Axion, qui s'était jusque-là affairé à ramper sur le ventre, se mit à marcher à quatre pattes.
À partir de là, son terrain d'exploration s'agrandit peu à peu, et maintenant qu'il avait commencé à marcher, il trottinait ici et là.
Pas, pas.
Pas-pas-pas.
« Axion, tu es là ? »
« Ue ! »
Axion, qui trottinait partout avec Carl sur ses talons, un sourire de grand-père aux lèvres, finit par prendre possession du salon où je me trouvais.
« Axion. »
« Uwa ! »
Il comprenait désormais quand je l'appelais par son nom, et chaque fois, il croisait mon regard et me souriait de toutes ses dents.
Un grand sourire.
Ses yeux ronds se plissaient alors en croissants de lune, ses petites lèvres s'entrouvraient et le bout de sa langue pointait légèrement.
Il était si adorable que j'avais presque envie de croquer ses joues rebondies, rouges comme des pêches.
'Ouf. Je n'aurais jamais cru trouver Axion aussi adorable.'
Même si cet enfant risquait de me tuer un jour... L'Axion d'aujourd'hui n'était qu'un bébé innocent.
Au début, j'avais élevé Axion avec une extrême prudence, pour ne pas accumuler de points vers la route de la mort atroce.
Mais.
À force de passer du temps avec lui et de m'attacher à lui, je n'étais après tout qu'un être humain : je ne pouvais rien contre l'affection qui fleurissait peu à peu.
« Kyahaa ! »
Axion, que je trouvais adorable alors que je le voyais tous les jours, semblait un peu trop meurtrier pour les autres.
« Keheuk. »
Goutte à goutte. Le thé noir s'échappa de la bouche du mage Elston, assis sur le canapé en face de moi.
Qu'il s'en rende compte ou non, les yeux d'Elston restèrent rivés sur Axion tandis que le liquide rougeâtre imbibait son pantalon.
« ... Elston ? »
« Hhh... »
Axion, dans une couche qui rendait son petit derrière encore plus rond, trottina jusqu'à Elston et lui sourit.
« Ui ! »
« Kheup. »
Elston, qui avait pris de plein fouet le sourire meurtrier d'Axion, se couvrit la bouche des deux mains et se rejeta précipitamment en arrière, comme pour s'enfuir.
Mais assis sur le canapé, il n'avait pour ainsi dire aucune issue.
« Oh là là, Axion. Viens ici. »
« Ma ! »
« C'est ça, c'est bien. »
Dès que je l'appelai, Axion vint vers moi en trottinant et s'agrippa à moi. C'était mon enfant, certes, mais il était aussi très malin. Ha. Bon sang. Était-ce vraiment normal qu'il soit déjà aussi malin ? Le héros était-il vraiment différent dès sa naissance ?
« Il est vraiment mignon, notre Axion, n'est-ce pas ? »
« ... Un peu. Hum hum ! »
Ce n'était pas la réponse qu'on attendait de quelqu'un dont le pantalon était trempé de part en part.
Elston semblait moins honnête qu'il n'en avait l'air.
Il avait pourtant clairement dit, à l'époque, qu'il ne savait pas mentir, mais quelqu'un qui allait jusqu'à cacher sa propre identité ne paraissait pas particulièrement incapable de mentir.
« Elston. Votre pantalon est mouillé. »
« Pardon ? Mon pantalon ? Ah ! »
Elston baissa les yeux sur son pantalon, taché de rouge, et agita vivement la main.
Ses doigts s'activèrent comme s'ils traçaient une étrange formule, et bientôt, son pantalon retrouva son état d'origine.
Un savoir-faire digne du maître de la Tour des Mages.
'C'est pour ça que moi, enfin, le Maître de la Tour des Mages, a été si surpris...'
'Moi aussi, non ! Nous aussi, nous étions curieux...'
En réalité, j'avais compris qu'il était le Maître de la Tour des Mages dès le jour de notre rencontre. Il l'avait dit lui-même à plusieurs reprises, de sa propre bouche : il aurait fallu être idiote pour ne pas s'en rendre compte.
D'ailleurs, d'après les connaissances de Cilia, lancer un sort exigeait normalement des incantations compliquées.
Même la magie la plus simple ne pouvait s'exécuter avec de simples formules.
Et pourtant, le voir utiliser la magie avec désinvolture, d'un simple geste de la main...
'Le Maître de la Tour des Mages n'est-il pas un peu trop négligent ? Je commence à m'inquiéter pour l'avenir de la Tour.'
À bien y réfléchir, il était aussi apparu plusieurs fois dans l'histoire originale.
Un personnage qui aide le héros avec le sourire du début à la fin, mais qui manigance en réalité quelque chose en coulisses.
Un personnage à la position si ambiguë qu'on ne savait pas s'il était un ennemi ou un allié.
Son nom n'était même pas Elston, il était bien plus long, j'en étais certaine.
'Un cerveau de l'ombre peut vraiment se comporter comme ça ?'
À le voir contempler Axion dans mes bras avec l'air d'être sur le point de mourir d'attendrissement, je n'arrivais pas à l'imaginer en cerveau de l'ombre. Sans parler de ses joues roses.
« Hum hum. Alors, comment le trouvez-vous ? Le cœur d'Axion présente-t-il un problème ? »
Elston était arrivé juste à temps pour la sieste habituelle d'Axion, l'après-midi, et avait examiné son état.
Il le faisait régulièrement depuis le jour de notre première rencontre. Même si, ces derniers temps, il semblait venir un peu plus souvent...
« Oui. Le jeune seigneur Axion est encore en pleine santé aujourd'hui. »
Ramené à lui en sursaut par ma voix, Elston répondit tout en essuyant vigoureusement, du revers de sa manche, le filet de bave qui lui avait coulé de la bouche.
Je me demandai si je ne devrais pas lui offrir un des bavoirs de notre Axion.
« Le Cœur de Dragon est calme, lui aussi. Cependant, je pense que ce que je vous ai dit la dernière fois est sans doute avéré. »
« Ah... Vous voulez dire que la magie du dragon a été scellée ? »
« Oui. »
Exactement comme dans l'histoire originale, Axion avait inconsciemment scellé son propre pouvoir.
« C'est fascinant. Qu'un enfant qui vient tout juste d'avoir un an scelle la magie d'un dragon. »
Elston griffonna frénétiquement quelque chose dans un carnet sorti je ne sais quand, puis afficha une mine profondément perplexe.
Il lui arrivait de faire ça tout seul chaque fois qu'il examinait Axion, alors je l'ignorai et réinstallai Axion dans mes bras.
Axion s'était endormi entre-temps.
Il avait dû se fatiguer à trottiner dans le manoir toute la journée.
Je contemplai avec tendresse Axion, qui dormait le pouce dans la bouche, puis repoussai doucement ses cheveux blonds duveteux.
Les cheveux d'un enfant étaient doux comme du coton. Ses sourcils bien dessinés étaient fins et soyeux, et le bout de son nez tout moelleux.
Je savais que si je pressais sa joue rebondie, mon doigt s'y enfoncerait aussitôt, mais puisqu'il dormait, mieux valait ne pas le déranger.
Grâce aux connaissances en puériculture qui me manquaient et que j'avais glanées en jouant la « maman d'Axion » sous ma fausse identité de simple villageoise, j'abordais l'éducation d'Axion avec plus de sérénité qu'avant.
... En vérité, c'était du bluff. Je n'étais toujours pas sereine, mais au moins, je m'y habituais peu à peu.
'Le petit de la maman d'Axion doit être aussi joli que sa mère !'
'Pas vrai ? Mais je ne sais pas pourquoi, la maman d'Axion me dit quelque chose. Je ne l'aurais pas déjà vue quelque part ?'
Quand les dames d'âge mûr s'étaient extasiées de la sorte, j'avais sursauté, craignant que mon identité n'ait été découverte, mais il n'y avait pas lieu de s'en inquiéter.
'Heureusement que les habitants du domaine ne savent pas exactement à quoi je ressemble, vu que je ne suis presque jamais sortie de la maison.'
C'était parce que les habitants du domaine n'avaient pour ainsi dire jamais vu mon visage.
Je le devais au fait d'être restée cloîtrée au manoir pendant que mon frère aîné se chargeait de toutes les affaires publiques.
Mon frère était actuellement absent du manoir, en secret, si bien que la maison Evanroar était pratiquement vide.
Et il était hors de question que je joue les chefs de famille à sa place.
« Carl, pourriez-vous coucher Axion pour moi ? »
« Oui, ma dame. »
Le vieux Carl, qui nous observait à quelque distance, sourit chaleureusement en prenant Axion dans ses bras.
Carl, qui pleurait avec l'enfant chaque fois qu'Axion pleurait, semblait lui aussi s'être un peu habitué à la vie avec un enfant.
D'après mes souvenirs, il ne s'était jamais marié et avait consacré toute sa vie à ce lieu, Evanroar. Pour lui, j'étais sans doute comme une enfant ou une petite-fille.
'Il gère pratiquement le manoir à lui seul, puisqu'il n'y a pas de chef de famille.'
Tandis que j'observais avec attendrissement le sommet de la tête d'Axion qui dépassait de l'épaule de Carl, Elston referma brusquement son carnet et prit la parole.
« Ouf... Je suppose qu'il est temps pour moi de rentrer. »
« Oh ? Déjà ? »
D'habitude, il était du genre à s'attarder tranquillement, tant il rechignait à retourner à la Tour des Mages.
Que se passait-il ?
« Oui. Malheureusement... je dois me rendre dans un endroit très effrayant aujourd'hui. »
« Un endroit effrayant ? Où ça ? »
À ces mots, il tripota l'ourlet de ses vêtements, puis jeta des coups d'œil dans toutes les directions, comme s'il s'apprêtait à révéler un secret.
De toute façon, il n'y avait pas beaucoup de domestiques, et le manoir Evanroar était pratiquement vide. Qu'est-ce qui pouvait bien l'inquiéter ?
« Dame Evanroar, vous ne semblez vraiment porter aucun intérêt à la vie mondaine. »
« ... Vous me cherchez querelle ? »
Je retroussai légèrement ma manche, laissant subtilement voir un bras fortifié par les travaux des champs, et Elston secoua précipitamment la tête.
En même temps, il couvrit doucement le haut de son cou, comme pour protéger le col que j'avais empoigné et secoué le jour de notre rencontre.
« Hum hum. Ce n'est pas ce que je voulais dire. Je me demandais si vous n'aviez pas entendu la nouvelle qui fait grand bruit dans la haute société ces derniers temps. Haha. Je me disais que j'allais vous la raconter ! »
« Quelle nouvelle ? »
« Vous connaissez sûrement le duché de Siastor, toute jeune fille de famille noble que vous êtes ? »
Comment aurais-je pu ne pas le connaître ? C'était la famille de l'héroïne dans l'histoire originale.
J'acquiesçai d'un signe de tête.
« Bien sûr que je le connais. Je suis tout de même une demoiselle de la noblesse. »
« Hum hum. Figurez-vous que le seigneur Dazar, le chef de la maison Siastor, avait un enfant caché ! »
« Ah, d'accord. »
Elston s'était approché de moi et me l'avait chuchoté comme s'il me confiait un immense secret, mais en voyant ma réaction, il fit grise mine.
« C'est quoi, cette réaction ? Vous le saviez déjà ? Vous vous moquez de moi, là ? »
« Non. Bien sûr que non. C'est juste que... ce n'est pas plutôt courant, pour des nobles, d'avoir des enfants cachés ? »
Pour quelqu'un qui connaissait l'histoire originale, il aurait été étrange de s'étonner à ce stade.
En réalité, la fille unique de la maison Siastor, l'héroïne Vanilla, n'était pas l'enfant biologique du duc Dazar, exactement comme Elston venait de le dire.
Vanilla était la nièce du duc Dazar.
La fille de son frère aîné, décédé.
« Vous êtes vraiment quelque chose, Dame Evanroar. Par moments, vous semblez être la grande maîtresse de l'indifférence. »
« Merci du compliment. »
« ... Tss. Bref, j'ai reçu une demande du seigneur Dazar, je vais donc me rendre au duché. Il paraît qu'il rassemble tous les experts qu'il peut trouver pour déterminer si l'enfant est vraiment le sien. Ce duc terrifiant ne lésine sur rien. »
« Oh ? Vraiment ? »
« Oui. Elle aurait à peu près le même âge que le jeune seigneur Axion. Il paraît qu'ils ont même commencé à recruter des précepteurs, ces derniers temps... »
« ... Quoi ? »
J'avais écouté Elston d'une oreille distraite jusqu'à ce que ses derniers mots me fassent bondir sur mes pieds, sous le choc.
Elston faillit prendre un coup au menton quand je me levai brusquement, et il recula en titubant avec un petit cri de surprise.
« Q-Qu'y a-t-il ? »
« Qu'est-ce que vous venez de dire ? »
« Pardon ? Qu'il rassemble toutes sortes d'experts... »
« Non, pas ça ! »
« Ah, qu'ils, euh, rassemblent des précepteurs... ? »
« Oh mon Dieu ! »
Crac. Un coup de tonnerre éclata soudain dans un ciel serein. Un fracas qui résonna à l'intérieur de ma tête.
L'héroïne avait commencé ses études !
Notre Axion venait à peine de commencer à marcher !
« Combien de précepteurs vont venir ? »
« J-Je ne sais pas. Je ne connais pas les détails non plus... »
« Allez tout découvrir. Leurs matières, quel genre de professeurs ils sont, leur réputation, leur parcours, tout ! »
Je vis Elston hocher la tête, presque par réflexe.
Tout en le poussant vers la porte pour le presser de partir, je tremblais d'angoisse.
Une scène se mit à défiler dans ma tête : l'héroïne, Vanilla, debout, les bras croisés, toisant Axion de haut.
Les coins de ses jolies lèvres qui se relevaient...
Puis venaient les mots moqueurs.
'Pff. Tu es censé être le héros, et tu ne sais même pas ça ?'
Axion en serait profondément traumatisé.
Il risquait même de me maudire, moi, sa mère...
'Et s'il finissait par suivre la route de la mort atroce ?'
J'avais beau savoir que c'était une idée ridicule, je ne pouvais empêcher l'angoisse qui m'envahit soudain, quelque part au fond du cœur.
Et il y avait une très bonne raison pour laquelle je m'inquiétais autant.
