J'étais sortie de la calèche, c'était déjà ça, mais je n'avais aucun plan pour la suite. Je décidai donc de refaire le point sur ma situation.
J'avais dégringolé tout en bas d'une falaise. Je ne pouvais pas rester là. Mais même si je m'éloignais, restait la question de savoir où aller.
Je levai les yeux vers la falaise. Impossible de l'escalader.
Je regardai à gauche, vers le sud. En allant par là, j'arriverais à la ville du marchand. Autrement dit, la destination prévue. Évidemment, si j'y allais, on me capturerait aussitôt.
À droite, c'était le nord. Par là, je retournerais à la ville de l'orphelinat. Si j'y revenais, on me renverrait.
Mais si je restais ici, les bandits risquaient d'arriver. Et je ne savais même pas de quel côté ils viendraient ; peut-être essaieraient-ils de descendre la falaise.
… Que faire ? Je ne voulais pas être capturée. J'avais déjà vu le marchand plusieurs fois. Un homme d'âge mûr, gros, avec une tête de crapaud.
Est-ce qu'il comptait me faire ça ? Maintenant que je me souvenais de ma vie antérieure, quand j'étais un homme, mes pensées semblaient plus proches de celles d'un garçon. Du coup, l'idée qu'il me fasse ça me dégoûtait au plus haut point.
Hors de question. Jamais, au grand jamais ! Je ne ferai pas ça !
L'ancien moi était un homme tout ce qu'il y a de plus ordinaire.
Il m'arrivait de parcourir ce genre de choses sur le net ou d'en lire dans des livres, mais si je devais vraiment subir une chose pareille, je préférerais mourir ! Enfin, j'aimerais quand même mieux ne pas mourir. Je veux encore vivre.
Dans ce cas, il fallait que je m'enfuie loin d'ici… Je regardai donc derrière moi. À l'est, une forêt.
Elle était vaste et dense, et on disait qu'elle abritait toutes sortes de monstres. Naturellement, il y en avait donc aussi beaucoup de dangereux.
Et l'endroit où je me trouvais était plutôt vers le centre. Ce n'était pas un lieu pour une fillette de dix ans blessée.
… Pourtant, si je ne voulais pas être capturée, il fallait bouger. Et si je réussissais à m'échapper, je serais libre. Je pourrais vivre comme je l'entendais.
Mais… il ne restait plus beaucoup de temps. Les bandits pouvaient descendre d'un instant à l'autre, ou un monstre attiré par l'odeur du sang des cadavres. Je devais me décider maintenant.
Seulement, même dans ma vie antérieure, quand je travaillais comme chercheur, le terrain n'était pas vraiment mon fort. Je n'avais rien d'un sportif et je devais souvent faire des pauses.
Quoi qu'il en soit, il fallait d'abord récupérer tout ce qui pouvait servir. Je jetai un œil à la calèche renversée et aux bagages éparpillés partout. Il y avait aussi des bouts de corde déchirés çà et là ; je devais rassembler ce que je pouvais.
Je m'approchai d'un des bagages, mais je m'arrêtai en remarquant du sang dessus.
Je tournai la tête : un corps gisait juste à côté. Sans doute quelqu'un qui avait été éjecté de la calèche quand elle avait basculé dans le vide.
Le cou était tordu dans un angle anormal, et le visage figé dans une expression de douleur atroce. Ce genre de cadavre, j'en avais l'habitude.
À l'orphelinat, chaque hiver, beaucoup de petits mouraient. Il n'y avait pas de quoi s'en attrister : ils n'avaient simplement pas eu de chance. Dans ce monde, la mort, c'est comme ça.
J'écartai l'éthique et la morale de ma vie antérieure. Je ne devais pas m'en soucier. Je ne pouvais pas m'arrêter là. Il fallait survivre.
Dans ce monde, la mort était chose courante. En voyage, on risquait toujours d'être attaqué par des bandits ou des criminels. Il fallait défendre sa vie par ses propres moyens. Et un jour, peut-être faudrait-il tuer quelqu'un. Mieux valait s'y préparer.
Je fermai les yeux, pris une profonde inspiration, puis les rouvris pour regarder le corps.
… Cette fois, je me sentais plus calme.
Pour l'instant, je décidai de ramasser tout ce qui pouvait m'être utile. Du tissu, des couteaux, des rations, des gourdes, quelques pièces, et ainsi de suite.
Est-ce que ça suffirait pour le moment ? Je devrais peut-être fouiller encore un peu… mais le temps pressait. C'était dommage, mais je devais partir avant que le soleil soit complètement couché. Il était temps de s'en aller.
« Ça fait mal… »
J'avais oublié. C'est vrai, j'étais couverte de blessures. Mais il fallait bouger quand même. J'avais mal… mais j'avançai lentement.
Au bout d'un moment, je m'arrêtai et m'adossai au pied d'un arbre.
Ma conscience commençait à vaciller.
Mon corps hurlait de douleur. Les souvenirs de ma vie antérieure, surgis d'un coup, se heurtaient et s'emmêlaient à ceux de ma vie actuelle.
Qui suis-je maintenant ? Qui étais-je avant ?
Je m'enlisais dans ce genre de pensées.
Mais au bout du compte, tout ce que je trouvais à me répondre, c'était que j'étais moi. Et pourtant, je me demandais encore : quel genre de personne étais-je avant ? Comment m'appelait-on ? Comment étais-je ?
Je ne savais pas.
Rien, absolument rien ne me revenait, je n'arrivais pas du tout à me souvenir…
Finalement, je décidai de me concentrer sur la marche et de ne plus y penser.
… Après environ deux heures de marche, le soleil s'était couché.
Avancer devenait difficile. Je poussai un profond soupir et m'assis.
Devais-je m'arrêter pour aujourd'hui ? Ou essayer de continuer encore un peu ? … Non, j'étais à bout. Je sentais une douleur atroce se répandre dans tout mon corps. Si je ne soignais pas vite mes blessures, ça deviendrait dangereux.
« … Attends une minute, je peux utiliser [Premiers soins]… non ? »
Avec le retour soudain des souvenirs de ma vie antérieure, je l'avais oublié, mais Ren savait utiliser un peu de magie.
Entre autres, la magie de la vie courante. C'était une magie sans attribut, pensée pour le quotidien, qu'on pouvait apprendre même avec peu d'aptitudes magiques.
Elle permettait par exemple de produire un peu d'eau, d'allumer un feu, d'éclairer le chemin, etc. On pouvait obtenir les mêmes résultats avec des outils, mais c'était une branche de la magie simple et pratique qui facilitait la vie de tous les jours.
Parmi ses usages, [Premiers soins] était un sort de soin qui arrêtait les petits saignements et calmait un peu la douleur. On disait aussi que l'un des sorts les plus difficiles de la magie de la vie courante était [Nettoyage], qui retirait la saleté du corps et des vêtements. Bien entendu, je ne savais pas l'utiliser. Je ne connaissais que [Premiers soins] et [Lumière].
… Mais pourquoi est-ce que je me rappelais ces choses tout à coup ?
Non, peu importe. Ce sont mes souvenirs, il n'y a rien d'anormal. Je secouai vivement la tête pour chasser ces pensées.
« Premiers soins. »
… Ah, la douleur était devenue un peu plus supportable. J'avais l'impression que le sort était plus efficace que dans mon souvenir.
Grâce à ça, la douleur avait assez diminué pour que je puisse dormir. Mais si un monstre passait pendant mon sommeil, je mourrais sans doute.
Il vaudrait peut-être mieux dormir dans un arbre ? Mais bon, avec mes blessures, ce serait sûrement impossible.
Pour cette nuit, je décidai de camper au pied du tronc d'un arbre immense. Heureusement que j'avais récupéré du tissu. Mais si un monstre apparaissait maintenant…
Finalement, entre l'angoisse et la douleur qui persistait, je dormis très mal.
