« Je me présente à nouveau : je suis Miki, directrice de l'antenne n°525 de l'Association des donjons. Comme tu sembles bien t'occuper de mes deux filles, Amachi, je comptais de toute façon te saluer un jour en tant que mère. Mais je n'aurais jamais imaginé devoir le faire pour une tout autre raison. Ne te contentant pas d'Aki, tu voudrais aussi prendre Maki comme attitrée... »
Je n'étais pas encore remis du choc de tout à l'heure, et la directrice faisait peser sur moi une pression écrasante. On dit que presque tous les gens du rang de directeur d'antenne, à l'Association, sont d'anciens aventuriers. Cette pression venait peut-être, elle aussi, d'une longue expérience des combats.
Arrivé à ce point, il était hors de question de dire que c'était une blague, même sous la torture. Dans une atmosphère comme je n'en avais jamais connu, je fus incapable d'aligner deux mots et ne pus que hocher la tête tant bien que mal.
« Je vois... Aki a beau ne pas en avoir l'air, c'est une fille brillante : tout en étant réceptionniste, elle cumule aussi la direction de l'antenne n°777 de l'Association des donjons. Elle dispose de sa propre marge de manœuvre, et je n'avais aucune inquiétude à ce qu'elle devienne l'attitrée de quelqu'un. Mais si Maki s'y met aussi... »
« Madame la directrice, je veux devenir son attitrée ! Et ce n'est pas parce que c'est la personne dont ma grande sœur est l'attitrée, c'est parce que je pense pouvoir lui faire confiance ! »
« ... Je vois. Tu es sérieuse. »
Sur ces mots, la directrice planta son regard dans le mien.
... Qu'est-ce que c'est, cette sensation ? Une impression étrange, comme si elle lisait en moi à livre ouvert.
Mais je ne pouvais pas céder maintenant.
Même si ce double contrat avait commencé de façon un peu bancale, après avoir poussé Maki à aller aussi loin, je devais moi aussi prendre ma décision.
Pour ne pas flancher, je soutins son regard sans détourner les yeux.
« Hi hi... Je vois. Pour que mes filles l'aient remarqué, ce doit être un garçon prometteur. »
« ... ? »
Qu'est-ce que... ?
D'un coup, l'atmosphère autour de la directrice s'adoucit, et au même moment, je sentis mon corps crispé se relâcher.
« Bien. Il y a une condition pour que Maki devienne ton attitrée. Amachi, hier, tu as chassé un monstre rare et obtenu une compétence. Puis tu l'as mise aux enchères par l'intermédiaire de Maki. Jusque-là, c'est bien ça ? »
« Ah, oui. »
« La vente a lieu demain, mais grâce à ta compétence "Force herculéenne", elle suscite un engouement exceptionnel. Les rumeurs s'enchaînent, et le jour même, toutes sortes de clients vont affluer. Et comme une compétence précieuse est arrivée sur le marché par l'intermédiaire de notre Association, la réputation de notre antenne grimpe, elle aussi. Pour cela, je te suis sincèrement reconnaissante. »
« ... Ah. Autrement dit, la condition, c'est... »
« Oui, tu comprends vite. Je veux que tu nous rapportes encore une compétence de haut niveau, digne d'être mise aux enchères. Délai : deux semaines. Si tu n'es pas capable de ça, je ne peux pas te confier mes deux filles. »
« M-maman ?! Là, c'est vraiment trop demander ! »
Incapable de cacher son désarroi, Maki se leva et s'approcha vivement de la directrice.
« Maki, ici, appelle-moi madame la directrice. Et je n'ai pas l'intention de changer la condition. Toi aussi, Amachi, sois tranquille : même si tu n'y arrives pas, il n'y aura pas de sanction. Même si elle ne devient pas ton attitrée, Maki gardera comme avant la priorité en tant que "suppléante". Qu'en dis-tu ? »
Obtenir une compétence... Ça ne devrait sans doute pas poser de problème.
D'abord, le "Hobgobelin" que j'avais affronté hier. Face à lui, je n'avais plus l'impression de pouvoir perdre. J'avais percé ses schémas d'attaque, et la condition pour le faire apparaître était simple. Et d'ici à ce que je l'affronte de nouveau, j'aurais encore pu faire tourner le gacha. Comme mes statistiques augmenteraient, je devrais pouvoir l'abattre encore plus facilement.
Ensuite, le taux de drop des orbes de compétence. Je ne l'avais pas vérifié, donc rien de sûr, mais on pouvait considérer qu'il n'existait pratiquement personne ayant mis autant de points en "Chance". Et malgré ça, le marché regorgeait de compétences.
Alors même que la méthode pour faire apparaître les monstres rares n'était pas établie et que presque personne n'avait une "Chance" élevée. Sans compter que la plupart des gens devaient utiliser les compétences eux-mêmes avant de les mettre sur le marché.
Dans ce cas, moi qui me situais sans doute dans la catégorie plutôt haute rien qu'en "Chance", et qui pouvais faire apparaître des monstres rares à volonté, je pourrais multiplier les tentatives. Qui plus est, à chaque tirage, la hausse de niveau augmentait relativement les "PC" que je pouvais attribuer à la "Chance". Le taux d'apparition des monstres comme des objets grimperait encore.
S'il y avait un problème, ce serait le cas où apparaîtrait ce qui vient après le "Hobgobelin".
D'après mes recherches d'hier, j'avais trouvé quelques monstres qui semblaient liés. Leurs noms : "Gobelin général", "Ogre" et "Roi gobelin". Les informations n'étaient pas consultables, donc leur force restait inconnue, mais celui qui portait le titre de roi devait être un adversaire dangereux.
Le problème, c'est qu'on était ici dans un "donjon inférieur pour débutants", où les adversaires redoutables n'apparaissent pas...
Mais ce n'était pas le donjon qui l'avait décidé, c'étaient les humains.
Rien ne garantissait que ça n'apparaîtrait jamais.
Quand je m'y attaquerais, il faudrait que je redouble de prudence...
« Shouta ? ... Shouta ! »
« Ouah ? »
Quand je revins à moi, le visage de Maki était juste devant le mien.
T-t-trop près !!
« Euh, si c'est impossible, vous pouvez tout à fait refuser. Rien que d'avoir entendu que vous vouliez de moi comme attitrée, j'étais heureuse. »
Ah, zut.
Je m'étais perdu dans mes pensées, comme d'habitude.
« Pardon, Maki. Ça va aller. Euh, madame la directrice, vous ne voulez pas une deuxième "Force herculéenne"... c'est bien ça ? »
« En effet. Avec la même compétence, l'engouement serait forcément moindre. Mais s'il n'y a rien d'autre, "Force herculéenne" fera l'affaire. Ça reste une compétence rare et utile. »
« Entendu. J'accepte cette condition. »
« Shouta... »
« Oh, comme c'est charmant. Dans ce cas, je t'envoie tout de suite sur ton terminal la liste des monstres rares découverts à chaque étage de ce donjon, avec leurs compétences. J'ai marqué les plus chères, sers-t'en comme référence. Bien, je vous laisse. »
Sur ces mots, la directrice quitta la salle de réunion avec le sourire.
Malgré une condition posée à l'improviste, elle avait préparé un tel document : quel sens de l'anticipation. Comme si elle avait prévu toute la situation. C'est ça, une femme efficace ?
***
Ensuite, Maki enchaîna excuses et remerciements, puis, après avoir affirmé ma détermination, je quittai la salle de réunion. Et pour panser mon esprit épuisé par tous ces événements, je décidai de souffler un peu au café installé à l'intérieur de l'Association.
J'avais commandé un thé noir bien sucré.
Ce goût écœurant de douceur m'apaisait.
« Au départ, je voulais juste demander conseil sur ce que je devais faire des matériaux qui ne rentraient pas dans mon sac, et voilà que ça a pris une drôle de tournure. ... N'empêche, comment dire, la directrice, c'était un mélange d'Aki et de Maki. »
Des manières douces, comme Maki, mais une pression mystérieuse et invisible tout à fait semblable à celle d'Aki. Et puis, ces yeux qu'elle avait. J'y avais senti exactement la même chose que chez Aki quand elle s'amuse à me taquiner.
Pas de doute, c'est bien la mère et ses filles.
« Non, en proportions, ce serait peut-être deux parts de Maki pour huit d'Aki. »
La condition posée par la directrice était sans doute à moitié une plaisanterie. Mais j'avais l'impression que l'autre moitié était sérieuse. Il m'avait semblé lire aussi de l'espoir dans son regard.
Impossible de deviner le fond de sa pensée, mais j'avais bien senti qu'elle tenait à Maki. C'est moi qui avais lancé ça, je devais en assumer la responsabilité jusqu'au bout.
« Allez ! »
Je me remis d'aplomb et ouvris aussitôt l'"appli du réseau de communication des donjons".
Le fichier dont avait parlé la directrice y était déjà téléchargé. Il semblait détailler davantage les informations sur les monstres que Maki m'avait remises la veille, et celles sur le "Hobgobelin" y figuraient en bonne place.
Certains étages affichaient "???", sans doute parce qu'on ignorait même si des monstres rares y apparaissaient, et pour d'autres, le monstre rare était connu mais la compétence qu'il lâchait restait inconnue. Il y avait des trous dans les informations, mais pour établir mes plans à venir, ça allait m'être très utile.
N'empêche, au premier étage, il n'y a que le "Hobgobelin", hein...
J'eus beau parcourir le document de fond en comble, apparemment, dans ce donjon, on n'avait découvert ni ce qui vient après le "Hobgobelin", ni la variante rare du lapin tueur. Mais si le "Hobgobelin" était un autre sujet, la variante rare du lapin tueur était presque impossible à vérifier. Car son taux d'apparition était déjà faible, et tuer un gobelin en cours de route faisait échouer la tentative.
Heureusement, il y avait aussi des lapins tueurs au deuxième étage, donc en les faisant apparaître là-bas, il n'y aurait pas de problème...
« Mais il se peut aussi que des monstres rares différents apparaissent au premier et au deuxième étage... »
Ah, c'est fichu. Ça me trotte dans la tête.
Dans ces cas-là, rien de mieux que de descendre dans le donjon pour vérifier de mes propres yeux, et vite !
J'avalai mon thé d'un trait et partis vers le donjon, plein d'entrain.
Sans remarquer que plusieurs aventuriers suivaient mon dos du regard.
