Aller au contenu principal

Chapitre 5

Chapitre 5 — La décision de fuir

13 octobre 2026 ~6 min · 1 119 mots

L'installation du camp était terminée, et la nuit était déjà avancée ; la plus grande partie de la section dormait.

Lors d'une longue expédition, moi aussi, membre du groupe d'intervention, j'aurais eu droit à un peu de repos. Mais celle-ci était courte : trois jours en tout, retour compris.

En vertu de la théorie absurde selon laquelle « pour trois jours à peine, on peut bien pousser un peu le groupe d'intervention », on m'avait assigné la veille de nuit. Tout en patrouillant un peu à l'écart du camp, je faisais seul le point sur ma situation.

'Je me doutais que ça finirait par arriver, tôt ou tard, mais la situation est bien trop mauvaise.'

Mon affectation à la section d'Igor. À sa façon de l'annoncer, il comptait me tourmenter sans relâche, en expédition comme à l'entraînement.

'Ces trois années à l'Académie, où il a eu peu d'occasions de me malmener en personne, l'ont manifestement beaucoup frustré…'

Chaque fois que je rentrais au domaine, Igor m'avait accablé de sa malveillance, comme pour évacuer cette frustration, mais à le voir, cela ne lui avait pas suffi.

'Jusqu'ici, je tenais tout juste le coup. S'il en rajoute, il va vraiment me tuer…'

En dehors de Père et d'Igor, les brimades des soldats du domaine et des domestiques mettaient rarement ma vie en danger.

Je ne savais pas s'ils s'étaient concertés ou s'ils avaient reçu des ordres, mais ce n'était sûrement pas un hasard s'ils s'en tenaient toujours à me faire souffrir sans aller jusqu'à me tuer.

'Si peu qu'on m'estime, tuer le second fils de la maison du margrave, ç'aurait quand même été embêtant.'

Mais une fois dans la section d'Igor, tout allait empirer d'un coup. J'avais déjà reçu plusieurs fois ses « leçons », et il m'avait parfois amoché autant, voire plus, que Père lorsqu'il m'avait laissé à moitié mort l'autre jour.

Dans sa section, j'aurais affaire à Igor non seulement en expédition, mais aussi à l'entraînement. Les « leçons » deviendraient incomparablement plus fréquentes. Ajoutez-y les châtiments de Boris et les brimades des autres soldats, et je finirais tôt ou tard par craquer. Même avec plusieurs vies, je n'en aurais pas assez.

'Si je laisse passer cette nuit, il n'y aura pas d'autre occasion. Pour vivre… il ne me reste qu'à fuir.'

Le plan de l'expédition était le suivant : le premier jour, rejoindre le camp à la lisière de la grande forêt de Strak ; le deuxième, marcher jusqu'au nid de gobelins visé ; une fois l'extermination terminée, revenir au camp ; le troisième, lever le camp puis rentrer à la marche Gradov.

D'après mon expérience des expéditions avec Igor, j'aurais droit à des violences baptisées « leçons » le troisième jour, après la levée du camp, une fois mon rôle au groupe d'intervention terminé, ou même dès le soir du deuxième jour, au retour au camp, quand tout le monde serait encore échauffé par la victoire.

'À le voir, il ne tiendra pas jusque-là : il va sûrement s'en prendre à moi dès demain soir.'

Je m'efforçais de garder mon calme, mais le souvenir des traitements subis faisait s'emballer mon cœur.

Il y avait longtemps que j'avais renoncé à changer l'opinion qu'on avait de moi, et je savais qu'à ce rythme, on finirait tôt ou tard par me tuer.

Si je ne m'étais jamais résolu à fuir, c'était d'abord à cause d'un espoir pathétique : celui qu'à force de m'entraîner sérieusement, mon talent de guerrier finirait peut-être par éclore. Et ensuite, parce qu'échapper à la marche Gradov était presque impossible.

J'avais beau exceller dans la discrétion, je ne me sentais pas capable de franchir le poste-frontière lourdement gardé qui menait de la marche Gradov aux monts Strava.

Et même si je parvenais à le passer, le mieux qui pouvait m'arriver serait de me perdre dans les monts Strava, de mourir faute de vivres ou de servir de pâture aux monstres. Fuir la marche vers un autre domaine du royaume de Ganadia était bien trop difficile.

Traverser la grande forêt de Strak pour gagner le royaume de Vida n'était pas plus réaliste.

Il existait certes un pacte de non-agression, mais les rancœurs demeuraient. Le royaume de Ganadia et le royaume de Vida se considéraient toujours comme des ennemis potentiels. Même si je réussissais à traverser la grande forêt de Strak et à atteindre Esperanza, la ville-forteresse à la pointe sud du royaume de Vida, au mieux on me refoulerait à la porte ; au pire, on me soupçonnerait d'être un espion de Ganadia, et l'on risquait de me tuer après un interrogatoire qui n'aurait d'interrogatoire que le nom.

Et surtout, pendant la guerre d'invasion, il avait fallu près d'un mois au royaume de Vida, avec une immense armée qui combattait les monstres sans relâche, pour atteindre la marche Gradov. Traverser la forêt seul, sans vivres ni équipement digne de ce nom, relevait du suicide.

'Malgré tout, je n'ai pas d'autre choix que de viser le royaume de Vida.'

Je connaissais Igor. Si je ne fuyais pas, dès notre retour à la marche Gradov, il me ferait passer du pavillon à la caserne et me mettrait dans une situation d'où je ne pourrais plus jamais m'échapper, c'était évident.

Rebrousser chemin tout de suite vers la marche Gradov pour fuir vers un autre domaine par les monts Strava n'était pas plus facile.

Rien que s'introduire dans le domaine en déjouant la surveillance des soldats relevait de l'exploit. Et même si la chance me souriait, dès qu'on remarquerait que moi, censé être en expédition, me trouvais dans le domaine, on m'arrêterait comme déserteur. Franchir le poste-frontière côté monts Strava était déjà difficile en soi ; j'avais bien trop de risques d'être découvert avant même d'essayer.

'Une fois de retour à la marche Gradov, je n'ai plus d'avenir. Même si l'espoir est mince, il ne me reste qu'à m'enfoncer dans la grande forêt de Strak, où l'on aura du mal à me trouver.'

Fuir la marche Gradov : j'en avais rêvé un nombre incalculable de fois, avant d'y renoncer chaque fois. Le souvenir de tous ces renoncements pesait lourd sur mes épaules, et la pensée « jamais une fuite ne pourra réussir » menaçait d'émousser ma résolution.

'Croire au miracle et fuir, ou tout abandonner et attendre la mort. C'est l'un ou l'autre.'

Comme pour me convaincre qu'il n'existait aucune autre option, je me le répétai intérieurement, pour que ma décision ne vacille pas.

'Croire au miracle et fuir, ou tout abandonner et attendre la mort.'

Dans la forêt où régnaient l'obscurité et le silence, je murmurai doucement :

« Je crois au miracle. »

Le dire à voix haute raffermit ma décision. Il n'y avait plus de retour en arrière possible.

Fin du chapitre 5
Fiche de l'œuvre

Commentaires

Code anti-spam :······
0/2000

Aucun commentaire pour l'instant. Sois le premier à en laisser un.