De retour dans sa chambre, Odely contempla longuement la bague, l'esprit en plein tumulte.
C'était la bague qu'il avait portée chaque jour, sans jamais y manquer.
Elle avait toujours cru que c'était un gage échangé avec la femme qu'il aimait.
'Alors pourquoi mon nom est-il gravé à l'intérieur ?'
Il n'y avait aucune raison à cela...
Pas une seule.
« Peu m'importait qui c'était. »
« Vous étiez simplement celle qui remplissait le mieux les conditions. »
« Est-ce tout ce que vous aviez à dire ? »
Il l'avait repoussée si impitoyablement qu'il n'était même pas resté de place pour le moindre regret.
Si ce n'était pas à cause d'une autre femme,
alors pourquoi était-il venu chercher Odely Cardel ?
Il occupait entièrement ses pensées.
Le regard froid qu'il posait sur elle, de toute sa hauteur.
Son dos qui s'éloignait après qu'il eut ouvert la porte de la prison souterraine.
Leur baiser, le jour du mariage.
Et même ses derniers mots :
'Nous ne nous reverrons pas.'
Tandis que ces émotions emmêlées tourbillonnaient en elle,
Odely fit distraitement glisser son pouce sur la bague.
Et alors...
Une lumière éclatante jaillit soudain dans la pénombre de la chambre.
Baissant les yeux, elle vit une lueur bleue s'échapper de la bague de Ludville.
Plus précisément,
c'était la pierre bleue sertie dans l'anneau qui brillait.
Elle l'avait toujours prise pour un saphir ordinaire.
'Ce n'est donc pas une simple pierre précieuse ?'
Si c'était le cas...
Après un instant d'hésitation, Odely passa la bague à son doigt, les mains tremblantes.
Elle était bien trop grande.
À l'instant où elle parvint tout juste à l'enfiler sur son pouce...
Les souvenirs de Ludville déferlèrent en elle.
***
Sa vue se brouilla, et une brume blanche se répandit lentement autour d'elle.
À mesure que le brouillard se dissipait,
une scène inconnue se déploya sous ses yeux.
Non...
Pas tout à fait inconnue.
'C'est...'
Odely recula d'instinct.
Elle retint son souffle,
et tout son corps se raidit.
C'était le domaine des Cardel, ni plus ni moins.
Le laboratoire souterrain relié à la Chambre secrète où elle avait passé toute sa vie enfermée.
À cet instant, un léger cliquetis de chaînes attira son attention.
Elle tourna la tête et se figea.
Un garçon était affaissé sur une chaise, entravé par de lourdes chaînes.
Sa peau, rongée par les miasmes,
avait viré au noir de jais, et des craquelures s'y répandaient.
Ses cheveux blonds étaient si imbibés de sang qu'on en distinguait à peine la couleur d'origine.
Et sous ces mèches ensanglantées
brillait une paire d'yeux violets, des yeux de bête.
'... Ludville ?'
Les yeux d'Odely s'écarquillèrent.
'Pourquoi est-il...'
Désemparée, elle examina avec attention le garçon, qui semblait avoir une quinzaine d'années.
Bien sûr, Odely n'avait pas été la seule prisonnière de ce laboratoire souterrain.
La maison Cardel y amenait régulièrement des esclaves pour servir de sujets d'expérience.
Les essais cliniques étaient indispensables pour continuer à injecter de force des « impuretés » dans le corps d'Odely par le Processus de purification.
'Mais si Ludville avait passé son enfance dans le laboratoire des Cardel, je l'aurais forcément su.'
Odely l'avait rencontré pour la première fois six ans plus tôt,
le Jour de la Protection.
Avant cela, elle ne le connaissait que par la sinistre réputation du Grand-Duc au sang de fer, qui s'était répandue dans tout l'Empire.
Alors qu'elle ne comprenait toujours pas ce qui se passait,
elle entendit soudain les chercheurs discuter.
« Son corps ne supporte plus la contamination. Préparez le sujet suivant. »
La voix glaciale résonna dans le laboratoire.
Les chercheurs désignaient Ludville sous le nom de RU-39.
Le trente-neuvième sujet d'expérience promis à l'élimination.
Le garçon restait silencieux.
Il ne criait pas.
Il ne suppliait pas qu'on lui laisse la vie.
Il se contentait d'ouvrir les yeux...
puis de les refermer sans bruit.
Juste à ce moment-là :
« Et la malédiction de la famille Rowendil ? »
« Elle continue de se propager. Si nous tardons encore, la maison Rowendil va commencer à s'interroger sur l'ancienne barrière. »
« Alors il est temps d'utiliser la Purificatrice. »
Suivant le regard des chercheurs,
Odely tourna la tête.
Là, recroquevillée dans un coin, était assise une petite fille menue et fragile.
C'était sans aucun doute... elle-même, enfant.
'La malédiction de la famille Rowendil... Je m'en souviens.'
Odely avait toujours servi de Purificatrice, celle qui effaçait tout ce que l'on jugeait impur.
La notion d'impureté recouvrait bien des choses.
Les malédictions.
Les maladies.
Les miasmes.
La folie.
Les germes de catastrophe.
Tout ce qui, en ce monde, était nuisible.
À l'époque,
on lui avait injecté la malédiction directement dans le corps
pour la forcer à la purifier de l'intérieur.
De toutes, la malédiction des Rowendil restait la plus inoubliable.
La souffrance qu'elle infligeait ne ressemblait à aucune autre.
Chaque fois qu'elle émergeait de cette fièvre brûlante, comme si tout son corps était en flammes, elle se retrouvait ailleurs.
Le laboratoire.
La Chambre secrète.
Le laboratoire.
La Chambre secrète.
Elle se souvenait de la blouse trempée de sueur froide,
et des innombrables journées où remuer un seul doigt lui coûtait un effort insupportable.
Mais...
'Pourquoi n'ai-je aucun souvenir de Ludville ?'
Sans qu'elle s'en rende compte, on les avait enfermés tous deux dans des pièces distinctes,
séparées par un simple mur.
Odely n'en avait pas le moindre souvenir.
Pourtant, hormis sa présence à lui, tout se déroulait exactement comme dans sa mémoire.
Les malédictions qu'elle devait recevoir.
Les maladies qu'elle devait endurer.
Les miasmes qu'elle devait absorber.
Chaque expérience qu'on lui avait fait subir...
'Ludville était-il vraiment là quand il était enfant ?'
Pour l'instant, elle décida de se contenter d'observer.
À travers le mur, Ludville et Odely percevaient la présence l'un de l'autre.
En écoutant leurs respirations.
Certains jours, le souffle restait calme.
D'autres jours, il devenait haletant.
Chaque fois qu'il se faisait particulièrement laborieux,
tous deux savaient que l'expérience du jour avait été spécialement atroce.
Puis un jour :
Toc.
Recroquevillée sur le sol, Odely tapota distraitement le mur du bout des doigts.
Un geste dénué de sens.
Sans le moindre but.
Naturellement, le bruit aurait dû s'arrêter là.
Toc.
Un coup lui répondit de l'autre côté.
Odely se figea.
Puis elle colla étroitement l'oreille contre le mur
et frappa de nouveau.
Un peu plus fort, cette fois.
Ludville, lui aussi adossé au mur,
répondit sur le même rythme.
Toc. Toc.
Bientôt, cet échange silencieux devint un rituel quotidien, la preuve que l'autre était encore en vie.
Toc.
L'esclave frappait.
Toc.
Le sacrifice répondait.
Ils ne s'étaient jamais parlé face à face.
Ils n'avaient jamais échangé leurs noms.
Pourtant, chaque jour, à travers ce simple mur, ils sentaient la présence l'un de l'autre.
C'était le seul lien qui leur était permis.
La seule façon de se dire : 'Je suis encore en vie.'
Un jour, alors que les chercheurs s'étaient absentés un moment,
un son différent suivit les coups habituels.
« ... Ne meurs pas. »
Ce n'était pas une supplique pour survivre.
Ni la promesse qu'ils s'échapperaient ensemble.
Simplement...
Ne meurs pas.
C'était la toute première phrase que Ludville prononçait.
Faiblement adossée au mur, peinant à respirer, Odely laissa échapper un rire léger.
« C'est toi qui mourras le premier. »
« ... »
« Tu es l'expérience qu'ils ont amenée pour moi. Ils t'ont traîné ici rien que pour me garder en vie un peu plus longtemps... Tu ne le savais pas, hein ? »
Son murmure discret ressemblait presque à une confession.
Le silence s'étira longuement.
« Alors tant mieux. »
L'espace d'un instant, Odely se figea.
Elle s'était mordu la lèvre jusqu'au sang,
en se demandant s'il la haïssait.
« ... Comment ça, tant mieux ? »
« Ça veut dire que tu vivras plus longtemps que moi. »
Elle répondit, incrédule :
« À quoi bon vivre plus longtemps dans un endroit pareil ? »
« Je ne sais pas... Mais toi, tu devrais vivre. »
Il n'y avait pas la moindre émotion dans la voix du garçon.
Comme si la vie d'un vil esclave n'avait ni valeur ni raison d'être protégée.
Ces jours-là se succédèrent.
Parfois, Ludville riait aux éclats.
Parfois, il pleurait en silence, en prenant garde qu'Odely ne l'entende pas.
Depuis qu'ils avaient commencé à se parler, le garçon laissait paraître un peu plus d'émotions chaque jour.
Séparés par un mur, ils ne pouvaient compter que sur leurs respirations et sur quelques mots chuchotés de temps à autre.
Et ainsi, dix années passèrent.
Vingt-cinq ans.
Odely sentait que son temps touchait à sa fin.
Une nuit, après avoir enduré une nouvelle série d'expériences.
Une nuit où, par hasard, la surveillance des chercheurs s'était inhabituellement relâchée.
Cette nuit-là, Odely ouvrit la porte du laboratoire qui donnait sur la chambre de Ludville.
« ... Odely ? »
C'était la première fois qu'ils voyaient vraiment le visage l'un de l'autre.
Mais le sien était déjà si maculé de sang
qu'on avait peine à en distinguer les traits.
« Odely ! »
À cet instant, Odely chancela.
Alors qu'elle s'effondrait, Ludville la rattrapa d'instinct dans ses bras.
Ses poumons étaient déjà détruits.
À chaque inspiration, du sang coulait de ses lèvres, et son souffle s'affaiblissait de plus en plus.
Malgré tout, Odely ne s'arrêta pas.
« Reste... juste immobile. »
Le front appuyé contre sa poitrine,
elle posa doucement le bout de ses doigts sur son cœur.
Une lumière dorée scintilla au bout de sa main.
Le poison qui coulait dans ses veines.
Les dommages que d'innombrables expériences avaient laissés au plus profond de son corps.
Les fractures de ses circuits de mana.
Les lésions de ses nerfs.
Chaque trace de la souffrance qu'il avait portée à chaque respiration...
fut purifiée en un instant.
Ludville resta figé sur place,
à la regarder, muet de stupeur.
