« Ian. Mon petit garçon. Hum. »
Le précepteur s'éclaircit la gorge et observa l'expression d'Ian. Le fils illégitime à qui la lettre était destinée ne savait pas lire : il devait forcément demander à quelqu'un de la lui lire.
Et parmi tous, le choix le plus naturel était le précepteur.
Je fis briller mes yeux limpides et posai le menton dans ma main.
« Continuez la lecture, je vous prie, maître. »
« Vas-tu bien là-bas ? Grâce au comte Derga, ta mère vit dans le confort. Je suis heureuse chaque jour de ne plus avoir à travailler. Toi aussi, étudie avec application et sois reconnaissant envers Monsieur le comte. Chel est ton demi-frère, mais n'oublie pas que tu dois le servir. Considère comme un honneur de devenir un symbole de paix. Avant tout, noue des liens solides avec la tribu Cheonryo. Le jeune maître et toi êtes l'espoir des générations à venir. »
Tout en lisant, le précepteur me jeta un regard en coin pour jauger ma réaction.
« Et il y a une demande. »
Oui. Voilà le vrai sujet.
« J'ai entendu dire que la tribu Cheonryo fume quelque chose qu'on appelle des feuilles de guroot, au lieu du tabac. Ta mère aimerait bien y goûter, elle aussi. Quand tu reviendras pour ton anniversaire l'an prochain, pourrais-tu m'en rapporter quelques graines en secret ? »
Les feuilles de guroot étaient une sorte de stimulant dont usait la tribu Cheonryo.
On les mâchait finement, ou bien on roulait les feuilles pour les faire brûler. De quelle plante il s'agissait au juste, et comment on la préparait, cela restait un secret de la tribu Cheonryo que personne ne connaissait.
Une chose était sûre : ils chargeaient au combat une seule feuille entre les dents.
« Et la fleur a éclos dans le pot que tu soignais avec tant d'attention. Une fois que tu auras passé la frontière, je ne pourrai plus te voir. »
« ... Hmm. »
« La dernière ligne dit : si cette lettre te parvient, écris-moi un couplet de la chanson que ta mère te chantait si souvent. Je t'aime, toujours. À mon fils. »
Je soupçonnais que les pétales séchés glissés dans ma poche étaient le véritable cadeau de ma mère. Qui plus est, seul le dernier paragraphe constituait le vrai contenu de la lettre. Elle avait fait preuve d'astuce. En réclamant un code, elle obligeait le comte Derga à me remettre la lettre et à recevoir une réponse.
'On dirait que Mère a glissé dans la lettre une demande de contrebande de feuilles de guroot...'
Ce qui me laissait perplexe, c'était la manière du comte Derga. Pourquoi m'appâter par un moyen aussi détourné ?
S'il me donnait simplement des ordres comme toujours, la vie de ma mère en gage, j'obéirais. Il n'avait aucune raison de tourner ainsi autour du pot.
« Ian ? »
« Oui, maître. Merci. Gardez le contenu de cette lettre secret, je vous prie. »
« Bien entendu. »
Le comte Derga avait sûrement d'autres intentions cachées derrière tout cela. Je résolus de les découvrir.
Le précepteur sortit un parchemin vierge et demanda :
« Veux-tu écrire ta réponse aujourd'hui ? »
« Non. J'ai trop de choses à dire, il faut que je mette de l'ordre dans mes idées. Je vous le demanderai la prochaine fois. »
« Je vois. Ta mère va t'attendre. »
Il me pressait.
Mais même si j'avais voulu écrire, je ne connaissais pas les paroles de la chanson.
'Si j'écris de mauvaises paroles, ma mère va paniquer. Elle saura qu'il m'est arrivé quelque chose.'
Cette entrave me liait tout en me protégeant. Et si ma mère se méprenait et mettait fin à ses jours ? Impossible de prévoir comment le comte Derga réagirait pour resserrer encore son emprise sur moi.
'Au pire, je pourrais me retrouver enfermé jusqu'à la cérémonie de paix.'
Le mieux semblait d'aller la voir en personne.
Par chance, j'avais demain mon déjeuner avec Mollin.
Si je savais en tirer parti, j'obtiendrais à la fois une occasion de quitter le manoir et le fin mot des intentions du comte Derga.
***
« Oh. Mollin. »
« Cela ne fait qu'une semaine, comte Derga. »
Comme convenu, Mollin arriva au manoir avec sa suite. C'étaient deux hommes à l'air jeune et plein d'allant, de toute évidence des cadets de l'Administration centrale dont Mollin assurait la formation.
« C'est un honneur de vous rencontrer, Monsieur le comte. »
« Merci infiniment de votre chaleureuse invitation à déjeuner. »
Les deux hommes, présentés respectivement comme Mac et Dgor, baisèrent le dos de la main de la comtesse. Dame Merry rit avec grâce et présenta son fils Chel.
« J'espère sincèrement que vous passerez un agréable moment. »
« Ah. Voici donc le jeune maître Chel ? Et celui-ci serait... ? »
Il n'y avait pourtant aucune confusion possible.
Ainsi qu'on le leur avait dit, Ian avait une chevelure d'un or éclatant qui brillait comme le soleil. Ce n'était qu'une politesse, un simple semblant de courtoisie.
« Je suis Ian. »
« Enchanté. Après tout ce qu'on m'a dit de vous, j'avais hâte de vous voir. »
« Appelez-moi Mac, jeune maître. »
Le visage de Chel trahit son mécontentement d'être appelé du même titre qu'Ian. Mais qu'y pouvait-il ? Il ne pouvait pas se plaindre devant les adultes et devant Ian. Chel resta simplement collé à sa mère tandis qu'ils se dirigeaient vers le jardin.
« Le manoir des Bratz est à la hauteur de sa réputation. Le jardin est fort impressionnant. »
« Recevoir de tels éloges d'un visiteur venu de la capitale... la fortune nous sourit aujourd'hui, semble-t-il. »
Un subtil échange de paroles s'engagea, comme si chacun mesurait le raffinement de l'autre. Il n'y avait là aucune malveillance. C'était une manière naturelle, une habitude, comme il était d'usage dans la noblesse.
« Monsieur le comte. Dois-je faire servir les amuse-bouches ? »
« Oui. »
Au signal du majordome, des domestiques firent entrer des chariots.
« Que désirez-vous en apéritif ? »
« Le temps est clair, je prendrai un xérès. »
« Et vous, jeune maître Ian ? »
À l'aimable question de Mac, je faillis demander la même chose sans réfléchir.
Le xérès était un vin blanc, et j'avais un âge ambigu pour boire. Je souris doucement et demandai plutôt un jus de fruits.
« Vous avez bien meilleure mine que la semaine dernière. »
Mollin s'essuya les mains et sourit avec bienveillance. Bien que je sois retenu en otage pour la paix, le vieil homme me trouvait d'une vitalité rafraîchissante.
« C'est peut-être que j'attendais ce jour avec impatience. »
« Ha. Vraiment ? »
« À vrai dire, la capitale m'intrigue. La dernière fois, je n'ai parlé que de moi, et je l'ai plutôt regretté. N'est-ce pas, Père ? »
À ma remarque désinvolte, le comte Derga s'éclaircit la gorge et se caressa la barbe. Pendant ce temps, les domestiques disposaient les apéritifs et de simples salades.
« Oui. Qu'est-ce qui vous intrigue ? On a beau l'appeler la capitale, la vie y est à peu près la même qu'ailleurs. Heureusement que j'ai amené Mac et Dgor aujourd'hui. Un vieil homme comme moi ne sait pas grand-chose des affaires des jeunes gens. »
Je commençai par des banalités.
Ce qu'étudiaient les étudiants de la capitale, comment ils occupaient leurs loisirs, s'ils avaient vraiment déjà vu un mage, et ainsi de suite. Quand j'évoquai les mages, les yeux de Mollin, de Mac et de Dgor brillèrent d'intérêt.
« Je suis surtout curieux de savoir ce qu'on mange d'ordinaire à la capitale. »
« La capitale n'a rien de particulier ni d'abondant sous prétexte qu'elle est la capitale. Toutes les spécialités des territoires partent au Palais impérial. Et surtout, il n'y a presque pas de terres agricoles dans la région centrale. »
« Alors on n'a pas d'autre choix que de compter sur ce que distribuent les marchands. »
« Précisément. C'est pourquoi la disette de la capitale ne vient pas d'une terre desséchée, mais de bourses desséchées. Réguler l'offre et la demande comme il convient fait partie du rôle du Palais impérial. »
Contrairement à Chel, qui se contentait de rouler des yeux en faisant semblant de comprendre, je menais la conversation avec aisance et sang-froid. Mac et Dgor échangèrent des regards entendus.
'Pour un bâtard de basse naissance, il est drôlement vif.'
Ses remarques allaient droit au cœur des choses, et sa concentration était inhabituelle pour un enfant. Je découpai mon steak sans me presser et ajoutai mon avis.
« La nourriture est essentielle, l'approvisionnement devrait donc toujours être abondant. Ce serait merveilleux de découvrir de nouvelles denrées. »
C'était une phrase prononcée sans insistance particulière, aussi anodine qu'une remarque sur le temps. Pourtant, tous les adultes autour de la table se concentrèrent sur les paroles d'Ian. Le comte Derga et la comtesse se demandaient pourquoi il était si bavard aujourd'hui, tandis que les invités semblaient sincèrement intrigués.
Mollin en particulier.
« Une nouvelle source de nourriture, dites-vous ? Votre point de vue m'intéresse beaucoup, Ian. »
« Il n'a rien de bien profond. Ce que l'on jugeait autrefois immangeable pourrait, à y regarder de plus près, se révéler un ingrédient précieux. »
« Ah ah. Ce genre de rêve se réalise-t-il vraiment ? »
« On ne peut pas l'affirmer. Ceux qui ont faim ne font pas les difficiles : ils mangent tout ce qu'ils trouvent pour survivre. En examinant ces choses avec soin, on pourrait faire des découvertes remarquables. »
Je n'avais pas l'intention de révéler tout de suite la vérité sur le gula. Je comptais me taire jusqu'au moment opportun, mais je ne voyais pas de mal à préparer un peu le terrain. Mac sembla se souvenir de quelque chose et ajouta son grain de sel.
« Maintenant que vous le dites, j'ai entendu dire que dans les bas quartiers, on fait un ragoût avec des coquillages. Il paraît que c'est étonnamment bon. Vous y avez déjà goûté, Ian ? »
C'était la première question tranchante au milieu d'une conversation jusque-là cordiale. Ian avait été assez pauvre pour vivre dans le quartier des plaisirs : le plus pauvre d'entre les pauvres.
'Étonnamment affûté, celui-là.'
Je ravalai mon rire intérieurement.
Le pouvoir central et les Marches entretenaient une relation de retenue mutuelle. Le Palais impérial avait tacitement accepté qu'on m'envoie à la place de Chel.
Mais si, une fois que j'aurais rejoint le clan Cheonryo, des questions surgissaient sur ma légitimité ? Si cela portait préjudice à Bariel ? Ils auraient alors un levier pour faire efficacement pression sur les Marches.
L'intention derrière la question était donc unique.
'Ian. Viens-tu des bas quartiers ?'
Me faire avouer de ma propre bouche les origines blanchies d'un bâtard. Avec trois fonctionnaires du pouvoir central pour l'entendre en même temps, aucun témoignage ne pourrait être plus probant.
« Ian ? Le seigneur Mac te pose une question. »
La comtesse me pressa avec un sourire. Elle semblait inconsciente des manœuvres politiques tissées dans une seule phrase. Bien entendu, Chel n'en savait pas davantage.
« Je crains que ce ne soit pas tout à fait... »
« Chel ! »
Comme Chel commençait à bredouiller une excuse, le comte Derga lui coupa sèchement la parole. Le cliquetis d'une fourchette heurtant l'assiette : surpris, le garçon l'avait lâchée. Le comte Derga n'en réprimanda pas moins son fils, le visage impassible.
« Le seigneur Mac a posé une question à Ian, n'est-ce pas ? Il est impoli de s'interposer. Surveille-toi. »
C'était un ordre de se taire.
Le visage de Chel s'assombrit et il serra les lèvres, tandis que dame Merry glissait la main sous la nappe pour prendre celle de son fils. Le regard qu'elle posa sur son mari était remarquablement acéré, comme pour lui demander pourquoi il élevait la voix pour une si petite faute. Le garçon était déjà abattu depuis sa bévue de la semaine dernière !
« Je n'y ai jamais goûté. »
« Vraiment ? »
Je posai mon couteau et répondis d'un ton ferme.
Pour l'instant, il valait mieux garder une attitude docile aux côtés du comte Derga.
« Bien que j'aie été élevé hors du manoir, mon père a toujours pris soin de moi avec chaleur. Quoi qu'on en dise, je suis un membre de la fière lignée des Bratz. »
« Assurément, tout à fait. »
Tout le monde savait que c'était un mensonge, et pourtant tous feignaient de ne rien remarquer : une situation plutôt amusante.
Mollin arborait un sourire extrêmement satisfait. Il semblait ravi de la façon dont j'avais paré son attaque inattendue.
« C'est pourquoi, même si je n'y ai jamais goûté, j'aimerais beaucoup en faire l'expérience si l'occasion se présente. »
Le comte Derga fronça les sourcils, mais n'ajouta rien. Ma réponse avait été tranchée et la conversation suivait un cours tout à fait naturel.
« Vraiment ? »
« À vrai dire, ce qui vient de la nature ne connaît pas de hiérarchie. S'il suffit à rassasier, n'est-ce pas déjà une raison d'être reconnaissant ? Et vous dites que c'est un mets délicieux, qui plus est. »
Un instant, Mollin éprouva une étrange impression de déjà-vu en entendant mes paroles.
Il était certain d'avoir déjà entendu cet argument quelque part.
« On dirait que vous tenez les mêmes propos que le Prince. »
Dgor gratta la démangeaison à sa place.
'Le Prince ? Qui est-ce ?'
Depuis l'époque d'Ian, il aurait fallu remonter plusieurs générations pour retrouver l'empereur actuel. Et les princes ne manquaient pas, par-dessus le marché. D'ordinaire, les empereurs avaient plus de dix enfants.
Bref, même moi, qui avais été empereur, je n'avais aucune idée de qui était ce prince d'il y a cent ans.
« Vous parlez de Son Altesse le Second Prince Gale. Alors qu'il parlait de nourriture de rue avec des nobles, il a fait une remarque de ce genre tout à fait en passant. Ha ha. »
Ils n'avaient rien dit devant lui, mais ils avaient dû en dire de belles dans son dos. Qu'un prince de la nation tienne des propos aussi peu cultivés.
Quoi qu'il en soit, le Second Prince Gale. J'avais l'impression d'avoir déjà entendu ce nom quelque part : il m'était étrangement familier.
« Vous vous entendriez bien, tous les deux, si vous vous rencontriez. »
« Comment pourrais-je avoir une telle prétention ? »
« Non, je trouve que c'est un excellent avis. »
Devant la tentative du comte Derga de sauver la face, Dgor rit et balaya la remarque d'un geste de la main.
Il était sincère. À une époque où des dizaines de milliers de gens mouraient de faim chaque année, qu'importait un peu de nourriture de rue ? Survivre passait avant tout.
« Les apparences, c'est vraiment quelque chose d'effrayant. Même la nourriture de rue a sa valeur et trouve preneur, après tout. »
« Tout à fait. Mais la réalité est plus sombre encore. Même les roturiers ne jettent pas un regard sur ce que mangent les gens de basse condition. »
La comtesse intervint dans la complainte de Mac et Dgor.
« Même si l'on découvrait de nouvelles cultures, il faudrait un bon moment pour les distribuer, n'est-ce pas ? »
Le sujet n'était pas mauvais, mais le contexte n'y était pas. Sans m'en rendre compte, je secouai la tête.
« Non, Mère. En réalité, la distribution n'est pas le problème. »
« Vraiment ? On dirait que vous avez un avis sur la question, Ian. »
Le ton de Mollin trahissait une pointe de mise à l'épreuve. Je souris, comme pour dire : pourquoi quelqu'un qui sait tout pose-t-il ce genre de question ?
