« Apportez le marchepied ! »
À peine la voiture de la guilde Durak s'était-elle arrêtée que Biejie accourut en criant aux domestiques.
Cleribane, qui suivait derrière avec Rulak, claqua discrètement la langue.
En attendant que la guilde Durak apporte des échantillons de ses étoffes, il s'était renseigné sur le maître de guilde.
Comme il s'y attendait, l'homme était une créature de l'impératrice.
Pour être précis, l'actuel chef de la famille Angenas était quelque chose comme son grand-oncle.
Par le sang, il était assez éloigné du cœur de la famille, mais il avait grandi aux côtés de l'impératrice depuis l'enfance et en tirait profit depuis toujours.
Cela dit, même ainsi, l'attitude de Biejie était excessive.
Le maître de guilde avait beau être un proche de l'impératrice, Biejie était le fils aîné du chef du clan Lombardi.
Il n'avait aucune raison de se montrer aussi servile.
Même la famille Angenas, dont était issue l'actuelle impératrice, n'était pas de taille à oser se comparer aux Lombardi.
Rulak, qui marchait juste à côté, ne pouvait pas avoir manqué le claquement de langue de Cleribane.
Pourtant, il ne montra aucun signe de mécontentement.
Il se contenta de croiser les mains dans le dos et d'observer son fils aîné d'un regard plus insondable encore.
Finalement, lorsque Biejie ouvrit lui-même la portière à la place des domestiques, le maître de guilde de la Durak descendit de voiture comme quelqu'un qui en a l'habitude.
Puis il s'inclina profondément devant Rulak pour le saluer.
Au moins, celui-là connaît la hiérarchie.
Cleribane ricana intérieurement.
« Vous avez fait une longue route. Que diriez-vous d'examiner la marchandise tout de suite, avant d'entrer ? »
« ... Faisons ainsi. »
Les sourcils du maître de guilde se froncèrent légèrement.
Il avait apporté les étoffes parce qu'on lui avait demandé de les montrer, mais il ignorait que ce serait vraiment une condition préalable à l'affaire.
Biejie, qui lui avait assuré à plusieurs reprises que ce n'était qu'une formalité, se planta comme pour barrer le chemin à Rulak et déclara :
« Père, est-il vraiment nécessaire d'aller jusque-là ? Le maître de guilde a fait preuve de sa bonne foi en apportant la marchandise jusqu'ici... »
« Écarte-toi. »
Le regard courroucé de Rulak se tourna vers Biejie.
Il ne fronça pas les sourcils, ne le foudroya pas des yeux, mais Biejie se figea aussitôt en croisant ce regard.
« T'ai-je appris qu'il était acceptable de barrer le chemin du chef du clan ? »
« Ah... »
Comprenant enfin son erreur, Biejie s'écarta précipitamment.
« Retirez la bâche. »
Sur l'ordre de Rulak, les domestiques retirèrent la bâche du chariot de marchandises qu'avait amené la guilde Durak.
« Hmm. »
Rulak tendit la main pour toucher l'étoffe et laissa échapper un murmure grave en la palpant.
La surface était irrégulière et rêche.
« Cleribane. »
À l'appel de Rulak, Cleribane s'approcha comme s'il n'attendait que ça.
Comme on pouvait s'y attendre, son expression ne fut guère plus réjouie après avoir touché la surface de l'étoffe.
« Quelle est la matière première ? »
demanda Cleribane au maître de guilde.
« Ah, c'est... »
Le maître de guilde hésita, comme s'il ne s'en souvenait plus sur le moment.
Dire qu'il était incapable de donner immédiatement la matière première de la marchandise qu'il comptait vendre avec l'argent des autres !
Voilà qui en disait long sur l'ignorance de la famille Angenas en matière de commerce, et sur la manière dont elle le considérait.
« C'est, c'est tissé à partir des longues tiges de coroi. »
« Du coroi, dites-vous ? »
Le coroi était une sorte de mauvaise herbe qui poussait un peu partout dans l'Empire.
Voyant que l'érudit Cleribane semblait entendre parler pour la première fois d'étoffes de coroi, Biejie prit un air suffisant.
« C'est une méthode traditionnelle des régions de l'Est de l'Empire. Le maître de guilde se l'est procurée en personne. Toi qui faisais celui qui sait tout, on dirait que tu ne sais rien du tout. »
Cleribane fut agacé par le sarcasme de Biejie, qui, lui, « ne savait vraiment rien », mais il n'avait rien à répondre.
Les étoffes n'étaient pas un domaine qu'il connaissait bien.
Il avait beau avoir eu la charge des affaires des Lombardi et mené de nombreux échanges, c'était la première fois qu'il entendait parler de tissu tissé à partir de coroi.
« Il n'est très utilisé que dans l'Est et peu connu dans les autres régions, nous devrions donc pouvoir en tirer de grands profits. »
dit le maître de guilde à Rulak.
« Vraiment. »
Cela ressemblait à première vue à une réponse favorable, et pourtant le regard de Rulak ne quittait pas le tissu rêche entassé dans le chariot.
Il avait reçu à l'avance des rapports écrits sur les fonds et la main-d'œuvre dont la guilde Durak avait besoin.
C'était assurément une somme assez importante pour qu'aucune autre guilde ne puisse l'assumer seule.
Mais pour les Lombardi, c'était un montant qui ne se remarquerait même pas.
Ce qui inquiétait Rulak, ce n'était pas l'argent.
Ses yeux ridés se posèrent sur son fils aîné Biejie, qui jacassait aux côtés du maître de guilde.
L'actuelle impératrice, Lavinia Angenas, était mesquine mais aussi très ambitieuse.
Elle ne reculerait devant rien pour faire de son fils le prince héritier.
La guilde Durak, montée à la hâte, avait elle aussi été créée pour réunir des fonds, faute de pots-de-vin à offrir au Conseil de la noblesse.
Mais si, pour une raison ou une autre, cette affaire tournait mal et que l'impératrice n'obtenait pas satisfaction financièrement, il était évident sur qui retomberait la faute.
Si Biejie se montrait si empressé, c'était sans doute parce qu'il pensait que mener cette affaire à bien le rapprocherait de l'impératrice.
Rulak prit enfin sa décision.
Cette affaire d'étoffes allait servir de mise à l'épreuve, non seulement pour l'impératrice, mais aussi pour Rulak lui-même.
« Biejie. »
« Oui, Père ! »
« Cette affaire d'étoffes... »
Ce fut juste avant que les mots « je te la confie à partir de maintenant » ne sortent.
Une petite tête brune surgit de derrière la roue du chariot, et une petite voix claire se fit entendre.
« Oh, c'est du tissu pour faire des vêtements ! »
Les quatre personnes plongées dans cette atmosphère tendue se tournèrent toutes en même temps dans cette direction.
« Pirenthia ? »
murmura Rulak, surpris.
Face à son grand-père, Pirenthia sourit de toutes ses dents et lança d'une voix encore plus forte :
« Notre papa, il connaît très bien ces trucs-là ! »
***
Devant les gens surpris par mon apparition soudaine, j'affichai un sourire encore plus innocent et enfantin.
« Comment se fait-il que tu sois venue jusqu'ici ? »
demanda Grand-père en se penchant légèrement vers moi.
« Je suis sortie me promener avec Papa ! Mais j'ai vu Grand-père, alors je suis venue en courant ! »
Il n'existait pas de grand-père qui n'aime pas entendre qu'on était venu le voir.
Surtout quand c'était une petite-fille qui accourait vers lui.
Comme prévu, je vis les coins de la bouche de Grand-père se relever légèrement.
« Merci, Pirenthia. Mais courir comme ça, c'est dangereux, alors fais attention à l'avenir. »
« Oui, Grand-père. »
Tandis que Grand-père me tapotait la tête, Biejie, agacé d'avoir été interrompu, agita la main comme pour chasser une mouche et me dit :
« Les grandes personnes travaillent, alors va jouer plus loin, et vite ! »
Mais j'ignorai complètement Biejie et demandai à Grand-père :
« Mais qu'est-ce que c'est, tout ça ? Il y a plein de fois le même tissu ! »
« C'est une étoffe faite à partir d'une plante appelée coroi. Nous discutions avec ces messieurs pour savoir si l'on pourrait la vendre et en tirer de l'argent. »
« Ah, je vois. »
En tirer de l'argent, tu parles. Cette affaire va tourner au fiasco complet.
Des problèmes, il y en avait trop pour les énumérer.
Criblée de défauts de toutes parts, cette grande affaire d'étoffes de coroi avait fini par échouer, et les Lombardi avaient essuyé des pertes.
Je pourrais m'avancer maintenant et dire : « Puisque c'est comme ci et comme ça, ne commençons même pas et arrêtons tout ici », mais ce n'était pas encore le rôle d'une petite enfant comme moi.
« Hah, hah ! Tia ! Comment peux-tu partir en courant toute seule comme ça ! »
Ça, c'est justement le rôle de Père.
Je me tournai vers lui avec un visage innocent qui ne savait rien de rien et dis :
« Papa ! Grand-père vend ce tissu ! »
« Hah, ouf ! Pardonnez-moi, Père. Tia, on n'interrompt pas les grandes personnes quand elles parlent. Allons nous promener par là-bas. »
Père, qui ignorait mes intentions, voulut m'emmener ailleurs.
« Regarde, Papa ! C'est fait avec une plante qui s'appelle le coroi. C'est trop bizarre ! »
« Hm ? Du coroi ? »
Je savais qu'il s'y intéresserait.
Peut-être intrigué à l'idée qu'on puisse tisser une plante qui n'était rien d'autre qu'une mauvaise herbe comme le coroi, Père tourna les yeux vers le chariot.
« Oh, c'est donc ça, une étoffe de coroi. C'est la première fois que j'en vois en vrai, cette texture rêche, je n'avais jamais rien touché de pareil... »
Père, qui s'était mis à parler avec enthousiasme sans s'en rendre compte, reprit ses esprits et rougit.
« Allons-y, Tia. »
On ne peut pas partir comme ça !
C'est alors qu'une voix vint transpercer d'un coup mon cœur inquiet, comme une bouffée d'air frais.
« Jette donc un œil, Gallahan. »
C'était Grand-père.
Biejie semblait décontenancé de voir son jeune frère surgir de nulle part et se mêler de tout, mais son visage valait le détour : il n'osait pas intervenir.
« Je n'en sais pas tant que ça, moi non plus. Je sais seulement que dans l'est de l'Empire, on tisse de l'étoffe avec cette plante, le coroi, depuis une centaine d'années. Elle est facile à fabriquer et la matière première se ramasse directement dans les montagnes, alors c'est un tissu qu'affectionnent les roturiers. »
« Les roturiers ? »
Mais la réaction du maître de guilde fut un peu étrange.
Lorsque Père dit que l'étoffe de coroi était surtout utilisée par les roturiers, son visage tressaillit.
« Vous dites que c'est un tissu réservé aux roturiers ? »
« Oui, c'est bien ça... Comme vous le voyez, il est rêche et grossier, il ne convient donc pas aux vêtements des nobles. »
« Ça alors. »
Comme le maître de guilde ne parvenait pas à poursuivre, Grand-père demanda :
« Qu'y a-t-il, maître de guilde ? »
« La personne qui m'a parlé de cette étoffe m'a dit que nobles et roturiers l'adoraient tout autant... Alors je comptais faire affaire en visant les nobles. »
« Ne disiez-vous pas tout à l'heure que vous vous l'étiez procurée vous-même ? »
« V-vous-même, enfin, c'est-à-dire qu'une connaissance proche s'en est chargée à ma place... »
« On dirait que cette connaissance proche vous a roulé. »
Gêné, le maître de guilde devint écarlate.
« Mais l'étoffe de coroi a un défaut. Une fois la plante récoltée, elle a en quelque sorte une date de péremption... Ah, c'est bien ce que je pensais. »
Père souleva le bas de la pile d'étoffes et claqua la langue.
De la moisissure noire s'était développée sur les tissus pris au milieu de la pile.
« L'étoffe de coroi une fois tissée craint l'humidité. On dirait que c'est arrivé pendant la dernière saison des pluies. »
« Ah, non, ce n'est pas possible. »
Le maître de guilde ne pouvait cacher son désarroi.
Bien sûr qu'il était abattu.
Il venait d'apprendre que le projet qu'il avait préparé avec tant d'ambition ne valait absolument rien.
Alors Père, qui réfléchissait à quelque chose, s'adressa au maître de guilde.
« Cela dit, le coroi pousse en quantité suffisante dans les territoires proches d'ici. Si vous vous approvisionnez dans les environs au lieu de le faire venir de loin, il ne devrait pas y avoir de gros problème. »
« Oh, vraiment ! »
« Et si vous comptez vraiment faire cette affaire en visant les nobles, essayez d'y mêler de la laine au tissage. »
« De la laine ? »
« Oui. En réalité, le coroi n'est pas une si mauvaise matière. Au contraire, il permet de faire de grosses économies, ce qui est un avantage. Si vous réinvestissez ne serait-ce qu'une petite partie de l'argent économisé sur la matière première pour y mêler de la laine, vous obtiendrez une étoffe fraîche et douce, tout à fait réussie. »
« Oh, une telle méthode existe ! »
Comme s'il voyait une corde tomber du ciel, le maître de guilde de la Durak regarda Père avec des yeux brillants.
« Toutefois, mêler la laine à une autre matière demande une technique assez poussée. Choisissez avec soin des tisserands qui en ont les compétences. »
« D-des tisserands... »
Le maître de guilde, qui semblait réellement ne rien connaître à ce domaine, se contenta de cligner des yeux.
« La guilde des tisserands qui dépend des Lombardi devrait pouvoir s'en charger sans difficulté. Bien entendu, cela signifierait que la part des Lombardi dans les bénéfices devrait augmenter. »
Cleribane intervint au bon moment pour prêter main-forte.
« Combien envisagez-vous ? »
« Compte tenu des salaires des artisans des Lombardi... »
Tandis que Cleribane et le maître de guilde entamaient la négociation, Père me prit la main.
Il comptait s'éclipser discrètement.
« Gallahan, c'est toi qui prendras en charge cette affaire. »
Mais l'ordre formidable de Grand-père arrêta net la retraite de Père.
« Ah, Père ! »
Biejie faillit hurler.
Il ne pouvait pas laisser son plus jeune frère lui prendre l'affaire qu'il s'était donné tant de mal à décrocher.
Mais l'attitude de Grand-père était très ferme.
« Mais je n'y connais pas grand-chose en affaires. Cela dépasse mes capacités, c'est trop pour moi, Père. »
Père, pris de court, semblait vouloir refuser, mais Grand-père demanda d'un ton tranquille au maître de guilde de la Durak :
« Il semble que vous ayez besoin d'un conseiller qui connaisse bien ce domaine. »
« Justement, mon manque de connaissances en matière d'étoffes m'embarrassait. Si messire Lombardi m'apporte son aide, ce sera très rassurant ! »
Cet homme qui traite les autres comme les domestiques d'une maison étrangère change d'attitude envers Père et l'appelle « messire ».
« Pour ce qui est des affaires, je vous prêterai moi aussi mon modeste concours. Ne vous inquiétez pas trop, messire Gallahan. »
Même Cleribane, qui ne s'entendait pas avec Biejie, s'avança pour aider Père.
Après un instant d'hésitation, Père baissa les yeux vers moi qui lui tenais la main.
Tu peux le faire, Père !
Je lui lançai le regard le plus pétillant dont j'étais capable et dis :
« Tu peux aider le monsieur ! C'est trop la classe, Papa ! »
Mes mots furent décisifs.
Sa décision prise, Père me serra fort la main et hocha la tête en direction de Grand-père.
« Je vais essayer. »
Je me retins de justesse de sauter sur place en criant de joie.
Père saurait sans aucun doute faire réussir cette affaire.
Puisque les problèmes de fond allaient disparaître, les Lombardi comme les Angenas pourraient gagner gros, et personne ne serait assez stupide pour se mettre en travers d'une affaire menée main dans la main par les deux plus grandes familles de l'Empire.
« Grrr ! »
Hormis les imbéciles comme Biejie, ici présent, qui grinçait des dents.
Mais tant que Grand-père est en vie, Biejie ne peut rien faire de sérieux.
S'il tentait, par jalousie, de saboter une affaire où l'argent de la famille était engagé, Grand-père ne le tolérerait pas.
« Papa, t'es trop la classe. »
Je murmurai exprès ces mots assez fort pour que Père les entende, tout en restant sagement à ma place.
Il y a une chose dont je suis certaine, pour avoir vécu l'avenir.
De même que les Lombardi s'intéressent à la succession impériale, l'impératrice s'intéresse elle aussi de très près à la question de savoir qui héritera du titre de chef du clan Lombardi.
Jusqu'à présent, c'était le fils aîné qui s'était le plus mis en avant, mais il n'y avait pas un seul noble de l'Empire qui ignorait que Biejie n'était pas particulièrement brillant.
Pour l'instant, c'étaient Biejie et sa famille qui assistaient, à la place de Grand-père, aux banquets mensuels donnés par l'impératrice et l'empereur au palais impérial, mais une fois cette affaire réussie, eh bien...
Je suis sûre que Gallahan Lombardi et sa famille figureront au moins une fois sur cette liste d'invités.
Et il y avait au palais impérial quelqu'un que je devais absolument rencontrer au plus vite.
Quelqu'un dont je devrai faire mon allié si je veux, moi, fille illégitime et femme de surcroît, hériter du titre de chef du clan.
Le second prince, Peres Bribachau Durelli. Il se trouve au palais impérial.
