Celui que ce rebondissement déconcerta le plus fut Jeong Cheol-min.
Sentant l'immense tristesse qui émanait de celui qui se tenait devant lui, il pensa : 'Qu'est-ce que c'est que ça ? C'est grave, là', et, ne sachant que faire, il prit vivement Yeon-woo dans ses bras.
« Mais qu'est-ce qui se passe ? Un jeune homme… non, il n'est même pas encore un jeune homme. Quel immense chagrin peut bien porter ce gamin pour éclater aussitôt en sanglots aussi bruyants ? »
Arrivé à ce point, on pouvait se demander si Yeon-woo était un génie de la comédie ou si, comme l'avait dit le collègue qui lui avait enseigné ce savoir-faire, il déversait une énergie négative accumulée par une souffrance émotionnelle venue d'on ne sait où.
Même s'il s'agissait de la seconde hypothèse, une telle capacité d'immersion immédiate méritait qu'on parle de génie de la comédie.
Bien sûr, verser des larmes à n'en plus finir et exprimer une émotion sous forme de jeu dans un cadre sont deux domaines différents, mais Ryu Yeon-woo n'était qu'une personne ordinaire venue ce jour-là, pour la première fois, apprendre à jouer.
Au bout d'un long moment, une fois Yeon-woo un peu calmé, il présenta ses excuses à Jeong Cheol-min.
« Je suis vraiment désolé, monsieur. Tout à coup, sans m'en rendre compte… »
« Allons, qu'est-ce que tu racontes. C'est moi qui t'ai demandé d'essayer d'exprimer de la tristesse. »
Jeong Cheol-min balaya aussitôt ses excuses d'un geste de la main.
Il s'apprêtait à en rester là pour la journée mais, devant la passion brûlante et l'enthousiasme de Ryu Yeon-woo, il lui fit passer divers autres tests, au terme desquels Jeong Cheol-min arriva à une conclusion.
'Ce garçon est né pour suivre cette voie.'
Il y avait bien sûr toutes sortes de maladresses, mais le Ryu Yeon-woo que voyait Jeong Cheol-min était un génie.
Il savait contrôler librement jusqu'aux plus infimes muscles du visage nécessaires au jeu et, chose stupéfiante, il saisissait les traits propres à chaque métier qu'on lui demandait (mendiant boiteux, voleur ou canaille, nouveau riche, soldat…), jusqu'à reproduire l'atmosphère singulière de chacun d'eux.
Jeong Cheol-min ne pouvait évidemment pas le savoir, mais c'était parce que la vie antérieure de Yeon-woo, passée des décennies durant à incarner des identités de couverture au fil de multiples opérations ultrasecrètes, au péril de sa vie, se fondait naturellement dans le jeu qu'il déployait.
Affiner ces ingrédients tout frais pour en faire un plat digne d'être filmé exigerait bien des savoir-faire et un réglage minutieux du jeu, mais si Jeong Cheol-min ne parvenait pas à polir un garçon doté d'un tel talent, sa vie consacrée à la comédie deviendrait pitoyable.
C'est ainsi que la rumeur se répandit peu à peu dans toute l'école de théâtre : le directeur donnait des cours particuliers à un élève monstrueux.
***
Le procureur Han Hae-un, du parquet du district de Busan.
Han Hae-un était un homme qui avait vécu à corps perdu avec un seul objectif : devenir juriste.
Peut-être parce qu'il avait vécu trop intensément, il s'était soudain effondré au travail, victime d'un AVC hémorragique, et avait été transporté d'urgence aux urgences.
Le médecin avait tenté un traitement d'urgence, puis secoué la tête en disant qu'il semblait trop tard ; et alors, miraculeusement, il avait repris connaissance.
Un retour à la vie que même l'hôpital n'avait pu qualifier autrement que de miracle.
Hae-un y avait vu la volonté du Ciel de lui faire accomplir les devoirs qu'il n'avait pas encore remplis, et il travaillait plus dur encore comme procureur au parquet du district de Busan.
Au début, ce n'était qu'un rêve.
Un rêve d'un réalisme si glaçant qu'il se demandait si c'en était vraiment un.
Depuis son malaise, il ne cessait de faire le même rêve.
Le rêve où il conversait avec un certain « chef d'équipe Jeon Su-hwan » répétait toujours la même conversation.
L'histoire d'un don qu'il avait décidé de faire à un organisme caritatif à sa mort.
Hae-un n'y avait d'abord pas prêté attention, mais à mesure que le rêve se répétait, il s'y intéressa peu à peu et se mit à enquêter pendant son temps libre, à tout hasard.
D'abord, il chercha un certain « Jeon Su-hwan » ayant le titre de « chef d'équipe » : il en trouva d'innombrables dans tout le pays.
Han Hae-un se surprit à passer en revue d'innombrables Jeon Su-hwan dès qu'il avait un moment de libre.
C'était bien embêtant, puisque l'homme lui apparaissait en rêve tous les jours.
Puis, au bout de quelques mois, un frisson lui parcourut l'échine. En tournant les pages, il était tombé sur des données personnelles accompagnées du visage de l'homme qu'il voyait en rêve.
Le chef d'équipe Jeon Su-hwan que Hae-un avait trouvé était employé d'une banale société de commerce de purificateurs d'eau.
Un parcours et une vie avec lesquels il ne se trouvait aucun lien.
Pourtant, maintenant qu'il avait réellement trouvé l'homme vu en rêve, Hae-un ne pouvait plus mettre cela sur le compte du hasard, et il se mit à enquêter sérieusement.
Mais plus il creusait, plus l'identité de l'homme s'enveloppait de mystère.
D'abord convaincu par les seules données informatiques qui l'enregistraient comme employé d'une banale société de commerce de purificateurs d'eau, il avait contacté directement l'entreprise pour se renseigner, mais on lui avait répondu qu'aucune personne de ce nom n'existait.
***
Six mois avaient passé. Yeon-woo n'était jamais sorti des trois premiers du classement de l'école, ni aux examens de fin d'année ni aux partiels du semestre suivant, et, avec sa capacité d'absorption digne d'une éponge en matière de comédie, Jeong Cheol-min n'avait déjà plus rien à lui apprendre.
« Yeon-woo. »
« Oui, monsieur. »
« Un de mes aînés de la fac s'occupe d'un drama pour une chaîne généraliste du câble, et il paraît que c'est une comédie romantique universitaire adaptée d'un webtoon. »
Quelques jours plus tôt, lors d'une soirée arrosée entre anciens du département de cinéma, Jeong Cheol-min avait appris que la société de production sous-traitante du réalisateur Kim Han-su, un ancien de sa promotion, cherchait de nouveaux visages pour une audition privée. Elle passait pour cela par les grandes écoles de théâtre où plusieurs anciens enseignaient, ou par les départements d'art dramatique où ils étaient professeurs.
« Les rôles principaux sont déjà distribués, mais ils organisent des auditions privées pour plusieurs rôles, dont des seconds rôles. Si ça t'intéresse, Yeon-woo, je pensais lui en toucher un mot. »
Le réalisateur Kim Han-su était un aîné qui, malgré une atmosphère peu engageante qui le tenait à l'écart des plus jeunes, entretenait des relations plutôt cordiales avec Jeong Cheol-min, d'un naturel affable.
À l'origine, les occasions d'audition privée arrivaient régulièrement à l'école de Cheol-min mais, au fil des années, à force de voir ses élèves échouer lamentablement aux auditions, l'école avait été peu à peu reléguée au bas de la liste, et les avis d'audition avaient cessé d'arriver.
« J'adorerais. Si vous pouvez juste me donner l'occasion, je suis prêt ! »
« Je ne suis pas marié, mais si j'avais un fils comme toi, je ne demanderais rien de plus. J'envie Cheol-woong, mon grand frère. Je l'envie tellement. »
Cheol-min sourit devant l'enthousiasme de Yeon-woo.
Au cours des six mois pendant lesquels Cheol-min avait enseigné à Yeon-woo, il s'était découvert, contre toute attente, de nombreuses affinités avec Cheol-woong, le père du garçon ; ils prenaient parfois un verre ensemble et, comme ils partageaient le même caractère dans leur prénom malgré des noms de famille différents, ils en étaient venus à s'appeler frères.
« Hé, monsieur, vous êtes presque mon oncle, maintenant. »
Yeon-woo faisait le facétieux.
En réalité, Yeon-woo était reconnaissant envers Jeong Cheol-min, qui partageait généreusement son talent pour lui.
« C'est ça, si tu réussis, notre école reprendra vie, elle aussi. »
Jeong Cheol-min avait beau enseigner toujours avec un enthousiasme sans faille, le nombre d'aspirants qui venaient à l'école ne cessait de baisser ces derniers temps.
La tendance à se ruer vers les écoles réputées de Séoul ne faisait que s'accentuer.
Dans ces conditions, Ryu Yeon-woo était le seul espoir de l'école.
Jeong Cheol-min, tout sourire, leva le pouce et ajouta :
« Bref, je considère que tu es partant et j'en parle au réalisateur. Pour moi, avec ta tête et ton talent, tu vas forcément réussir, mais préparons quand même tout avec soin. »
« Oui. Entendu. »
***
Le lundi suivant, au matin.
Driiing, driiing.
La tonalité cessa et une voix nette et posée se fit entendre.
« Qui est à l'appareil ? Ce ne serait pas Jeong Cheol-min, mon cadet ? »
Cheol-min répondit chaleureusement à la voix du réalisateur Kim Han-su qui lui parvenait par le combiné.
« Mon aîné ! Comment allez-vous ? Je ne vous ai pas revu depuis le mariage de Kyung-jun. »
« Oui. Le temps a déjà passé, ainsi. Le temps file, vraiment. »
« Oui, mon aîné. J'ai entendu dire que vous lanciez un nouveau projet ? »
Kim Han-su avait un caractère singulier et tranchant : il vouvoyait tout le monde, y compris Cheol-min, pourtant bien plus jeune que lui, et privilégiait d'ordinaire les conversations « brèves et droit au but ».
Se souvenant du caractère de son aîné Kim, Jeong Cheol-min en vint aussitôt au fait.
« C'est exact. C'est adapté d'un webtoon, et le scénario m'a paru bien ficelé. »
Il pouvait sembler froid, avec sa façon de parler sèche et son caractère, mais le réalisateur Kim Han-su était l'un de ces metteurs en scène qui passaient du cinéma au drama et savaient faire ressortir une sensibilité chaleureuse et juvénile.
« Oui, mon aîné. Ces temps-ci, je forme un élève sur lequel je mise beaucoup, et il est absolument fantastique. Est-ce que je pourrais l'envoyer à l'audition privée pour un petit rôle ? »
« Hmm, oui. Présenter un bon visage, c'est bénéfique pour tout le monde. Entendu. Mais vous savez qu'il n'y a absolument aucun passe-droit lié aux relations personnelles, n'est-ce pas ? »
« Oh, bien sûr, mon aîné. Et si on prenait un verre avec Jung-cheol, notre aîné, une fois votre projet terminé ? »
« Volontiers, faisons ça. Le planning des auditions et le scénario vous parviendront bientôt. »
« Oui, mon aîné, merci. Prenez soin de vous. »
Jeong Cheol-min, souriant jusqu'aux oreilles, appela Yeon-woo en oubliant qu'il était en cours, puis lâcha un « Oh ! » et lui envoya plutôt un message.
Après le cours d'éducation physique, Yeon-woo se changeait en supportant la puanteur de la salle de classe quand il vit l'écran s'allumer ; il ouvrit son portable pour lire le message.
« Le planning de l'audition est fixé. Préparons-nous sérieusement. »
« Oui ! »
Yeon-woo serra le poing et le leva en l'air.
Kim Jun-su, qui se changeait, lui lança, perplexe :
« Quoi ? Qu'est-ce qui te rend si content ? Fais-moi profiter aussi. »
« Je te le dirai plus tard, si ça marche. »
Yeon-woo éluda la question avec un sourire. Il n'avait pas encore réussi : pas question de vendre la peau de l'ours.
« Quoi, tu me le diras si ça marche ? C'est une fille ? »
Woo Seong-sik, à côté de Kim Jun-su, le toisa de haut en bas avec un grand sourire.
Comme si ça pouvait être ça.
Yeon-woo ne dit rien et se contenta de lui rendre son regard avec un sourire.
Le mardi après-midi, à la sortie des cours, Yeon-woo fila tout droit à l'école de théâtre.
« Monsieur ! Je suis là. »
Cheol-min sourit en voyant Yeon-woo débouler.
« Tu attendais juste la fin des cours pour accourir ? »
« J'étais trop curieux de savoir ce qu'il y avait dans le scénario. »
Yeon-woo avait répondu avec un sourire.
Il se demandait s'il avait jamais attendu quelque chose avec autant d'impatience, toutes vies confondues.
Jeong Cheol-min avait reçu le scénario le matin même, et l'audition aurait lieu ce dimanche, dans cinq jours.
Il l'avait sans aucun doute reçu plus tard que les autres.
Cependant, du moment qu'on avait le temps de se familiariser avec le scénario, le garder plus longtemps n'améliorait pas forcément les résultats.
« Le temps de préparation est serré si on veut, suffisant si on veut. »
« L'essentiel, c'est l'interprétation du personnage. »
« C'est ça. Vu les codes de la comédie romantique, la plupart des seconds rôles sont des personnages plats, ça ne devrait pas être difficile. Tiens, prends déjà ça. »
Cheol-min tendit le scénario à Yeon-woo.
« Il faut te familiariser avec le texte avant de pouvoir l'analyser, alors lis-le d'abord. Je vais voir jouer les élèves de la classe prépa concours dans la salle de répétition 3 ; si tu as des questions, viens me voir. »
« Oui, merci. »
Une fois Cheol-min parti, Yeon-woo se plongea dans le scénario, seul dans le bureau du directeur.
L'œuvre pour laquelle Ryu Yeon-woo allait passer l'audition s'intitulait « Garde-robe d'été ».
On la disait adaptée d'un webtoon mais, bien entendu, Yeon-woo n'avait jamais lu un seul webtoon de sa vie.
C'était la première fois qu'il lisait cette œuvre, pour l'audition.
Il se dit qu'il aurait dû lire davantage de bandes dessinées de son vivant, puis eut un petit rire.
Il avait toujours nourri une attirance pour la comédie, bien sûr. Mais dans la vie rude d'un orphelin luttant pour survivre, dans la vie d'un espion, d'un agent de terrain, des loisirs aussi paisibles que la bande dessinée étaient un luxe. Et qui aurait cru qu'il se réincarnerait pour devenir apprenti comédien ?
Yeon-woo secoua la tête pour chasser ses pensées et se concentra sur le scénario.
