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Chapitre 9

Chapitre 9 — Allons, choisissez

24 octobre 2026 ~11 min · 2 125 mots

En ouvrant la portière du carrosse, Rishe ne perçut aux alentours aucune présence de brigands.

Comme elle n'avait pour l'instant aucune arme, elle se dirigea vers le cœur de l'agitation en restant sur ses gardes. Les cris et les vociférations qui résonnaient plus loin devant s'éteignirent bientôt.

Elle en comprit aussitôt la raison.

'… Ça alors…'

Une bonne dizaine d'hommes, visiblement des brigands, gisaient sur le sol.

Au milieu d'eux se tenait Arnold. Il baissa les yeux sur l'un des brigands, puis le fit rouler sur le dos. Il lui pointa sa lame nue sur la gorge et fronça les sourcils d'un air ennuyé.

« C'est tout ? Moi qui avais pris la peine de faire reculer les chevaliers pour vous affronter seul. Ça ne suffit même pas à tromper l'ennui. »

« Gah… ! »

Arnold écrasa du pied le ventre du brigand et le toisa d'un regard impitoyable.

Son expression était d'une froideur terrible. Ce n'était pas de la colère envers ceux qui les avaient attaqués, mais la déception de quelqu'un dont les attentes n'avaient pas été comblées.

L'aura qui émanait d'Arnold faisait blêmir jusqu'aux chevaliers, pourtant ses propres subordonnés. Arnold donna un léger coup de son épée ruisselante de sang pour en chasser les gouttes.

Allait-il achever le brigand ?

Rishe le craignit un instant, mais Arnold essuya sa lame sur les vêtements de l'homme et la rengaina.

À y regarder de plus près, tous les brigands étendus alentour semblaient seulement avoir perdu connaissance.

'Il n'en a tué aucun… ! Parce qu'on est encore sur le territoire d'un autre pays ?'

Il avait donc tout de même assez de jugement pour ne pas commettre une telle maladresse.

Ou bien, à ce stade, Arnold ne se comportait-il pas encore en homme qui tue sans discernement ?

Tandis qu'elle l'observait, Arnold remarqua apparemment son regard et se tourna vers elle. Il eut alors l'air surpris. Une expression sincère, bien différente de la soif de sang qu'il affichait jusque-là.

« Toi, comment es-tu sortie du carrosse ? »

« C'est un secret. Si je dévoile le truc, vous trouverez la parade. »

« Ha. Tu es vraiment insondable. »

Lui qui affichait une expression si glaciale un instant plus tôt, il aurait pu s'abstenir de prendre soudain l'air amusé d'un garçon de son âge. Alors qu'elle en était excédée, un homme descendit d'un des carrosses.

« Votre Altesse ! Encore une de vos imprudences ! »

Celui qui sortait en tempêtant était presque aussi grand qu'Arnold. Ses cheveux argentés étaient coupés court et il avait les sourcils froncés : il s'agissait apparemment d'Oliver, le serviteur d'Arnold.

« À quoi servent les chevaliers qui vous escortent, selon vous ? Passe encore d'affronter des brigands quand on n'a pas le choix, mais faire reculer les chevaliers pour vous battre seul… »

'C'est… parfaitement juste…'

Cet Oliver ne semblait absolument pas intimidé par Arnold. Cinq jours plus tôt, avant de quitter son pays natal, Rishe lui avait été présentée, et il l'avait saluée comme un membre de la famille : « Je vous confie notre Altesse à partir de maintenant. »

De son côté, face à Oliver, Arnold n'arborait pas le visage effrayant du prince héritier, mais une mine plutôt agacée.

« Ces brigands dégageaient une soif de sang désespérée. Ce genre d'individus est dangereux. Plutôt que d'essuyer des pertes en faisant combattre les chevaliers hors d'un champ de bataille, je préserve mieux les intérêts du pays en y allant seul. … D'ailleurs, il y a des blessés parmi ceux qui ont engagé le combat au début, non ? »

C'était vrai : plusieurs chevaliers, adossés aux arbres, avaient l'air épuisés. Arnold donna ses ordres aux chevaliers qu'il avait fait reculer.

« Première unité, soignez les blessés. Deuxième unité, ligotez ces brigands. »

« À vos ordres. »

« Vraiment… Votre Altesse, vous ne jugez que sur le résultat. Il n'est rien arrivé, tant mieux, mais vous avez même fait sortir Dame Rishe. Les dames doivent rester se protéger dans le carrosse, voyons. »

« Ce n'est pas moi qui l'ai fait descendre. »

À ces mots, Rishe détourna vivement les yeux.

Ce qui l'intriguait davantage, c'était l'état des chevaliers. À en juger par le saignement, leurs blessures ne semblaient pas bien profondes, et pourtant tous étaient sans force.

« Excusez-moi. Puis-je vous aider en quoi que ce soit ? »

Quand elle s'adressa au chevalier chargé des soins, il leva vers elle des yeux effarés.

« Jamais de la vie ! Pas la future épouse du prince héritier… Je vous en prie, retournez au carrosse vous reposer. »

'… ?'

Pris isolément, les mots du chevalier n'avaient rien de bien étrange.

Mais le regard que les chevaliers posaient sur Rishe était celui de gens qui ne voulaient pas qu'elle approche de leurs précieux camarades.

'Ce n'est pas tant qu'on ne m'accueille pas avec plaisir… On se méfie de moi.'

« Ugh… »

Un des chevaliers gémit tandis qu'un camarade le redressait.

« Hé, qu'est-ce qui t'arrive ? Ça va ? »

« J-je suis tout engourdi… »

« Quoi ? … Ça, c'est… »

Le chevalier ramassa en hâte une épée tombée à ses pieds, en examina le tranchant et blêmit.

« Votre Altesse ! Regardez. On dirait que les brigands avaient enduit leurs armes d'une sorte de poison. »

« … Tch. »

Arnold fronça les sourcils et compléta ses ordres aux chevaliers.

« Trouvez au plus vite où se trouvent les plaies des blessés. Posez un garrot du côté du cœur, puis aspirez le poison de la plaie. »

Ses instructions étaient globalement justes. Rishe jeta des coups d'œil alentour et s'approcha d'un brigand déjà ligoté.

Elle tira son poignard du fourreau : comme l'avait dit le chevalier, la lame était enduite d'un liquide luisant.

'Il y en a une couche épaisse, appliquée sans compter. Un poison bon marché, qu'on se procure en grande quantité.'

Elle agita la main pour en rabattre l'odeur vers elle : aucune senteur âcre. Elle approcha alors directement le nez pour pousser l'analyse.

'Une odeur sucrée, comme une pomme trop mûre. … Un mélange d'herbe de Sheer et de champignon pierre-bleue, sans aucun doute. Ça correspond à peu près aux symptômes des chevaliers.'

Rishe se releva sans bruit et se dirigea vers le carrosse dans lequel elle voyageait.

« Votre Altesse, Dame Rishe retourne au carrosse. »

« Peu importe. Laisse-la faire. »

« Eh bien… On nous a dit qu'elle avait reçu un entraînement à l'épée, mais elle n'a sûrement aucune expérience du champ de bataille. Un spectacle aussi effroyable doit être cruel pour une jeune demoiselle. »

'Les voilà. Ça, ça, et puis…'

Laissant filer la conversation d'Arnold et des autres, Rishe chercha ce dont elle avait besoin.

« Le poison qu'ils ont utilisé est sans doute une sorte de paralysant. J'ai entendu dire que les chasseurs du coin en emploient un pour affaiblir le gros gibier. La quantité dont une lame est enduite ne devrait pas atteindre la dose mortelle, mais… »

« Il n'empêche, c'est bien embêtant. Jusqu'au royaume de Galkhein, il reste deux jours au plus court. Et s'il faut soigner des chevaliers incapables de bouger, le voyage durera davantage. »

« Il n'y a qu'à chercher un village de chasseurs. Si on se procure un antidote… »

« Excusez-moi. »

Revenue auprès des deux hommes, Rishe leva la main avec assurance.

« J'en ai, moi. De l'antidote. »

« … Pardon ? »

Tous les regards se tournèrent d'un coup vers Rishe.

***

L'avis d'Arnold concordait pour l'essentiel avec les déductions de Rishe.

Ce poison au parfum sucré était employé pour la chasse un peu partout sur le continent. Fabriqué à partir d'ingrédients qu'on récolte au printemps, il était très apprécié car la cuisson au feu en détruisait la toxicité.

Rishe elle-même avait eu plusieurs fois l'occasion de le voir par le passé. Dans sa vie d'apothicaire, elle avait même soigné des patients qui en avaient ingéré.

« Pour un homme adulte, la dose mortelle est d'un verre à vin plein. Ce qui est entré dans le corps des chevaliers n'en représente sans doute même pas le centième. »

« … »

Tout en faisant allonger les chevaliers blessés sur le côté, Rishe expliquait la situation à Arnold, sans pour autant interrompre une certaine besogne entre ses mains.

« Seulement, la langue peut elle aussi devenir moins mobile, alors mieux vaut ne pas les coucher sur le dos. La base de la langue risquerait de tomber vers la gorge et de boucher les voies respiratoires. »

« Je vois. … J'ai compris tes explications, mais encore ? »

Arnold se pencha sur ce qu'elle tenait entre les mains.

« Qu'est-ce que tu fais, au juste ? »

« Eh bien, vous le voyez : je prépare un antidote. »

Rishe répondit le plus sérieusement du monde, tout en pétrissant des plantes médicinales dans un bol.

Dans le bol blanc destiné à la soupe se trouvaient des fleurs cueillies le matin même.

Elle les écrasait avec le dos d'une cuillère, ajoutait d'autres plantes au moment opportun, et pilait de nouveau. Un mortier aurait été bien plus efficace, mais on ne peut pas faire la difficile quand on manque d'outils.

« Si les chasseurs apprécient tant ce poison, c'est qu'il est bon marché, qu'on se le procure facilement, et qu'il est aisé de trouver de quoi en faire l'antidote. »

Le poison fabriqué à partir de plantes sauvages printanières se soignait avec ce qu'on récoltait dans la même forêt.

Des chasseurs auraient remarqué qu'un cerf qui mangeait des champignons pierre-bleue, pourtant toxiques, se portait comme un charme parce qu'il mangeait aussi quelques plantes sauvages. Ils auraient mis au point le remède en se prenant eux-mêmes comme cobayes.

« En réalité, c'est plus efficace en décoction. Mais servons-nous de ceci pour l'instant. »

Rishe ajouta un peu d'eau aux plantes écrasées et filtra le tout à travers un linge, puis se leva, le bol de remède vert en main.

Elle s'aperçut alors que tout le monde la dévisageait, l'air abasourdi.

'… ?'

Ne comprenant pas la raison de ces regards, elle leva malgré elle des yeux embarrassés vers Arnold.

À côté d'Oliver qui restait bouche bée, Arnold gardait le silence, comme plongé dans ses réflexions. S'il fallait soigner, il valait pourtant mieux commencer au plus vite.

Après s'être creusé la tête jusque-là, Rishe finit par comprendre.

'Ah. Peut-être qu'ils se méfient de moi ?'

À la réflexion, rien de plus naturel.

'Moi non plus, je n'aurais pas envie d'utiliser du jour au lendemain un remède préparé par une parfaite inconnue. Mais plus on tarde à prendre l'antidote, plus l'engourdissement a du mal à disparaître…'

Elle voulait au moins dissiper leurs craintes. Dans cette idée, Rishe s'approcha d'Arnold.

Elle retroussa la manche de sa robe, puis tira à moitié de son fourreau l'épée qu'il portait au côté.

« Je vous l'emprunte, Votre Altesse. »

« Qu… »

Cela dit, elle pressa contre la lame la peau tendre de l'intérieur de son bras. Une légère douleur la traversa, mais ce n'était rien comparé aux blessures de sa vie de chevalier.

« Qu'est-ce que tu fais ! »

Arnold écarquilla les yeux devant le trait rouge qui s'était formé sur le bras de Rishe. Il voulut lui saisir le bras, et elle recula aussitôt.

Elle n'aurait jamais cru qu'il serait aussi surpris. Mais ce n'était pas le moment de s'occuper de lui. Rattrapant le bol dont le contenu manquait de déborder, Rishe se retourna vers les chevaliers.

« Soyez rassurés. Ce liquide n'a rien d'un poison. »

Sur ces mots, elle puisa du remède avec la cuillère et en fit couler sur la plaie qu'elle venait de se faire. Ça piquait un peu : la preuve que les principes des plantes avaient bien été extraits.

« C'est un mélange d'herbe de Lycorie, de fleurs de Lucua et de baies de Carilie broyées. Si vous avez encore du mal à me croire, j'en boirai une gorgée moi-même. »

À vrai dire, elle aurait préféré s'en abstenir, parce que c'était amer. Dissimulant le fond de sa pensée, elle baissa les yeux sur le chevalier le plus proche.

« Le poison que vous avez reçu provoque un engourdissement qui dure plusieurs jours. Alors, choisissez. »

« Choi… sir… ? »

« Utiliser ce remède. Ou bien attendre sagement d'arriver à Galkhein avec cet engourdissement désagréable. Ou encore demander à Son Altesse de chercher un village de chasseurs et de vous procurer l'antidote qu'ils utilisent… »

Sur ces mots, Rishe eut un sourire radieux.

« Choisissez le moyen que vous préférez. N'est-ce pas, Votre Altesse ? »

« … »

Arnold regardait Rishe avec une expression complexe qu'elle ne lui avait encore jamais vue.

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