« Bonjour ? Désolé de vous déranger pendant que vous dormez. »
« ... »
Pas de réponse. Simon reprit.
« Nous aimerions occuper cette chambre, nous aussi. Est-ce que cela vous dérangerait ? »
« ... »
De nouveau, le silence. Rena, qui l'avait suivi à l'intérieur, tremblait et s'agrippait à la manche de Simon.
« A-allons-nous-en, Simon. Cette personne est forcément... »
C'est alors que cela se produisit.
Entre les pans de la couverture, des yeux rouges injectés de sang les fixèrent d'en haut. Dick déglutit avec peine, et Rena recula à petits pas, le visage effrayé.
« ... Des nouveaux. »
Enfin, la couverture fut rejetée, et un homme se redressa dans un froissement de tissu.
« Alors la cérémonie d'ouverture, c'était aujourd'hui... Ça a déjà tourné comme ça. »
Il était sec, mais ses muscles étaient disposés avec une précision presque architecturale. Son regard était acéré, et une cicatrice bien nette barrait son œil droit, toujours injecté de sang. De plus petites cicatrices parsemaient son torse nu.
Quelqu'un de dangereux.
C'était l'impression immédiate qu'ils partagèrent tous. Quand il les fixa, Dick et Rena attrapèrent chacun un bras de Simon.
« ... Laisse tomber les politesses d'ancien. Je suis en première année, moi aussi. »
« Alors, monsieur Kazan... »
« Kazan, tout court. »
Quand il releva sa frange d'un geste, ce regard menaçant apparut tout entier.
C'était le genre de regard qui semblait prêt à tirer une lame et à rouer quelqu'un de coups jusqu'à la mort à tout instant : impossible de l'attribuer à un adolescent.
« Je ne sais pas combien de temps vous trois allez tenir dans cette école, mais retenez deux choses. Un, ne fourrez pas votre nez dans ce que je fais. Deux, pas de bruit avant que je m'endorme. Une fois que je dors, dansez, chantez, faites ce que vous voulez. »
« ... Ah ! Alors tu acceptes ? »
« Accepter ? De toute façon, il n'y a plus de chambre libre. Quelqu'un finira ici, quoi qu'il arrive. »
Kazan se rallongea sur le lit et remonta la couverture sur lui.
« ... »
Peu après, une respiration régulière se fit entendre : Kazan s'était endormi.
Simon et Dick échangèrent un regard et sortirent. Rena, la dernière à quitter la pièce, referma doucement la porte.
« Nous prenons cette chambre. »
Finalement, ils se décidèrent pour la chambre 409. Rena demanda, l'inquiétude dans la voix :
« Vous êtes vraiment sûrs de vous ? »
« Oui, ça ira. Il n'a pas l'air d'être quelqu'un de si méchant. »
Rena hocha la tête et cocha une case sur sa liste. Puis elle glissa une plaque portant leurs deux noms dans le porte-étiquette de la porte.
« Très bien, ce sera la chambre 409 ! S'il se passe quoi que ce soit plus tard, si cette personne vous pose le moindre problème, prévenez-moi. Je le signalerai immédiatement au directeur du dortoir pour que ce soit réglé. »
« Merci de vous inquiéter pour nous. »
Après avoir quitté Rena, Simon et Dick commencèrent à défaire leurs bagages, chacun prenant sa place. Dick choisit l'emplacement le plus proche de la porte, tandis que Simon s'installa au fond, relativement plus près de Kazan.
Ils déplaçaient leurs affaires et faisaient du bruit, mais Kazan restait étendu comme un mort, sans bouger. On n'entendait que, de temps à autre, une respiration paisible.
« Il ne se réveille vraiment pas, ce type ? »
Dick, soudain enhardi, laissa tomber un manuel par terre pour vérifier.
Le livre s'écrasa avec un grand bang ! mais Kazan ne remarqua rien et continua de dormir à poings fermés.
« ... Il a dit qu'une fois endormi, on pouvait faire ce qu'on voulait, danser, chanter. Et il le pensait vraiment. »
« Il n'a pas l'air d'être quelqu'un de méchant. »
Le cœur nettement plus léger, ils finirent de déballer leurs affaires.
« Simon ! Allons prendre une douche. En montant, j'ai vu qu'il y avait des bains au deuxième étage. »
« Des bains ? »
***
C'était la première fois que Simon se rendait dans des bains publics.
L'établissement, qui pouvait accueillir plus de cent personnes à la fois, avait des sols et des murs qui brillaient partout comme de l'or. Dans le bassin, une eau de source chaude et fumante coulait sans interruption.
Simon se plaça sous le jet d'eau qui tombait du plafond quand on appuyait sur un bouton, puis se plongea dans le bassin aux doux bouillonnements pour chasser sa fatigue.
« Ah, c'est merveilleux. »
Une fois le bain terminé, sur le chemin du retour...
Simon montait l'escalier, une serviette autour du cou, l'air somnolent. Dick éclata de rire.
« C'est la première fois que je vois quelqu'un s'émerveiller devant une douche. Tu sors d'où, des montagnes ? »
« Pas loin. »
Simon répondit tout en séchant ses cheveux humides avec sa serviette.
« Hé, mais franchement, ne fais pas "Waouh ! Waouh !" chaque fois que tu appuies sur le bouton de la douche, d'accord ? Les rumeurs vont plus vite qu'on ne le croit, ici. »
« J'ai vraiment fait ça ? »
« Tu l'as vraiment fait. »
Ils regagnèrent leur chambre au dortoir.
Kazan dormait toujours dans la même position, comme si le temps s'était figé. Par la fenêtre, une obscurité impénétrable s'étendait sur le ciel.
Après sa douche, Simon se sentit gagné par le sommeil en s'étirant sur le lit moelleux.
Une exclamation lui échappa malgré lui. On aurait dit que tout le confort du monde s'était rassemblé ici.
« Ah, j'ai vraiment fait le bon choix en venant à Kiezen. »
Dick gloussa en l'entendant.
« Tout le monde veut venir à Kiezen. Mais rester, ça dépend des notes. »
« J'ai entendu dire qu'il ne restait que trois cents élèves en deuxième année. »
« C'est ça. On est encore dans la période de protection des élèves, alors les professeurs nous ménagent. Mais bientôt, de mauvaises notes, dehors. Aucun potentiel, dehors. Une infraction au règlement, dehors. La vie à Kiezen, c'est de la survie pure. »
Dick cala l'arrière de sa tête sur son bras, les yeux au plafond.
« Rien que survivre jusqu'à la fin de la première année, ça ouvre presque toutes les portes. Et si, par miracle, on se fraie un chemin à travers cette compétition de fous jusqu'au diplôme... eh bien, on fait partie de la génération qui façonne le continent lui-même. Pratiquement tout devient possible, sauf peut-être devenir roi. Quoique, à bien y penser, un petit royaume ne serait-il pas prêt à offrir une princesse à un diplômé de Kiezen ? »
Simon laissa échapper un petit rire.
« Tu veux devenir noble ? »
« Pas vraiment. C'est sûr, être noble m'éviterait d'être méprisé et me faciliterait la vie, mais ce n'est pas mon vrai but. »
« Alors c'est quoi ? »
Dick forma une pièce de monnaie avec ses doigts.
« Ça. »
...
Pour quelqu'un qui disait simplement vouloir gagner de l'argent, Dick avait une expression bien trop compliquée.
Mais comme ils ne s'étaient rencontrés que le jour même, Simon décida de ne pas creuser davantage.
Pendant que Dick restait un moment perdu dans ses pensées, Simon fit couler de la magie dans l'anneau qu'il portait au doigt.
L'anneau devint noir, et Simon tira sur la poignée. Un sous-espace s'ouvrit dans le sol, et il en tomba un kit de squelette complet d'homme-rat insulaire : le matériel de cours qu'il avait acheté à Camelord.
« Oh ! C'est quoi, ça ? Qu'est-ce qui vient de se passer ? »
« Un sous-espace. »
Simon répondit simplement et se mit à genoux devant le kit de squelette.
Il ouvrit la boîte et en sortit les os emballés. En passant les doigts sur leur surface et en les reniflant, il constata qu'ils étaient impeccablement propres et correctement stérilisés. Un schéma osseux était fourni au fond de la boîte.
Dick fit une tête exaspérée.
« ... Le cours est fini depuis combien de temps, et tu étudies encore ? »
« Je voulais garder cette sensation. Je ne voulais pas l'oublier. »
Le duel contre Hector pendant le cours de Magie d'invocation.
Il s'était passé tant de choses d'un coup que Simon voulait retrouver une fois encore cette sensation extraordinaire.
D'abord, il versa du Chil-huk dans le cercle magique tracé sur le crâne et éveilla le mort-vivant.
Clic. Clac.
Le crâne s'anima, sa mâchoire et son palais s'entrechoquant.
Un mort-vivant créé par la Magie d'invocation considère celui qui manie le Chil-huk comme son maître.
Simon ferma lentement les yeux et fit monter sa force de synchronisation avec le mort-vivant. D'innombrables sensations commencèrent à se déposer dans son esprit.
'Cette fois, à l'instinct seulement.'
Simon prit les os numéro cinq, sept et dix et les emboîta dans le crâne. Il suffisait d'une légère pression pour que les os se mettent en place d'eux-mêmes, avec un déclic satisfaisant.
Il monta la colonne, forma le torse, puis descendit jusqu'aux pattes. Dick regardait, bouche bée, Simon assembler les os sans accroc et à toute vitesse.
« ... Terminé ! »
Après trente minutes de travail, il avait reproduit le squelette irrégulier à quatre pattes du cours.
Mais contrairement à la leçon, cela lui avait pris bien plus de temps, et les pattes semblaient instables : la démarche du squelette était raide, peu naturelle.
Une question de concentration et d'immersion.
Monter le squelette tranquillement, sans pression, donnait un résultat inférieur à celui du cours.
Malgré tout, Simon était satisfait d'avoir réussi à reproduire son travail.
Simon toucha doucement le crâne du mort-vivant et lui parla.
« Pardon. »
Puis il serra les doigts et fit s'effondrer le torse du squelette.
Fracas !
Les os assemblés s'éparpillèrent dans toutes les directions et atterrirent sur le lit, sur le bureau, sur le rebord de la fenêtre et jusque dans l'armoire. Dick poussa un cri d'alarme.
« Qu'est-ce que tu fais ? Tu viens de le monter, quel gâchis ! »
Simon ferma les yeux et rassembla sa concentration. La sueur se mit à couler sur sa tête fraîchement lavée.
Les squelettes formés par la Magie d'invocation possèdent une propriété inhérente : ils cherchent à retrouver leur forme précédente. Le terme officiel est « force de restauration », mais les gens du métier l'appellent souvent « force d'attraction ».
Simon sentit le Chil-huk contenu dans les cinquante-trois os éparpillés dans la pièce.
'Restauration !'
Quand Simon rouvrit brusquement les yeux, les os dispersés dans la chambre fendirent l'air tous ensemble et vinrent s'emboîter l'un après l'autre sur le corps du squelette.
L'assemblage à partir de rien avait pris trente minutes ; la reconstitution dans sa forme d'origine ne prit que quinze secondes.
Simon expira l'air qu'il retenait et ouvrit les yeux.
« ... J'ai beau le voir encore et encore, c'est impressionnant. »
Dick eut un rire creux et marmonna pour lui-même.
Le squelette reconstitué s'approcha et frotta sa tête contre la jambe de Simon, en quête d'affection. Simon sourit et caressa doucement le mort-vivant.
Profitant de l'occasion, Simon passa à l'assemblage du squelette canonique d'homme-rat insulaire présenté sur les schémas.
Plutôt que de simplement suivre les schémas et relier les os par numéro, il s'arrêtait pour se demander pourquoi l'os onze venait après le dix, pourquoi la séquence d'assemblage s'était cristallisée dans cet ordre précis, et chaque fois qu'il saisissait quelque chose, il le notait.
Cette séquence était la méthode orthodoxe que les Nécromanciens avaient affinée au fil des siècles. Pourtant, atteindre ce standard avait dû exiger d'innombrables essais et erreurs.
Chaque étape avait sa raison ; chaque décision avait un sens. Chaque découverte lui donnait un frisson, et il éprouvait une profonde gratitude envers le savoir et le labeur de ceux qui l'avaient précédé.
Simon intervertit les os vingt-cinq et trente et un et les emboîta autrement.
« Alors ? »
Simon fit plusieurs essais. En bougeant le bras, le squelette cliqueta et grinça, puis secoua la tête.
Il avait appris que, même quand l'anatomie humaine suggérait un agencement plus logique, les morts-vivants se déplaçaient plus efficacement avec une configuration différente.
« ... Nngh. »
Dick, qui somnolait à côté, se frotta les yeux et se redressa.
« Tu es encore dessus ? Tu es vraiment devenu accro au cours de Magie d'invocation. »
« Ouais, c'est amusant. »
Un sourire étira les lèvres de Simon.
« J'ai hâte d'être au prochain cours. »
Dick bâilla et retourna se coucher, mais la nuit de Simon était loin d'être terminée. Il étala les Fondamentaux de la théorie de l'invocation et se mit sérieusement à étudier.
'Les fondamentaux des morts-vivants.'
La soif de Simon restait inassouvie.
Le squelette dont son père s'était servi pour aider les habitants de son domaine.
Le squelette dont Loraine s'était servie pour mater les voyous.
Que lui manquait-il, comparé à eux deux ?
Crac !
Clic !
Tap-tap.
Il continua de réfléchir et de reconstituer, encore et encore. Le squelette qui mettait quinze secondes à se reconstituer pouvait désormais être rappelé en dix.
Mais cette fois, quelque chose était différent. Au fil de plus de soixante-dix reconstitutions, une obscurité d'un bleu-noir profond se mit à éclore dans les orbites du squelette de Simon.
C'était un phénomène qui n'était même pas apparu pendant le cours.
Fwoosh.
Le squelette aux yeux brûlants tourna la tête et posa son regard sur Simon.
« ... »
Simon soutint le regard du squelette.
C'est ainsi que le premier jour de Simon à l'académie se prolongea tard dans la nuit.
