« Permettez-moi de vous présenter mes excuses pour l'insolence de mon subordonné. »
À peine arrivé dans une autre pièce, Rias baissa aussitôt la tête.
J'ai comme une impression de déjà-vu, avec cette scène.
« Je ne me suis aperçu de rien avant d'en arriver là, et j'ai amené ici un homme insolent. Aucune excuse ne saurait suffire à présent. »
« Rias. »
« ... Ne me détestez pas. »
C'est ça qui l'inquiète ?
Comme il ne relevait pas la tête malgré mon appel, je me penchai pour le regarder par en dessous.
Il est si grand que, de près, je n'ai même pas besoin de me baisser pour y arriver.
Rias faisait une tête de fin du monde.
Pas la peine de faire cette tête, je ne suis pas fâchée contre lui.
Même si je me suis demandé s'il était bien raisonnable de laisser passer une chose pareille.
« Je ne vais pas vous détester pour si peu. »
« Cynthia... »
« Nous sommes partis un peu tard, tous les deux... mais malgré tout, nous avons bâti quelque chose, n'est-ce pas ? »
Je sais les efforts hors du commun que Rias a fournis pendant un an.
Il a consacré toutes ses forces à ces moments avec un enfant dont il n'avait pas l'habitude. Et même si Aidan le repousse encore, il ne se décourage pas et s'occupe de lui comme il faut.
« Vous savez à quel point j'aime Aidan, n'est-ce pas ? »
« Bien sûr. »
« Quoi que vous ayez entendu, vous m'avez crue, moi, telle que je suis vraiment. C'est pour ça que vous vous êtes mis en colère, n'est-ce pas ? »
« Cela va de soi, voyons. »
La tête de Rias restait baissée.
« Je crois que j'avais la tête dans les nuages. J'ai fait bien trop peu attention aux propos de mon subordonné. »
« La tête dans les nuages... ? »
« Oui, à l'idée que vous ne me détestiez pas, et à ces journées où je peux vous dire mon amour. J'en avais le cœur qui bondissait. Et en plus, vous avez chaque fois des réactions si adorables que je n'en peux plus de... »
« Ça, ce n'est pas la peine. »
À force de s'enflammer, Rias avait relevé la tête.
Sans doute s'aperçut-il qu'il s'égarait, car son visage s'assombrit de nouveau.
« Bref, quand Luban me rapportait ses histoires, je me représentais les scènes de tous les jours et je les trouvais attendrissantes. Je n'écoutais pas vraiment ce qu'il disait. »
Je vois. Dès qu'on lui parle de sa femme et de son fils, il perd tous ses moyens.
« Si je l'avais écouté sérieusement, j'aurais forcément remarqué sa malveillance. »
« N'en parlons plus. »
Je lui souris.
« Du moment que Luban ne remet pas les pieds dans ce manoir, cela m'est égal qu'il reste votre adjoint. Sa loyauté envers vous semble inébranlable. »
Pour mes réflexes de ma vie d'avant, qu'un parfait étranger se mêle ainsi des affaires de la famille me hérisse au plus haut point.
« Il suffirait de lui faire jurer de s'en tenir à ses fonctions. »
Il ne s'en est pas pris directement à Aidan, alors au bout du compte, je me dis que c'est peut-être aussi bien comme ça.
Rias secoua la tête.
« Je ne peux pas garder pour adjoint un homme qui vous a manqué de respect. »
Il l'avait dit avec fermeté.
Pour ça, je lui laisse la décision.
Cela dit.
« Au fait, il y a trois ans, j'ai fait quelque chose ? »
Je n'en ai pas le moindre souvenir.
Rias se troubla visiblement.
« Luban parlait comme si son hostilité venait de là... »
« Vous n'avez rien fait ! »
Il avait haussé la voix.
« Vous n'avez rien fait. Vous n'avez aucun tort. »
« Ah... bon... ? »
Un démenti aussi catégorique, ça intrigue, mais Rias ne semblait pas décidé à en dire plus.
J'avais bien senti de l'hostilité chez Luban, pourtant. Nous ne nous sommes jamais parlé directement : une rancune mal placée, peut-être ?
Rias recula d'un pas.
Une main sur la poitrine, il mit un genou à terre d'un geste naturel.
« Cynthia. Je suis un mari bien sot. »
Qu'est-ce qui lui prend, tout à coup ?
« À l'avenir, je vous en prie, ne tolérez plus pareille insolence. Je voudrais que vous me disiez tout. »
« C'est entendu, alors relevez-vous. »
« Je n'ose plus vous regarder en face. Alors que vous, vous m'avez pardonné. »
Pardonné quoi, au juste...
Parce que mon frère est mort à la guerre et que Rias, lui, a survécu ?
C'est ça, la guerre.
Je m'accroupis devant Rias.
« Ah... ! Que faites-vous ! »
Ah oui, ce n'est pas trop une chose à faire. Mais nous sommes quittes : Rias aussi a mis un genou à terre.
Avec ma robe, je dus poser les coudes sur mes genoux pour garder l'équilibre. Ce n'est peut-être pas très convenable.
« Dites, Rias. Vous ne pourriez pas m'ouvrir votre cœur un peu plus ? »
Devant son visage stupéfait, je fis un grand sourire.
« Même s'il y a quelques malentendus, vous ne croyez pas que ce que nous avons bâti ne peut pas disparaître comme ça ? »
« Cynthia, je vous en prie, relevez-vous. »
« Alors relevez-vous aussi, Rias. »
Rias se releva et me tendit la main.
J'y posai la mienne. Une main grande et dure.
Elle porte les traces de ses efforts à manier l'épée. Je la serrai fort.
« Un incident pareil ne peut plus nous ébranler, n'est-ce pas ? »
Pas avec un objectif commun : voir grandir Aidan.
Comme Rias ne répondait pas, je levai les yeux vers lui pour sonder son visage.
« Rias ? »
« Ah... euh... la... main... »
Sa voix sortit à grand-peine, et son visage vira au rouge à vue d'œil.
Je lâchai sa main sans un mot.
Hein, sérieusement ? Je lui ai juste pris la main !
C'est vrai que, d'aussi loin que je me souvienne, c'est peut-être presque la première fois que nous nous touchons depuis que j'ai retrouvé la mémoire de ma vie d'avant.
N'empêche. Nous avons même fait un enfant ensemble.
C'est une jeune fille en fleur, ou quoi ?
Mais le vrai problème, c'est que moi, en voyant cette tête, je l'ai trouvé mignon.
À partir de ce jour-là, Rias prit quelques jours de congé pour passer du temps en famille.
Nous pûmes aussi fêter tranquillement l'anniversaire d'Aidan à nous trois, une fête bien trop modeste pour une maison ducale, paraît-il.
J'ai vu la joie sur le visage d'Aidan, alors pour ma part, je suis comblée.
Les cadeaux pour Aidan arrivèrent par montagnes.
Je les fis d'abord ranger par ordre d'importance des liens avec notre maison. Quant à savoir lesquels donner à Aidan, on verrait une fois ouverts.
Parmi la montagne de cadeaux, l'un d'eux avait été posé un peu à l'écart.
« Celui-là, pourquoi l'a-t-on mis à part ? »
Il avait de toute évidence quelque chose de spécial.
D'où pouvait-il bien venir ? Je posai la question à Rias.
« Il vient de la famille royale. »
Je vois : on ne pouvait décemment pas mélanger un présent de la famille royale avec les autres.
« Et à l'intérieur... »
« Un cheval de bois, il me semble. »
Oh. Ce qui est incrusté à la place des yeux, ce ne serait pas...
« Quand il ne s'en servira plus, on pourra transformer les diamants des yeux en boutons, par exemple. »
« Eh bien... un cheval de bois, cela fera peut-être plaisir à Aidan. Faisons-le porter dans sa chambre. »
Pour le reste de la montagne de cadeaux, je décidai de m'en remettre à Rias.
En principe, c'est à moi de m'en charger, mais je n'ai pas encore fait mon retour dans le monde, et il y a des relations que je ne comprends pas bien.
Et surtout, Rias a proposé de s'en occuper. Alors je lui ai laissé la tâche.
« Il va falloir remercier tout le monde. Mon père aussi... Une lettre suffira, vous croyez ? »
Je me souviens d'avoir rompu tout lien avec lui, mais c'était à sens unique, de mon côté. Je peux bien lui écrire une lettre de remerciements.
« Une lettre... ? »
Rias avait l'air un peu surpris.
« Je ne peux pas manquer à mes devoirs indéfiniment. »
« Dans ce cas... si cela ne vous pèse pas trop, peut-être en personne... »
Il s'arrêta au milieu de sa phrase.
Voulait-il dire que je pourrais aller le voir en personne ?
« Pardonnez-moi, je me suis avancé. »
« Pourquoi donc ? »
Peut-être l'ai-je mis en difficulté, coincé entre mon père et moi. Rias doit voir le roi presque tous les jours.
« Je pourrais aussi aller le remercier en personne. Est-ce que ce serait possible ? En emmenant Aidan... »
« Avec plaisir. »
Rias fit un pas en avant avec empressement.
« Sa Majesté se soucie toujours de vous, Cynthia. Chaque fois que je parle de vous, il se penche en avant pour... enfin, peu importe, je pense que cela lui fera très plaisir. »
« Alors, pourriez-vous organiser une rencontre ? Je me rendrai au château avec Aidan au moment opportun. »
« Bien sûr. »
C'est ainsi que fut décidé mon retour chez mes parents, pour la première fois depuis longtemps.
