Aller au contenu principal

Chapitre 4

Chapitre 4 — Mon frère et l'expédition

9 octobre 2026 ~9 min · 1 627 mots

Trois semaines s'étaient écoulées depuis le pire anniversaire de ma vie.

Grâce aux potions, mes blessures avaient tant bien que mal guéri, et je marchais à présent sur une piste animale de la grande forêt de Strak, envahie d'herbes et d'arbres, en éclaireur à la tête d'une section de l'armée du domaine.

D'ordinaire, je vivais assigné à résidence dans le pavillon du manoir des Gradov, mais, au titre des devoirs de la maison du margrave, j'étais contraint de participer aux expéditions et aux entraînements que l'armée du domaine menait dans la grande forêt de Strak.

Ces expéditions consistaient surtout en reconnaissances, par crainte d'une nouvelle invasion du royaume de Vida, et en missions de chasse destinées à éclaircir les rangs des monstres aux abords du domaine Gradov.

Je n'avais le droit de sortir que pour les expéditions et les entraînements ; le reste du temps, je m'entraînais seul au pavillon. Et de temps à autre, comme s'ils venaient de s'en souvenir, mon père ou mon frère me convoquaient et me frappaient sous un prétexte quelconque. Depuis mes quatorze ans, cela faisait trois ans que je menais cette vie grise, entre une forêt infestée de monstres et un pavillon où ma sécurité n'était en rien garantie.

Dans le royaume de Ganadia, hors situation d'urgence comme une guerre, et sauf circonstance exceptionnelle, personne n'entrait dans l'armée du royaume ou dans celle d'un domaine avant quinze ans. Même dans le domaine Gradov, étrange à bien des égards, la règle valait.

Si l'on m'avait pourtant enrôlé à un âge aussi exceptionnellement jeune, c'était à cause d'Igor.

Moi qui étais assigné à résidence depuis ma cérémonie d'évaluation à dix ans, je n'étais pas concerné, mais les enfants des familles nobles ordinaires entraient à quinze ans à l'Académie de la noblesse, pour trois ans. Igor, né un an avant moi, y était entré l'année de mes quatorze ans.

Pendant leur scolarité, les élèves quittaient leurs terres pour vivre à l'Académie, dans la capitale. À moins de rentrer chez eux pendant les vacances d'été et d'hiver, ils passaient la plus grande partie de l'année là-bas.

Mon frère et moi ne nous étions jamais entendus : il me tourmentait depuis la petite enfance. Après ma cérémonie d'évaluation, les brimades s'étaient doublées de coups, et notre relation s'était encore dégradée. Ce frère que je détestais tant partait donc pour l'Académie. Ma joie à l'idée de moins le croiser pendant les trois années à venir ne dura qu'un instant.

Cela faisait déjà quatre ans que j'étais confiné au pavillon. Vu la façon dont on me traitait d'habitude, je n'imaginais pas qu'on me fasse venir pour le départ d'Igor ; quand on m'obligea à assister à ses adieux, j'eus aussitôt un mauvais pressentiment.

Et ce mauvais pressentiment se réalisa. Juste avant de monter dans la voiture qui devait l'emmener à l'Académie, Igor lâcha une bombe énorme :

« Je m'inquiète de ne pouvoir veiller sur mon cher petit frère pendant mes études. Père, pour que Demitri devienne un guerrier digne du nom des Gradov… jusqu'à ce que j'aie terminé l'Académie et que je revienne au domaine, donnez-lui l'occasion de grandir en servant dans l'armée du domaine. »

« Igor… ! Soit. Tu as entendu, Demitri ! Prépare-toi ! »

Mon père avait accepté sur-le-champ et me hurlait dessus ; derrière lui, le sourire maléfique d'Igor, je ne l'ai toujours pas oublié.

'Cette expédition, c'est mon frère qui la commande. Je dois rester sur mes gardes.'

Ce frère, à l'origine de la raclée qui m'avait laissé à moitié mort l'autre jour, était revenu au domaine Gradov il y a peu, ses trois années d'Académie achevées.

Un diplômé de l'Académie, s'il était l'héritier, devait accumuler des expériences variées en tant que suppléant du seigneur et se forger des états de service dignes d'un futur chef de maison. Igor n'y faisait pas exception : cette expédition dans la grande forêt de Strak comptait parmi ses états de service de suppléant.

L'objectif : anéantir un nid de monstres découvert au préalable par une équipe de reconnaissance distincte.

D'après ce qu'elle avait constaté, une poignée de gobelins venait tout juste d'entamer la construction du nid ; la menace pour le domaine était quasi nulle.

Mais un nid de monstres restait un nid de monstres.

Même si cette expédition n'avait été montée que pour fabriquer un fait d'armes, « le futur chef de maison a exterminé un nid de monstres pour le bien des habitants du domaine », les expéditions de chasse demeuraient l'un des devoirs essentiels de la maison Gradov.

'Le but : détruire un nid de gobelins même pas terminé et éliminer les gobelins. Le repérage a été fait, l'itinéraire prévu est sûr. Une section entière, c'est largement trop… M'avoir désigné comme éclaireur alors que c'est inutile, c'est juste pour me pourrir la vie.'

J'avais beau être entré dans l'armée du domaine, on ne me traitait pas comme un soldat régulier. Je n'appartenais à aucune unité fixe : j'étais affecté au groupe d'intervention, qui, selon mon père, « ne réunit que les incapables à qui l'on ne peut confier aucun combat ».

Le groupe d'intervention ne l'était que de nom : on nous confiait surtout la reconnaissance. Des patrouilles en solo insensées, l'installation des camps, le portage des bagages, toutes les corvées. On y rassemblait ceux jugés incapables de faire même de simples soldats, et chaque unité les usait jusqu'à la corde selon ses besoins.

Igor m'ayant personnellement désigné comme éclaireur, j'accompagnais temporairement la section qu'il commandait. Gagner des points pour devenir chef de maison tout en tourmentant son bon à rien de petit frère : pour lui, cette expédition faisait d'une pierre deux coups.

'Si je repère un monstre trop tard, ou s'il file vers la section avant mon rapport, je serai puni. Concentre-toi.'

Il en allait autrement des profondeurs de la grande forêt de Strak, mais dans la zone qu'on atteignait facilement en quelques jours de marche, il n'y avait ni monstre ni bête sauvage digne de ce nom. De plus, un groupe de la taille d'une section qui piétinait ainsi l'orée de la forêt semblait insolite même pour les monstres : sans doute se méfiaient-ils, car je ne sentais pas la moindre présence alentour.

De temps en temps, j'apercevais au loin de petites bêtes, comme des rats des bois ou des lapins de Weld, bien plus faibles que les gobelins que nous venions chasser, mais dès qu'elles me remarquaient, elles détalaient à toutes jambes.

Il n'y avait aucun danger, mais la pression de ne pouvoir commettre la moindre erreur me rongeait les nerfs plus que de raison. Je poursuivis ma reconnaissance et, quelques heures plus tard, j'atteignis l'emplacement prévu pour le camp, une clairière traversée par un ruisseau.

'Aucune présence de monstre dans les environs. Je retourne faire mon rapport…'

Le soir tombait ; les arbres qui entouraient le camp arrêtaient la lumière, et les lieux baignaient déjà dans la pénombre.

Rejoindre la section ne m'enchantait guère, mais je n'avais pas le choix. Le cœur un peu plus lourd encore qu'au moment où j'avançais dans la forêt sur le qui-vive, je rebroussai chemin.

***

« Voilà pour mon rapport. »

Une fois la section rejointe, j'avais brièvement rapporté que le camp était sûr et que, d'après le rapport de l'équipe de reconnaissance, rien d'anormal n'était survenu sur le trajet jusqu'au camp.

« Merci, Demitri. Avec un petit frère aussi compétent, cette expédition est de tout repos. »

Les soldats éclatèrent de rire.

'Je ne sais plus combien de fois on a eu cet échange, mais il ne s'en lasse vraiment pas…'

« … Vous me faites trop d'honneur. »

« Que tu es guindé, Demitri. Nous sommes frères, tu peux être plus détendu avec moi, tu sais ? »

'Lui qui me cherche des noises au moindre mot de travers, il ose dire ça.'

Je ne détournai pas les yeux de mon frère, qui me toisait d'un regard sadique, et j'endurai en silence.

« … Enfin. C'est grâce à mon frère Demitri, qui nous a ouvert la voie avec bravoure, que nous sommes arrivés sains et saufs ! Que chacun prépare le bivouac et reprenne des forces pour la chasse de demain ! »

À ces mots, les soldats se dispersèrent.

Alors que je m'apprêtais à partir à mon tour, mon frère m'interpella.

« Pardon, Demitri, j'ai oublié de te dire quelque chose. »

« … Qu'y a-t-il ? »

« Depuis mon retour de l'Académie, j'ai beaucoup parlé de l'avenir avec Père. Il y a une chose que je voulais annoncer au plus vite à mon cher petit frère. »

Ce qu'il allait dire devait l'amuser au plus haut point. Ses lèvres se tordirent en croissant de lune, ses joues rosirent, et il poursuivit :

« Dès notre retour au domaine Gradov après cette expédition, tu seras officiellement affecté à ma section ! Plus le groupe d'intervention : une vraie affectation, dans une vraie unité. Désormais, nous serons toujours ensemble ! Et pas seulement en expédition : c'est moi qui déciderai aussi du contenu de tes entraînements. »

Il me parlait avec une expression extatique, comme si le seul fait d'imaginer l'avenir qui nous attendait suffisait à le combler.

« Rattrapons le temps de frères que nous avons perdu pendant mes études… J'ai hâte, Demitri. »

'Non… c'est pas vrai…'

« Tu es si heureux que tu en restes sans voix ? Ça me fait plaisir ! Bouclons vite cette expédition, pour rentrer au plus tôt au domaine. »

Il me laissa là, pétrifié et sans voix, et s'éloigna, l'air satisfait, presque en sautillant.

Ensuite, je restai planté là, hébété, jusqu'à ce qu'un soldat, à bout de patience de voir que moi, l'homme à tout faire du groupe d'intervention, ne participais pas à l'installation du camp, vienne m'enguirlander.

Fin du chapitre 4
PrécédentCh. 3
Vous êtes à jourLe prochain chapitre sortira à 18h00. Le planning indique les jours de sortie.Retour à la fiche
Fiche de l'œuvre

Commentaires

Code anti-spam :······
0/2000

Aucun commentaire pour l'instant. Sois le premier à en laisser un.