Qu'est-ce qu'il fait ici, celui-là !
Il avait l'air bien plus jeune que l'homme que je connaissais, mais c'était à n'en pas douter Cleribane Pellet. Sa haute stature, sa posture droite comme s'il portait un plâtre autour de la taille, et ces yeux relevés aux coins. Il n'y avait pas beaucoup de gens, chez les Lombardi, capables de garder une attitude aussi arrogante.
« Qu'est-ce qui vous amène, Cleribane ? »
Père, lui aussi, semblait plutôt décontenancé et se grattait la tête. Et pour cause : Cleribane Pellet supervisait les hautes sphères des Lombardi. Un homme très compétent, mais extrêmement occupé.
Du moins, c'était ainsi qu'était l'homme du futur que je connaissais.
Il était si occupé qu'à l'époque où je travaillais aux côtés de Grand-père, je pouvais compter sur les doigts des deux mains les fois où j'avais vraiment vu le visage de Cleribane.
« Puis-je entrer ? »
« Bien sûr. Entrez, je vous en prie. »
Père conduisit Cleribane au centre du salon, toujours l'air décontenancé, et je m'empressai d'attraper un livre pour faire semblant de lire. Je ne savais pas pourquoi. Ça me semblait simplement la chose à faire. Je fixai le regard quelque part sur les lettres serrées qui remplissaient la page et tendis l'oreille à la place.
Comme s'il avait conscience de ma présence, Cleribane jeta un coup d'œil dans ma direction avant de s'asseoir face à Père.
« Qu'est-ce qui vous amène ? Est-ce que Père vous aurait fait porter un message urgent... »
« Rien de tel. »
« Alors... »
Ils étaient pourtant tous deux employés par la même famille, mais l'attitude de Père était très différente de celle qu'il avait avec le docteur Omari. Rien qu'à cela, je pouvais à peu près deviner la position actuelle de Cleribane au sein de la famille. Ce n'était certainement pas quelqu'un que même le fils du chef du clan pouvait traiter à la légère.
Pourquoi un tel homme viendrait-il trouver Père ?
« La raison de ma venue aujourd'hui concerne Pirenthia, pas vous, Gallahan. »
Hein ? Moi ?
Je rassemblai toute la patience dont j'étais capable pour ne pas regarder dans leur direction.
« Vous êtes venu voir Pirenthia ? »
« Oui, c'est exact. »
Je sentais les regards de Père et de Cleribane. Mon front me picotait étrangement, mais je tournai quand même une page comme si je lisais.
« Alors, ce doit être pour les leçons. »
Les leçons ? Quelles leçons ?
Contrairement à moi, toujours perdue, Père hocha la tête d'un air entendu.
« Rien n'est encore décidé. Aujourd'hui, je suis venu pour avoir une brève conversation avec Pirenthia. »
« Je, je vois. »
Indépendamment du fait de comprendre pourquoi Cleribane était venu, Père semblait plutôt troublé ; il se racla la gorge une ou deux fois avant de m'appeler.
« Tia, viens ici. »
« Oui. »
Je m'approchai avec un visage innocent, comme une enfant qui avait lu tout ce temps et ne savait rien. Puis, après m'être brièvement demandé où m'asseoir, je m'installai sur les genoux de Père.
J'ai sept ans, maintenant. Si j'étais une vraie fillette de sept ans, j'essaierais de rester le plus près possible de Père en présence d'un inconnu.
Père, comme s'il s'y attendait, me souleva pour me poser sur ses genoux.
Puis le silence tomba un instant. Plus précisément, Cleribane et moi nous dévisageâmes sans rien dire. Je regardais simplement, l'air absent, Cleribane, qui disait être venu me parler mais ne disait rien. Je ne pouvais pas le saluer la première à la légère, car je ne savais pas si la moi de sept ans l'avait déjà rencontré ou non.
« ... En effet. »
Au bout d'un moment, il me regarda d'un œil intrigué en marmonnant quelque chose d'incompréhensible, puis inclina légèrement la tête sans se lever et me salua le premier.
« C'est la première fois que nous nous rencontrons, Pirenthia. Je suis Cleribane Pellet. »
Ouf. On ne s'était jamais vus.
Je soupirai de soulagement intérieurement et m'inclinai poliment.
« Bonjour. Je suis Pirenthia Lombardi. »
Désireuse de faire la meilleure impression possible sur la future éminence de la famille, je m'inclinai si poliment que je penchai trop la tête et que mon corps vacilla. Ce corps d'enfant à la grosse tête est vraiment peu pratique.
« Gallahan, puis-je m'entretenir seul à seule avec Pirenthia un moment ? »
C'était formulé comme une question, mais il ne demandait pas vraiment l'accord de Père. Autrement dit, il lui disait de sortir.
« Tia, Cleribane dit qu'il a quelques questions à te poser. Papa va aller dans la chambre un petit moment, alors tu réponds poliment. Compris ? »
Père m'expliqua cela en me caressant tendrement la tête.
« ... Oui. »
Je m'y attendais un peu, mais devoir parler seule avec Cleribane me rendait quand même un peu nerveuse. Ces yeux perçants qui m'examinaient de la tête aux pieds étaient eux aussi très pesants. J'avais l'impression d'être sur une table d'opération.
Dès que la porte de la chambre de Père se fut refermée, Cleribane se leva et alla chercher quelque chose un peu plus loin. C'était le livre que je lisais juste avant, « Le peuple du Sud ».
« Savez-vous quel genre de travail j'accomplis pour la famille Lombardi ? »
Si je le savais, je ne serais pas aussi nerveuse.
De quoi « ce » Cleribane Pellet s'occupait-il dans sa jeunesse ? Je secouai vigoureusement la tête.
« Mon travail consiste à instruire les jeunes héritiers de la famille, ceux qui dirigeront les Lombardi à l'avenir. »
Ah ! Les leçons !
Je comprenais enfin la conversation de Père et de Cleribane. Moi aussi, j'avais reçu pendant une courte période les leçons d'un responsable de l'instruction, à partir de neuf ans environ.
Mais mon professeur d'alors n'était pas Cleribane. Avait-il changé de poste avant cela ?
Quoi qu'il en soit, les « leçons » dont parlait Cleribane étaient une sorte d'éducation des héritiers, la première estrade d'évaluation officielle que gravissaient les enfants Lombardi.
Selon le programme du responsable de l'instruction, les enfants de la famille étaient réunis pour recevoir un enseignement commun. À première vue, cela pouvait passer pour une simple instruction à domicile, sans conséquence, mais il n'en était rien.
Au contraire, il y avait là bien des aspects cruels. D'abord, il n'y avait pas d'âge fixé pour commencer les leçons. Quel que soit leur âge, seuls les enfants jugés prêts à suivre recevaient le droit d'y assister. Naturellement, l'âge auquel un enfant commençait les leçons révélait son niveau.
Ensuite, il n'y avait pas non plus d'âge fixé pour les arrêter. Un beau jour, on vous disait simplement : « Vous n'avez plus besoin de venir aux leçons. »
C'est ce qui m'était arrivé, autrefois. Bien sûr, ce n'était pas un diplôme, mais une déchéance : on me retirait le droit de continuer à y participer.
Et enfin, les évaluations rendues après chaque leçon étaient rapportées à Grand-père. Autrement dit, le Cleribane Pellet d'aujourd'hui était pratiquement une ligne directe entre Grand-père et moi.
Et s'il était venu exprès comme ça, cela voulait dire...
'C'est Grand-père qui l'envoie.'
En me rappelant le visage de Grand-père qui s'illuminait en me voyant, je réprimai de justesse le rire qui manquait de m'échapper.
Comme je le regardais avec des yeux brillants, sans réaction particulière, Cleribane, peut-être mécontent de quelque chose, fronça légèrement les sourcils et posa le livre devant moi.
« J'ai entendu dire que vous lisiez ce livre. »
« Oui, je le lis depuis hier. »
« Je vois. Alors, de quoi parle-t-il ? »
On aurait dit qu'il vérifiait si j'étais vraiment capable de lire ce livre.
Heureusement que je l'avais lu à l'avance, la veille au soir. Je fis mine de réfléchir un instant, avec un « Hum », puis répondis.
« Je n'en ai lu qu'un petit bout, mais il y a des gens mystérieux qui vivent ensemble dans la forêt du Sud de l'Empire. Ce livre raconte des histoires sur ces gens-là. »
Cleribane parut un peu déconcerté en m'entendant. Il avait sans doute cru que je trimballais ce livre comme un jouet.
Je le comprenais. Il était normal d'avoir des soupçons quand une enfant de sept ans, qui aurait dû lire des livres d'images, lisait un ouvrage qui ennuierait même des adultes.
Je regardai Cleribane en souriant, dans une attitude qui disait « posez-moi toutes les questions que vous voulez ».
« Quel est le nom de l'auteur de ce livre ? »
« C'est écrit "Rofili", là, sur la couverture, non ? »
« De quoi parlait le chapitre 1 ? »
« Cette personne qui s'appelle Rofili racontait comment elle avait entendu parler des rumeurs sur le peuple du Sud. »
« Hum... »
C'était Cleribane qui restait sans voix devant mes réponses fluides. Trouvant la scène amusante, je gloussai intérieurement tout en demandant, avec une expression innocente qui ne savait rien de rien :
« Vous êtes venu parce que vous vouliez lire ce livre ? Je vous le prête ? »
Je dis cela en tendant à Cleribane l'épais livre à la couverture verte.
« J'ai envie de savoir la suite, mais je pourrai la lire plus tard. »
« Hum hum. Ce n'est pas ça. J'ai déjà lu ce livre, Pirenthia peut donc continuer à le lire. »
« Ah, ouf ! »
Je serrai le livre contre ma poitrine et souris comme si j'étais vraiment heureuse.
Voir les yeux de cet homme si froid vaciller dans tous les sens... le taquiner était un plaisir assez satisfaisant.
Son trouble fut bref. Cleribane, qui avait retrouvé son expression impassible, me posa une autre question.
« Rofili a entendu trois rumeurs en tout. Il... »
« Attendez une seconde, tonton Cleribane. »
« ... Qu'y a-t-il ? »
« Vous vous trompez. »
Je souris en relevant les coins de ma bouche.
« Rofili, ce n'est pas "il". C'est "elle". »
« Pardon ? »
« C'est écrit dans la préface. Son nom complet, c'est Abane Rofili. C'est une savante. »
« Qu-quelle importance cela a-t-il pour le moment... »
Déconcerté, Cleribane ouvrit le livre et parcourut fébrilement la préface.
Ah, que c'est amusant.
J'ajoutai encore une remarque à l'intention de Cleribane, qui ne parvenait pas à cacher son désarroi.
« Vous avez dit que vous l'aviez déjà lu. Vous avez dû le lire sans faire attention. »
Ses épaules tressaillirent et ses oreilles rougirent. Je dus me mordre l'intérieur de la joue pour ne pas éclater de rire.
Un instant de silence passa. Cleribane, qui me regardait avec une expression plutôt contrariée, referma le livre d'un coup sec. Puis il s'adressa d'un ton menaçant à moi, qui restais assise là, l'air détendu.
« Au début, vous aurez du mal à suivre le contenu des leçons. »
« Je vais apprendre plein de choses nouvelles ! »
J'acquiesçai comme si je m'en réjouissais et répondis gaiement.
« Je ne vous accorderai aucun traitement de faveur parce que vous êtes jeune. Vous suivrez les leçons avec vos cousins plus âgés. »
« Ça a l'air amusant ! »
C'est quand le ciel nocturne est sombre que la lune paraît plus brillante.
À côté de ces gamins, j'aurai l'air encore plus intelligente !
Cleribane laissa échapper un petit soupir en me regardant balancer mes petites jambes avec excitation, et parla comme s'il abandonnait la partie.
« ... Et je ne suis pas votre "tonton". Appelez-moi "professeur", je vous prie. »
L'autorisation était enfin accordée !
Avant que Cleribane ne change d'avis, je m'empressai de répondre bien fort.
« Oui, professeur ! »
Dire que j'allais suivre les « leçons » à sept ans !
C'était peut-être le plus jeune âge de toute l'histoire des Lombardi, non ?
Je me demandais comment Cleribane rapporterait les événements d'aujourd'hui à Grand-père.
Cette idée me mit d'encore meilleure humeur, et je regardai Cleribane avec un grand sourire.
