Najin ne se changea pas, et c'était délibéré. Trempé de sang, il parcourut les rues dans sa tenue de facteur. L'heure d'ouverture des boutiques approchait, et les marchands commençaient à apparaître un à un.
Il marchait en silence parmi eux. Ceux qui croisaient son regard sursautaient et détournaient vite les yeux. Ils faisaient semblant de ne pas le voir, sachant qu'il était l'homme de main d'Ivan.
Dans cette rue, sous la protection d'Ivan, Najin était à la fois un receleur et un maître absolu.
Najin protégeait ceux qui suivaient ses règles et leur faisait preuve de clémence. Mais ceux qui franchissaient la ligne n'en recevaient aucune et étaient impitoyablement punis. Ivan avertissait souvent ceux qui s'habituaient à sa clémence de ne pas la tenir pour acquise.
Le chaos de ce matin à la taverne de Tricksy et sa décision de parcourir les rues dans sa tenue maculée de sang faisaient partie de cet avertissement. C'était Ivan qui lui avait ordonné d'agir ainsi.
« Ces derniers temps, tout le monde se relâche trop, avait dit Ivan. On commence à voir des gens franchir la ligne. Fais-leur un peu peur pendant que tu t'occupes de Tricksy, Najin. »
Il ne faisait qu'obéir aux ordres.
Un marchand qui traînait autrefois avec Tricksy, et qui jouait les funambules sur la ligne tracée par Ivan, sursauta en voyant Najin et recula, effrayé. Najin se contenta de le regarder en silence. Les yeux du marchand glissèrent du sang caillé sur son manteau jusqu'à la poignée d'épée à sa ceinture.
Najin passa à côté de lui sans un mot. Ivan ne lui avait pas encore ordonné de s'occuper de cet homme. Il espérait seulement que ça lui servirait d'avertissement.
'Je t'en prie, pensa-t-il. Ne franchis pas la ligne. Ne contrarie pas Ivan. Plus tu le fais, plus j'ai de travail, et plus je dois tuer pour rien. Et ça ne m'amuse pas du tout. C'est poisseux, salissant et désagréable.'
Ce n'était pas une question de culpabilité morale. C'était simplement une sensation horrible, surtout face aux familles des morts.
Il poussa un long soupir et continua d'avancer.
Combien de temps marcha-t-il ? Il s'arrêta et leva les yeux : il était arrivé à destination, le quartier le plus animé de la Ville Souterraine. Ici se rassemblait le meilleur de tout.
Des lampes à minerai vives et tape-à-l'œil. Des objets de luxe faits de minerai raffiné. Des marchandises, de la nourriture et des étoffes venues du monde d'en haut. C'était le cœur de la ville souterraine d'Artman : c'est d'ici que le minerai extrait était envoyé en haut, et ici qu'on recevait les marchandises en échange. C'était aussi le seul passage vers le monde d'en haut.
Najin se dirigea vers le bâtiment le plus somptueux du quartier : le domaine d'Ivan le Borgne, son employeur.
***
Ivan le Borgne avait autrefois été chevalier, un épéiste parvenu au niveau de Maître de l'Épée. Il avait beau avoir échoué dans cette ville, il restait un homme redoutable, capable de faire jaillir l'aura d'épée. Un homme aussi fort se démarque où qu'il tombe, et Ivan ne faisait pas exception.
Il prit rapidement le contrôle de la Ville Souterraine. Il repoussa en périphérie l'ancien maître du quartier commerçant, Horace l'Araignée de Terre, et prit sa place. Ivan écrasa tous ceux qui défiaient son autorité et étendit son pouvoir au fil d'une longue et brutale guerre intestine.
Najin ne connaissait pas toute l'histoire, mais il savait que la guerre avait pris fin depuis longtemps, et qu'Ivan en était sorti vainqueur. Aujourd'hui encore, il restait le maître de fait de la ville.
Et il était à la fois le mentor et l'employeur de Najin.
Ivan l'avait recueilli quand ses parents l'avaient abandonné, et lui avait appris à survivre dans cette ville. Autrement dit, surtout à tuer.
« Tu es là, Ivan ? »
Najin frappa à la porte du bureau d'Ivan. Bientôt, une voix l'invita à entrer. En entrant, il vit un homme d'âge mûr, un bandeau sur l'œil droit.
De larges épaules, des bras couverts de cicatrices, et des mèches blanches dans ses cheveux noirs. C'était le bureau d'Ivan, et il en était le maître. Ivan regarda Najin de son œil valide, un regard féroce capable de mettre un homme en pièces. Mais lorsqu'il reconnut qui venait d'entrer...
« Najin, c'est toi ! »
Son expression s'adoucit et il éclata d'un rire franc en tapant vigoureusement sur la table.
« J'ai cru que l'Araignée de Terre m'envoyait un assassin, ou un truc du genre. Pourquoi tu es couvert de sang comme ça ? J'ai cru que tu avais décapité tout le monde en bas et que tu montais t'occuper de moi. »
« Je n'ai vu aucun signe d'inquiétude chez toi. »
« Hé, mon vieux, tu ne vois pas ? Je transpire, là ! »
Ivan désigna son cou, mais Najin n'y vit que de minuscules cicatrices. Il haussa les épaules et ôta son manteau et sa casquette de facteur.
« Tu m'as dit de leur faire peur. »
« J'ai dit ça, moi ? »
« Tu n'es pas un peu jeune pour la démence ? »
« C'est une blague, mon vieux, une blague. »
Ivan alluma une cigarette et lui fit signe de faire son rapport. Najin s'assit sur le canapé et commença son récit.
« Comme tu l'avais deviné, Ivan, Tricksy s'était rangé du côté d'Horace. J'ai vu quelques hommes d'Horace là-bas. »
« Je le savais », marmonna Ivan en soufflant une bouffée de fumée grise. « Tricksy aimait jouer au bord de la ligne, mais il n'avait pas le cran de la franchir. Et voilà qu'il la franchit d'un coup ? »
Il tapota la table.
« Alors, ils étaient combien ? »
« Treize. À peu près la moitié avaient l'air d'être de la famille d'Horace. »
« Et ensuite ? »
Les lèvres d'Ivan s'étirèrent en un long sourire. Najin répondit brièvement : « Douze des treize ont perdu un bras ou une jambe. J'ai laissé le nettoyage à Kabin, qui avait encore tous ses membres. Et Tricksy est mort. »
« Tous les treize, et toi sans une égratignure ? »
Najin acquiesça, et Ivan éclata de rire ; son rire résonna dans le bureau. Au bout d'un moment, il soupira profondément.
« Je parie que la tête de Tricksy valait le détour. Il croyait sûrement pouvoir régler son compte à un gamin comme toi avec treize hommes. »
« C'est ce que Tricksy a dit, lui aussi. »
« Quel cinglé. »
« Tricksy ? »
« Non, toi. Toi. »
D'où pouvait bien sortir un monstre pareil ?
Tout en marmonnant, Ivan écrasa sa cigarette dans le cendrier avec un grésillement sec. « S'il y a d'autre travail, je t'appellerai. D'ici là, repose-toi. Et... » Ivan marqua une pause, comme s'il se rappelait quelque chose. « Évite la place pendant quelque temps. »
« La place ? » demanda Najin.
« Oui. Ils ont envoyé quelqu'un d'en haut. C'est pour l'Épreuve de la Constellation qui va avoir lieu là-bas. »
L'Épreuve de la Constellation. Le simple mot « constellation » fit réagir Najin par réflexe : « C'est quoi, l'Épreuve de la Constellation ? »
Ivan expliqua : « C'est une sorte d'événement qui a lieu tous les treize ans. Tu ne l'as jamais vu ? Remarque, il y a treize ans, tu avais cinq ans, tu ne peux pas t'en souvenir. »
Il poursuivit : « Tu connais la constellation de l'Épée de la Sélection, non ? Le roi Arthur ? Tu te rappelles la légende où il retire l'épée du rocher ? C'est l'épisode le plus célèbre de son histoire. Excalibur, l'épée légendaire plantée dans la pierre, a marqué le début de la saga d'Arthur, et c'est devenu plus tard la forme de sa constellation dans le ciel. »
« Tous les treize ans, l'Épée de la Sélection lance une épreuve sur tout le continent : un défi tout simple, retirer l'épée du rocher. C'est plutôt un événement, en vérité ; personne n'a réussi à retirer l'épée depuis des siècles. »
Ivan haussa les épaules. « C'est pour répandre la légende, la garder vivante dans l'esprit des gens. Et comme ces épées apparaissent dans toutes les grandes villes, il en apparaît une dans notre ville souterraine aussi. »
C'était bien là le problème. Ivan claqua la langue. « Elles ont beau apparaître dans toutes sortes de villes, ça reste une épée créée par la lumière de l'étoile du roi Arthur. Une relique sacrée. Quand une relique pareille apparaît dans un endroit comme ici, tu crois que ceux d'en haut vont rester sans rien dire ? »
Vu l'image qu'on avait de cette ville là-haut, la réponse était évidente. « Ils ne laisseront personne ne serait-ce que toucher l'épée. »
« Exactement. Chaque fois que cette période revient, l'Ordre des Étoiles en fait toute une histoire. »
« Et si quelqu'un essaie de s'approcher de l'épée, on l'exécute pour blasphème ? »
« Quelque chose comme ça. En général, on se contente de le rouer de coups, mais dans certains cas, il peut même se faire décapiter sur place. »
Ivan secoua la tête, l'air dégoûté. « Plutôt brutal. »
« Alors évite la place. Les gardes envoyés d'en haut vont surveiller l'épée toute la journée. »
« Quand est-ce que l'épée va apparaître ? »
« Najin. » Ivan le regarda fixement, toute trace d'humour envolée. En aîné et en mentor, il lui conseilla : « Mieux vaut ne pas provoquer ceux d'en haut. Retiens bien ça. »
Désignant son bandeau, Ivan eut un sourire amer. « Vis à l'intérieur des lignes qu'on t'a tracées. Franchis-les, et la vie devient dure. »
C'était peut-être sa propre expérience qui parlait. À contrecœur, Najin acquiesça. « Je m'en souviendrai. »
« Bien, file. »
Alors qu'il allait sortir, Ivan le retint. « Najin. »
Renversé dans son fauteuil, Ivan lança d'un ton détaché : « L'Épreuve de la Constellation commence ce soir à minuit. Si tu trouves une bonne place, tu pourras peut-être voir l'épée se "planter". »
Intrigué, Najin pencha la tête. Ivan soupira et ajouta : « Secteur 31, la taverne de Taria, près de la fenêtre. Donne mon nom, ils devraient te trouver une place. »
Comprenant où il voulait en venir, Najin sourit, remercia Ivan et sortit en hâte.
La taverne grouillait de monde : personne ne voulait manquer cet événement qui n'arrivait qu'une fois tous les treize ans. C'était l'une des rares occasions pour les habitants de cette ville, qui avaient oublié le soleil et les étoiles, de se souvenir du monde extérieur.
Une chance de voir les étoiles.
Une chance de se remémorer le monde qu'ils avaient oublié.
Pour ce bref coup d'œil, ils étaient prêts à payer le double du prix habituel, surtout pour une place près de la fenêtre.
À la taverne de Taria, Najin prit sa place près de la fenêtre qui donnait sur la place. Il avait avec lui un vieux livre de contes, *Les Chroniques d'Arthur*, ouvert à la dernière page.
Minuit approchait ; il ne restait que quelques minutes. Il fixait la fenêtre en avalant sa salive, la gorge sèche.
Les étoiles, la lumière des étoiles, les constellations.
Le seul désir auquel ne pouvait renoncer ce garçon de la Décharge, qui ne se souciait de rien du monde extérieur. Les étoiles n'étaient pas encore tombées, mais ses yeux brillaient déjà comme des étoiles.
« Une minute. »
Il égrenait le compte à rebours dans sa tête.
Une minute lui parut une heure. Quand il ne resta que quelques secondes, il expira profondément et ouvrit grand les yeux.
La cloche sonna.
Au son de la cloche, la taverne explosa en acclamations. Il regarda aussitôt par la fenêtre, vers la voûte de la ville. Ce qui n'était jusque-là qu'à peine éclairé par le minerai resplendissait maintenant de la lumière des étoiles.
De minuscules fissures dans la voûte.
Des particules de platine s'infiltraient par ces interstices infimes.
Pour la première fois, Najin comprit que c'était ça, la lumière des étoiles.
*Éclat.*
La lumière des étoiles, en se dispersant, illumina vivement les minerais incrustés dans la voûte. Bien qu'enfouie au plus profond de la terre, la ville n'avait jamais été aussi lumineuse.
'C'est beau', pensa-t-il, voyant pour la première fois de ses dix-huit ans la lumière des étoiles. Des phrases du livre de contes résonnaient dans sa tête. L'éclatante lumière de platine des étoiles.
Ah... Il soupira sans s'en rendre compte.
Puis la lumière des étoiles se rassembla et prit la forme d'une épée. L'épée sacrée Excalibur, forgée de lumière stellaire, commença à descendre. Traînant derrière elle un sillage de lumière platine, elle tomba vers la place de la ville.
Il se demanda si c'était à ça que ressemblait une étoile filante.
« Waouh... »
Des soupirs d'admiration résonnèrent dans toute la taverne.
Pour ce spectacle éphémère, les gens avaient payé une fortune. Ceux qui avaient oublié la lumière des étoiles, ou tenté de l'oublier, s'en souvenaient à présent et soupiraient de nostalgie.
L'épée sacrée se posa sans bruit au centre de la place.
Pas de fracas, seulement un son grave et solennel qui balaya la ville.
« Ah. » Il vit l'épée sur la place.
Elle avait beau être loin, Najin était sûr que la poignée portait des constellations retraçant les exploits d'Arthur. Il voulait la voir de plus près.
Le désir dans ses yeux était aussi vif que la lumière des étoiles, à moins que ce ne fût une lumière venue de l'intérieur. Sentant quelque chose d'étrange, il s'interrompit.
« Qu'est-ce que c'est ? »
Une sensation indescriptible, pas tout à fait de l'inquiétude. Un trouble profond qui se changeait en mots, puis en phrases dans sa tête.
Une phrase lui emplit l'esprit.
Retire l'épée.
Pourquoi cette pensée lui venait, il n'en savait rien. La chassant comme une vaine illusion, Najin secoua la tête. Toucher cette épée, ce serait perdre non pas un bras, mais la vie.
*Clang, clang !*
C'est alors que ça arriva.
*Boum.*
Des soldats surgirent et encerclèrent l'épée. L'épée chargée de lumière stellaire disparut derrière leurs armures. Des soupirs de déception emplirent la taverne.
« Encore un peu... »
Lui aussi regarda les soldats avec mépris.
À force de la regarder, on ne va pas l'user. Qu'est-ce qu'ils ont, ces gens d'en haut ? Sur cette pensée, il se leva lentement.
La lumière des étoiles s'éteignit dans les yeux de Najin, qui retrouvèrent leur couleur et leur froideur d'origine. Un regard résigné, glacial. Sans un mot, il quitta la taverne.
La lumière des étoiles qu'il avait rencontrée pour la première fois de sa vie l'avait vite quitté, arrêtée par la ligne qui séparait cette ville souterraine de « ceux d'en haut ». Dans son esprit, les soldats qui encerclaient l'épée ne valaient pas mieux que la voûte de la ville.
« Bah. »
Il soupira.
Faire de vains rêves ne fait que compliquer la vie. C'était une phrase que répétaient souvent Offen comme Ivan, ses deux mentors. Il ressassa cette phrase en essayant de se vider la tête.
Mais au milieu du tourbillon de mots, une seule ligne tenait bon.
'Retire l'épée.'
Cette ligne, impossible à chasser comme à apaiser, ne cessait de tourbillonner dans sa tête.
