Dans un grand bâtiment, assez vaste pour mériter le nom de château, une femme était en plein travail. Les sages-femmes l'encourageaient à pousser encore ; et tandis qu'elle poussait, une éblouissante âme dorée arriva dans leur monde et fila droit vers le bâtiment.
Une fois l'enfant mis au monde, la femme posa les yeux sur le bébé qu'elle avait porté pendant neuf mois.
« C'est un garçon », annonça l'une des sages-femmes qui tenait l'enfant.
« Laissez-moi prendre mon fils », dit la femme en prenant son enfant dans ses bras, souriante, envahie par toutes sortes d'émotions.
Mais elle ignorait qu'une âme dorée était arrivée à l'instant même où l'enfant venait au monde, qu'elle était entrée dans le bébé, et que c'était pour cela qu'il s'était mis à pleurer.
Elle sourit en constatant que son fils avait la couleur de cheveux de son père. Elle lança sur l'enfant un sort de nettoyage qui le débarrassa de toute saleté, puis déclara : « Il s'appellera Anthony. Anthony Null, premier fils et premier enfant de la famille Null. »
Elle sourit, coucha son bébé à côté d'elle, et ils s'endormirent ensemble.
Le lendemain, Anthony se réveilla et regarda la chambre où se trouvait son berceau. En voyant la décoration, le raffinement, les murs littéralement couverts d'ornements coûteux, il se réjouit que sa famille soit aisée : cette fois-ci, il n'aurait pas à démarrer dans la vie en orphelin.
Il était aux anges en pensant aux aventures qui l'attendaient, au dragon qui n'attendait que lui pour être terrassé… mais tout s'arrêta net quand il sentit une odeur. Il s'était sali. 'Ça ne pourrait pas être plus humiliant. On dirait qu'il faut d'abord que je grandisse avant de terrasser quoi que ce soit', pensa-t-il, et il se mit à pleurer. Une des servantes arriva et lui changea sa couche.
Ses journées se résumaient à manger, dormir et faire ses besoins. Le temps passa, et il eut bientôt cinq ans. Il passa la plupart de ces années à essayer d'attirer du mana dans son corps, sans jamais y parvenir, ce qui le mettait chaque fois en colère. Puis, en grandissant, il apprit à lire. Il passait le plus clair de son temps à la bibliothèque pour découvrir pourquoi il n'arrivait pas à attirer le mana. Il se croyait infirme, persuadé que l'être l'avait arnaqué ; il en aurait pleuré. Mais il finit par apprendre qu'on ne pouvait utiliser le mana qu'après son éveil, à l'âge de dix ans.
Il sauta de joie en découvrant qu'il n'avait rien d'anormal et remercia l'être. Il apprit aussi que ce monde s'appelait la Planète Bleue, que le mana y existait depuis sa formation, à une date que personne ne connaissait, et qu'elle était plus de deux cents fois plus grande que la Terre ; en réalité, il n'en savait rien, ce n'était qu'une estimation.
Le monde était partagé entre les races, divisé en domaines, chaque race occupant le sien. Les races coexistaient pacifiquement… enfin, disons plutôt qu'elles se toléraient et ne se faisaient pas souvent la guerre, à cause d'un ennemi commun : les démons.
On disait que les démons avaient envahi la Planète Bleue sept millions d'années plus tôt. Ils semblaient innombrables : ils tuaient sans relâche, ils arrivaient sans cesse. Leur seul désir était de dévorer toute forme de vie sur la planète, puis d'engloutir la planète elle-même avec son noyau. On disait qu'ils envahissaient des mondes à travers tout l'univers, et qu'il en était ainsi depuis la naissance de leur race : ils ne cherchaient que la destruction de tous les mondes. Quel était leur but ? Personne ne le savait avec certitude.
Les principales races de la Planète Bleue étaient les suivantes. Les Dragons, réputés sans rivaux en magie. Les Phénix, qui disputaient aux Dragons le titre de suprême en magie (un titre qui, soit dit en passant, n'existait même pas). Les Titans, sans rivaux en force brute. Les Elfes, sans rivaux en magie du vent et des esprits. Les Nains, réputés sans rivaux en forge, mais tout de même aguerris au combat. Les Humains, qu'on surnommait les touche-à-tout : bons en tout, mais rarement meilleurs que les autres races dans un domaine précis ; ils n'en restaient pas moins une force avec laquelle il fallait compter. Les demi-humains, comme les hommes-renards, les hommes-chats ou les loups-garous, qui s'étaient réunis pour former un domaine unique. Et enfin, les Vampires, qu'on appelait les maîtres du sang.
Il existait d'autres races, mais c'étaient des races mineures, pas assez fortes pour occuper à elles seules un domaine entier ; elles s'établissaient donc en bordure d'autres domaines, ou vivaient à l'intérieur.
Il apprit aussi que sa mère, celle qui lui avait donné son nom, s'appelait Mitchelle Crimson, de la famille Crimson. Elle avait épousé son père, Michael Null, qu'il n'avait pas vu une seule fois depuis sa naissance. Sa mère répétait toujours qu'il reviendrait d'ici quelques années ; il avait donc cessé de poser la question et se contentait d'attendre.
Il apprit qu'ici, les humains éveillaient une classe à dix ans, et que ces classes s'accompagnaient d'avantages qui les soutenaient. Certains éveillaient aussi une constitution, d'autres une lignée, en plus de leur classe, ce qui le surprit. Il avait voulu s'entraîner à l'épée plus tôt, mais sa mère l'en avait empêché : il risquait, disait-elle, d'éveiller une classe de mécanicien. Cette idée lui donna des cauchemars ; il renonça donc et attendit l'éveil. Il apprit également qu'on avait essayé de mesurer le talent, afin de savoir sur qui concentrer ses efforts, mais qu'on avait échoué à chaque fois. Ceux qui possédaient une lignée ou une constitution étaient donc très recherchés ; ceux qui n'en avaient pas l'étaient encore, selon leur classe et leurs avantages, mais les gens ne révélaient presque jamais leurs avantages à qui que ce soit.
Il apprit aussi qu'il avait des grands-parents, mais que tout le monde était parti et ne reviendrait qu'une semaine avant son dixième anniversaire. Apparemment, les démons et les bêtes retenaient tout le monde.
Il découvrit que sa famille, les Null, comptait parmi les familles les plus puissantes du domaine humain, aux côtés de cinq autres : la famille Crimson, la famille Amos, la famille Stellar, la famille Lionheart et la famille Landell. Avec la sienne, cela faisait six : les plus grandes puissances du domaine humain.
Il ne put s'empêcher de sentir poindre la migraine en pensant aux jeunes maîtres arrogants, si clichés, qu'il croiserait bientôt. Mais si l'un d'eux le cherchait, il le mettrait à terre, puis le tuerait quand personne ne regarderait. Il s'était réincarné parfaitement préparé à ce genre de poncif arrogant. Et si quelqu'un le soupçonnait après la mort du jeune maître, eh bien, c'était à ça que servait une grande famille puissante : à le protéger.
Même s'ils avaient des preuves, auraient-ils assez de pouvoir ? Ce qui ne voulait pas dire qu'il laisserait la moindre preuve derrière lui.
Ce monde était aussi avancé technologiquement que la Terre, ce qui le surprit : il pensait que le mana les aurait maintenus en retard. Mais en voyant les voitures, les yachts, les téléphones, les ordinateurs portables et les toilettes modernes, il ne put s'empêcher d'être ravi. Il n'aurait pas à s'asseoir dans des carrioles de bois dur tirées par des chevaux, secoué sur les cailloux. Il leva de nouveau le pouce à l'intention de l'être, qui connaissait si bien ses goûts : vraiment digne d'un être pour qui même les dieux ne sont que des fourmis.
Il passait ses journées à attendre patiemment ses dix ans, et l'éveil qui lui permettrait de voir enfin son père sans vergogne. Il lisait, révisait l'histoire, faute d'avoir autre chose à faire, et réfléchissait aussi aux tricheries que l'être lui avait données : pourquoi n'avait-il pas reçu la moindre notification du système, même après cinq ans d'essais ? Il avait envie de maudire l'être, mais se retint en se rappelant sa vie précédente, où il avait maudit Dieu en sortant du travail pour mourir quelques minutes plus tard. Il craignait que, s'il le maudissait, l'être ne lui reprenne sa tricherie.
Cela le déprimait ; il aurait voulu pouvoir s'endormir et se réveiller le jour de l'éveil. Il ne pouvait que passer ses journées à lire à la bibliothèque et à papoter avec les servantes.
Tous les deux jours, il se faisait conduire par le majordome dans chacune des voitures, à tour de rôle : elles étaient toutes luxueuses, et dans sa vie précédente, il n'en avait même pas approché une seule. Il fallait qu'il les essaie toutes et en profite avant de commencer à s'entraîner, à dix ans.
À propos d'éveil, il apprit que sa mère possédait la classe de magicienne élémentaire, qui lui donnait accès à de nombreux éléments, ainsi que certains avantages liés à la classe. Elle ne voulut pas lui en dire plus : il était trop jeune pour comprendre.
Il ne put que renoncer et attendre son tour.
