ? »
Le comte Sogress murmura :
'Notre Dane a grandi.'
D'un côté, il en éprouvait un peu de nostalgie.
Avoir de telles pensées à un âge où il devrait encore faire des caprices.
« J'ai un cadeau pour toi. Comme c'est ton anniversaire, j'avais préparé un présent, mais pour te récompenser de m'avoir à ce point satisfait, je devrais t'offrir un cadeau encore meilleur. »
Le duc Termion fit un geste et dit :
« Apportez-moi "ce blason". »
