Un grand carrosse de bois brun, d'une facture exquise, portait sur toute la partie basse de sa caisse un serpent doré... plutôt une vouivre, sculptée avec un luxe de détails. Ses fenêtres étaient rectangulaires, leurs vitres teintées.
Il était tiré par deux puissants destriers noirs, à la crinière tressée qui leur retombait le long du cou. Leurs yeux sombres trahissaient une fureur sauvage : tout montures qu'ils étaient, ils restaient menaçants et inabordables.
La voiture s'arrêta devant un bâtiment de pierre. Il avait tout l'air d'appartenir à un monde de fantasy ordinaire, et pourtant il avait quelque chose de plus.
Ce n'était pas seulement ce bâtiment : il en allait de même pour tous les autres de la ville.
Chacun avait sa propre beauté, et une manière bien à lui d'en imposer. La ville elle-même avait été bâtie à l'ombre de la partie ouest de la forêt qui avait donné son nom à North.
Son charme s'accordait à une toile de fond de champs riches et luxuriants, qui avaient fini par faire la prospérité agricole de la cité.
L'horizon était encombré d'édifices élégants mais anciens qui se tendaient désespérément vers le ciel, construits en pierres colorées et en granit, mais sculptés avec assez d'habileté pour évoquer des gratte-ciel futuristes.
Chaque bâtiment affirmait ainsi sa singularité ; faits de maçonnerie, à l'évidence, ils s'efforçaient pourtant désespérément de paraître grandioses.
Cet effort désespéré faisait justement leur attrait, et donnait à toute la ville un visage charmant à contempler. Des fleurs bordaient la route, le sol était dallé et la rue un peu animée.
Les gens portaient des tenues ordinaires, un mélange entre une époque civilisée, moderne, et pourtant médiévale. La plupart vaquaient à leurs affaires, mais certains fixaient le carrosse, pour une raison ou pour une autre.
Peut-être à cause des bêtes... ou de l'emblème gravé sur les deux flancs, juste au bout du dragon.
Un homme d'âge mûr aux cheveux d'un noir lustré, assis à l'avant pour mener les chevaux, mit pied à terre ; les deux épées pendues d'un même côté de sa taille s'entrechoquèrent.
Il s'inclina et ouvrit doucement la portière, face au plus haut bâtiment de la ville. Celui-là était même surmonté d'une tour de guet.
Il était si vaste qu'il occupait le centre de la cité ; tous les autres édifices avaient été élevés autour de lui, et beaucoup s'éparpillaient derrière, jusqu'à la lisière de la forêt.
Un garçon aux cheveux d'albâtre et aux yeux d'un gris profond descendit du carrosse. Contre toute attente, il était petit, et ses traits étaient mignons, par-dessus le marché.
L'homme d'âge mûr n'en garda pas moins une attitude pleine de respect.
Le jeune garçon portait une cape blanche frappée du même emblème que le carrosse : un cercle, avec, gravée à l'intérieur, une tête de griffon dont le bec dépassait légèrement du cercle. De petites ailes étaient sculptées de part et d'autre.
C'était un emblème que tout le monde connaissait et respectait.
L'académie Milhguard.
Mais que faisait un enfant de l'académie Milhguard dans une ville aussi reculée ?
Milhguard enverrait-elle vraiment un carrosse et une escorte pour un élève ?
Ce n'est pas un Protecteur, là ? Regarde son uniforme...
Les passants y allaient de leurs commentaires en longeant le carrosse, mais le jeune garçon ne semblait pas s'en soucier. L'homme derrière lui, en revanche, jetait des regards inquiets autour d'eux.
D'une voix un peu éraillée, le garçon lança d'un ton enfantin :
« Entrons ! »
Il entra d'un pas décidé, sans le moindre souci au monde.
L'intérieur du bâtiment était aussi impressionnant que l'extérieur. Des canapés moelleux étaient disposés çà et là, autour de tables de verre noir.
Certains clients étaient assis en silence, savourant un plat ou deux ; d'autres buvaient de l'alcool, d'autres encore bavardaient.
Au début, personne ne prêta attention au jeune garçon, mais dès que l'homme d'âge mûr entra, les regards se tournèrent vers eux.
On répétait les mêmes mots qu'au-dehors, rien qu'en reconnaissant l'uniforme noir de style victorien de l'homme.
C'est que ceux qui portaient cet uniforme étaient d'une force incroyable. Ils formaient une puissance redoutée, qui protégeait non seulement les murs de l'académie, mais aussi les frontières des Plaines Centrales, abattant toute bête qui osait les franchir depuis le continent noir.
On les respectait et on les tenait en haute estime.
Pour qu'une personne de ce calibre escorte un enfant... les gens se dirent que cet enfant devait être très important.
Le jeune garçon se pencha en arrière pour murmurer à l'homme :
« Tu vois... je t'avais dit de te changer. »
L'homme répondit par un soupir impuissant, sans rien perdre de sa raideur. Il balaya la salle du regard, tandis que le jeune garçon se dirigeait vers le comptoir, sur sa droite.
Le préposé était un homme maigre qui semblait avoir à peine plus de vingt ans. Il somnolait et n'avait même pas remarqué l'arrivée de nouveaux clients.
Jusqu'à ce que le garçon se hisse sur la pointe des pieds et frappe sur le comptoir.
L'homme sursauta et se reprit en vitesse.
« Bienvenue, monsieur... » Ses yeux se posèrent d'abord sur l'homme, puis descendirent jusqu'au garçon, qui n'arrivait même pas à la hauteur du comptoir. « ... et monsieur ? » Sa voix manquait d'assurance.
Mais le jeune garçon n'en avait cure.
« Où est Gilbert ? Il est là ? »
Le barman le dévisagea d'un air perplexe, avant de rectifier :
« Ah, vous voulez dire sire Gilbert ? »
« Ouais. Je sais ce que j'ai dit, d'accord ? Va lui dire que Rughsbourgh est là. Et je n'aime pas attendre, au passage. »
Le barman restait perplexe ; il regardait le jeune garçon, puis l'homme, ne sachant trop comment transmettre le message.
À cet instant, la porte s'ouvrit et deux personnes entrèrent à grands pas.
L'un était un homme aux cheveux sombres, une cicatrice en travers du nez ; l'autre, un beau garçon aux cheveux blancs comme neige et aux yeux bleus.
Le barman s'empressa aussitôt auprès d'eux.
« Que puis-je pour vous ? »
L'homme prit la parole en arrivant au comptoir :
« Je viens pour faire passer le test d'évaluation à mon fils. »
Le jeune garçon et le Protecteur tournèrent légèrement la tête en entendant ces mots, tout en s'efforçant de ne pas le montrer.
'Encore un aspirant à l'école, hein.'
Le jeune garçon s'en amusait intérieurement, tandis que le barman accueillait les nouveaux venus avec enthousiasme.
« Oh, mon Dieu ! Attendez une minute, je vais chercher le directeur ! »
Il fila par la porte derrière le comptoir et disparut, avec un tout autre entrain que lorsque le jeune garçon l'avait interpellé.
Mais c'était compréhensible. C'est toujours un moment joyeux lorsque des gens viennent vérifier s'ils ont un Talent, et de quoi il retourne.
Même si cette joie peut vite tourner à l'abattement quand ils découvrent à quel point leur Talent est inutile.
Mais cela commence toujours par de la joie.
Le silence s'installa entre les deux groupes, qui ne se connaissaient pas, en attendant le retour du barman.
Puis, au bout de trois ou quatre minutes, le Protecteur tourna la tête... et fronça légèrement les sourcils. Il hésita avant d'ouvrir la bouche.
« Shin ? »
L'homme à la cicatrice et son fils aux cheveux blancs tournèrent tous deux la tête. Une lueur de reconnaissance passa aussitôt sur le visage de Shin, aussitôt suivie d'une mine contrariée.
'De toutes les personnes que j'aurais pu croiser aujourd'hui, pourquoi a-t-il fallu que ce soit lui...'
Shin était dépité. On lisait clairement sur son visage qu'il n'aimait pas cet homme... ou peut-être la rencontre elle-même.
'Je me demande qui c'est ?'
Peut-être y avait-il là un lien avec l'un des secrets que ses parents lui cachaient. Northern s'interrogeait en observant l'homme raide comme un piquet.
Il avait l'air féroce, et l'air même autour de lui semblait peser. Northern ne l'avait jamais vu se battre et ne savait rien des Protecteurs.
Mais il suffisait de regarder cet homme pour deviner qu'il était d'une force redoutable. Il avait la prestance d'un puissant guerrier, bien supérieure encore à celle de son père.
Northern observait en silence pendant que son père se tournait vers l'homme en inclinant la tête.
« Désolé, on se connaît ? »
Shin essayait de nier, mais il s'y prenait très mal ; même son fils fut déçu par une tentative aussi lamentable.
Il s'était trahi à l'instant même où il avait sursauté en entendant son nom.
C'était écrit sur son visage qu'il reconnaissait cet homme : à quoi bon s'entêter à nier ?
Northern secoua la tête avec lassitude, mais se mêla de ses affaires : il ne se retourna même pas et ne chercha pas à écouter leur conversation.
La voix de l'homme était douce et patiente, empreinte d'un calme apaisant.
« Ne sois pas comme ça, Shin. Je sais que ça a été dur, mais tu as fait partie des nôtres, toi aussi. »
Shin soupira et se détourna de lui pour regarder la porte.
'Il va se décider à sortir, l'autre ?'
Il ignora l'homme raide.
Finalement, voyant qu'on l'ignorait, le gamin à côté de lui demanda :
« Quelqu'un que tu connais ? »
Le Protecteur se pencha à son oreille et lui murmura quelque chose d'inaudible. L'instant d'après, les yeux du garçon s'écarquillèrent.
« Ohraaa, ohraa, c'est toi ! Le rejeton fou du clan Kageyama. »
Shin tourna légèrement la tête et le fixa d'un regard glacial, des yeux qui scintillaient comme des éclats de givre prêts à transpercer l'âme.
Le garçon eut aussitôt un léger mouvement de recul, mais l'expression du Protecteur changea.
Il porta la main à son épée, les sourcils froncés.
« Tu vas montrer du respect au maître... »
Le regard glacé de Shin vola en éclats dès qu'il entendit ce mot. Il n'existait qu'une seule personne en ce monde qu'un Protecteur du calibre de cet homme appellerait « maître ». Ses yeux s'écarquillèrent à mesure qu'il comprenait.
Au même moment, un grand gaillard à la barbe fournie et aux cheveux en bataille sortit par la porte derrière le comptoir, avec le barman.
« Bienv... »
Il allait parler, mais dès qu'il aperçut le garçon en cape et le Protecteur derrière lui, il blêmit ; toute couleur déserta son visage.
Puis, une seconde plus tard, ses yeux se plissèrent. Sans effort, il empoigna le barman par sa chemise de sa main musclée et, le soulevant, demanda d'un ton grave :
« Pourquoi tu ne m'as pas dit qu'il y avait un autre visiteur ? »
« Je suis désolé, je pensais que le test d'évaluation était plus important... »
Le barman implorait, se débattant en vain dans la poigne puissante de cet homme bestial. Il était grand et large de partout, bâti tout en muscles noueux.
Mais son visage était légèrement ridé, et il portait des lunettes rectangulaires.
Il lâcha le barman ; les gens jetaient déjà des coups d'œil dans leur direction, et la dernière chose qu'il voulait, c'était attirer l'attention.
Il baissa la tête et parla avec respect.
« Bienvenue. Mais je vous ai déjà dit plusieurs fois d'au moins prendre un corps d'adulte quand vous venez ici, non ? »
« Qu'est-ce que tu racontes ? Je l'adore, ce corps... tu sais ce qu'il m'a coûté pour le créer ? Et puis c'est fou, tu arrives toujours à me reconnaître, quel que soit le corps que je prends. »
Le directeur remonta ses lunettes, soupira, impuissant, et regarda le Protecteur.
« Bienvenue, Danzo. Ça n'a pas dû être une partie de plaisir, de venir avec ce vieux schnock. »
Danzo eut un sourire poli et inclina la tête sans rien dire. Puis l'homme regarda les deux autres, à côté d'eux.
« Vous devez être ceux qui viennent pour le test d'évaluation. Je vais vous assigner un instructeur. » Il se tourna vers le barman. « Va me chercher cette poivrote. »
« Oui, monsieur. »
Celui-ci se hâta vers la porte du fond et disparut de nouveau.
« Bon, on monte ? Quelque part à l'abri des oreilles. Je suppose que vous n'êtes pas venu juste pour me montrer un nouveau corps. »
Le garçon eut un sourire en coin, se cura le nez et souffla dessus.
« Pendant que vous êtes avec le maître, puis-je aller voir quelqu'un ? »
Le directeur parut un moment stupéfait. Danzo était du genre à ne pas quitter d'une semelle la personne en question, même si on l'en suppliait. Et pourtant, il voulait aller voir quelqu'un.
L'homme sourit et fit remarquer :
« Ce quelqu'un doit être important. Ne t'en fais pas, de toute façon, rien ne peut lui faire de mal. »
Le jeune garçon regarda Shin, puis Danzo ; ses sourcils se froncèrent légèrement, mais se détendirent moins d'une seconde plus tard, et il partit sans s'en soucier davantage.
Danzo les regarda tous deux emprunter l'escalier qui s'enroulait autour du pilier dressé à côté du comptoir.
Une fois qu'ils furent partis, il se tourna vers l'homme à la cicatrice et lui dit aimablement :
« Shin... laisse-moi te parler, s'il te plaît. »
Shin serra les dents.
'C'est ça que je déteste chez lui. C'est la pire incarnation de la méchanceté, et pourtant il a l'air si gentil... c'est tellement gênant, vraiment gênant.'
Northern haussa un sourcil et regarda son père, qui hésitait encore.
« Père, je pense que vous devriez y aller avec lui. Je me débrouillerai très bien tout seul. »
Il ne parlait évidemment pas parce qu'il croyait Shin inquiet pour lui. C'était sa façon de dire à son père d'y aller.
Et Shin avait déjà bien saisi le message. Vaincu avant même d'avoir commencé à se battre, il expira.
« Bon, d'accord. À tout de suite. »
Il se tourna vers le Protecteur, qui admirait la gentillesse du garçon. Danzo se tourna vers lui et hocha vivement la tête.
« Suis-moi », dit-il en s'éloignant avec une grâce tranquille.
L'espace d'un instant, Shin eut l'impression d'être redevenu Protecteur et de recevoir à nouveau les ordres de Danzo ; le ton qu'il employait était franchement agaçant, mais il le suivit en silence jusqu'au-dehors.
Shin croisa les bras.
« Alors... qu'est-ce qu'il y a ? »
Danzo sourit et jeta un coup d'œil en arrière, vers la porte.
« C'est ton fils, à toi et à Eisha ? »
Shin ne parut pas surpris de l'entendre mentionner sa femme. Bien sûr : il était avec Eisha depuis l'époque où il était Protecteur, tout le monde la connaissait plus ou moins... même sa famille.
Il répondit sans façon :
« Oui. »
« Shin, je sais que ça fait quelques années et qu'il est difficile d'oublier ce qui s'est passé, mais nous avons besoin d'hommes comme toi à la frontière. Le bon vieux temps, quand les cinq escouades plongeaient dans les terres sauvages pour combattre les bêtes. Ça ne te manque pas ? »
Shin fronça sombrement les sourcils.
« Excusez-moi, Danzo. Autant j'essaie de ne pas vous manquer de respect... ne me poussez pas à bout. Ça vous manque, à vous ? Toute mon escouade a été tuée à cause de jeux politiques sur lesquels vous avez décidé de fermer les yeux, et vous voulez que je revienne ? »
« Les choses se mettent en place, ça s'améliore, le Grand Maître Rughsbourgh s'en occupe. »
« Comme si ça allait ramener mon escouade d'entre les morts. » Shin s'interrompit et baissa les yeux ; il s'attarda un instant avant de reprendre, d'un ton plus doux : « Ça ne veut rien dire, sire Danzo. Avec tout mon respect, je décline votre offre. J'ai une famille à nourrir, et c'est dangereux, à la frontière... »
Danzo jeta un regard à l'intérieur : Northern parlait déjà avec une femme aux cheveux roux, une bouteille d'alcool coincée sous le bras.
Il se retourna vers Shin, l'air grave.
« Il va sans doute bientôt entrer à l'académie, non ? »
Shin le fusilla du regard.
« Qu'est-ce que vous cherchez à faire ? »
« Je ne cherche rien du tout, Shin. Tu sais comment c'est... être Protecteur donne à ta famille un avantage sur tout. Vois-tu, ce qui compte, c'est que tu nous manques au front, et que nous aimerions retrouver Shin le Double. Tes compétences, tes capacités ne sont pas faites pour cet endroit... elles sont faites pour le front. C'est là-bas que tu as été forgé. »
Pendant ce discours, Danzo avait posé la main sur l'épaule de Shin ; celui-ci le regarda avec agacement et retira cette main de son épaule comme on retire une crotte de chien.
Danzo eut un sourire fantomatique et ajouta :
« Réfléchis à mon offre. J'espère te revoir dans les parages. »
Il tapota de nouveau l'épaule de Shin et rentra. Shin resta dehors, à toiser avec mépris la haute silhouette qui s'éloignait, puis rentra à son tour pendant que Danzo montait l'escalier.
« Hé... où est mon fils ? »
Le barman s'interrompit dans l'essuyage d'un verre à vin.
« Oh, il est avec l'instructrice Annette, c'est elle qui va lui faire passer le test d'évaluation. Vous pouvez l'attendre ici en commandant une bouteille ou deux. »
Shin adressa un sourire forcé à ce barman de garçon et s'éloigna, pour finir par s'installer sur un canapé blanc, non loin du comptoir.
« Quoi ? Une bouteille, ça ne va pas le tuer... », marmonna le barman pour lui-même.
***
Northern se tenait face à la femme rousse au bandeau sur l'œil, prêt à passer la première épreuve... l'épreuve physique.
