Le lendemain matin, Northern se réveilla avec un léger mal de tête.
Mais l'odeur alléchante du pain tout juste sorti du four de sa mère lui remonta aussitôt le moral.
Ce pain, c'était sa faiblesse : il avait beau en manger, il en redemandait toujours.
Il resta quelques instants à repenser aux événements de la veille.
C'était un peu comme le jour où il s'était acheté une voiture neuve, sur Terre, mais en mieux.
Il entra à grands pas dans la pièce principale, où sa mère dressait la table. En le voyant arriver si pressé, elle secoua la tête.
« Non, pas encore. Va d'abord te laver. Aujourd'hui est un jour spécial, tu te souviens ? Shin m'en a parlé hier soir. »
'Oh, maudit bavard.'
Ils partageaient la même chambre, évidemment que Shin allait tout lui raconter. Sa chance de dissiper ce malentendu venait de s'envoler.
Les épaules basses, il retourna en traînant les pieds vers sa chambre, tandis que son père sortait de la sienne en bâillant.
Eisha le prit dans ses bras et ils échangèrent un baiser avant qu'il ne s'installe au bout de la table.
« Et tes blessures ? Tu es sûr de tenir le coup aujourd'hui, ou je devrais y aller à ta place ? » demanda-t-elle, l'inquiétude perçant dans sa voix.
« Ne t'en fais pas, je vais très bien. Tes soins ont fait des merveilles », répondit Shin avec un sourire, avant de se pencher pour lui murmurer : « Et puis tu n'es pas en état de supporter le stress. »
Eisha prit un air exaspéré, mais le fit vite taire, de peur que Northern les entende.
« Ne dis pas ça ici. Il ne faut pas que Northern se doute de quelque chose. »
Shin haussa les épaules et murmura : « Pardon, j'ai juste peur qu'il soit blessé s'il l'apprend plus tard... surtout avec la nouvelle d'un petit frère ou d'une petite sœur. »
L'attitude d'Eisha changea ; elle parut un instant abattue en pesant les paroles de son mari. Puis elle tendit l'oreille : Northern finissait de se laver.
« Ne te tracasse pas. Je le lui dirai après le test. C'est pour toi que je m'inquiète ; et si tu tombais sur l'un d'eux... »
Shin lorgnait les pains chauds avec impatience. Il reporta vite son regard sur Eisha.
« Qui ? Eux ? » demanda Shin, partagé entre sa femme et le pain qui lui faisait envie.
Eisha lui lança un regard sévère, une réprimande muette. Shin soupira et se renfonça dans sa chaise.
« Je ferai de mon mieux pour bien me tenir et ne trancher les membres de personne », plaisanta-t-il, ce qui lui valut un regard réprobateur d'Eisha.
« N'oublie pas que tu as un fils dont l'avenir est en jeu. Quoi qu'il se passe en ville, ça ne doit pas compromettre ses chances », le sermonna-t-elle.
« Oui, Maman », répondit Shin avec un sourire en coin.
Le visage d'Eisha se fit sérieux. « Je ne plaisante pas », l'avertit-elle.
« Justement, Maman. J'ai dit oui, Maman », rétorqua Shin d'un ton taquin.
Avant qu'Eisha ait pu réagir, Northern sortit de sa chambre, et le couple se recomposa aussitôt une contenance.
Tous deux observèrent attentivement leur fils tandis qu'il prenait place à table. Un silence inhabituel flottait, gênant.
D'ordinaire, Northern leur racontait ses exploits par le menu. Mais aujourd'hui, il mangeait son pain en silence, perdu dans ses pensées.
Shin, incapable de résister plus longtemps au pain frais, en arracha un morceau et se mit à mâcher, parlant la bouche pleine.
« Alors... quoi de neuf du côté des autres enfants ? » demanda-t-il, la voix étouffée.
« Père, ne parlez pas la bouche pleine. Qu'avez-vous de si pressé à dire ? »
Shin et Eisha échangèrent un regard, comme s'ils se passaient le relais en silence.
« On se demandait juste si tout allait bien pour toi, ces derniers temps. La plupart de tes amis sont partis à l'académie. Tu dois avoir hâte de les rejoindre », avança Eisha.
Northern mâcha d'un air pensif en réfléchissant à ses paroles.
Les mots de sa mère lui étaient parvenus alors qu'il mangeait ; il finit donc de mâcher avant de répondre, tout en méditant.
'Est-ce que j'ai vraiment envie de les revoir ?'
Northern ne voulait pas paraître cynique, mais il avait appris à ses dépens ce que valait la perfidie des gens. Sur Terre, il avait vu le pire de l'humanité, de la trahison de ses amis jusqu'à la trahison suprême de sa petite amie, du père de celle-ci et de celui qu'il croyait son meilleur ami.
Il ne pouvait plus accorder sa confiance facilement. Nouer des amitiés superficielles n'était pas une priorité.
Il comprenait l'importance des relations et des alliances, mais il se méfiait des liens trop étroits. Son passé lui avait appris la prudence.
Il finit de mâcher, avala, puis s'adressa à sa mère.
« Je ne peux pas dire que j'aie hâte de les revoir, mais depuis tout petit, j'ai toujours voulu aller à l'académie. »
« Mon garçon, tu parles comme si tu n'étais plus un gamin. Tu as quatorze ans... » intervint Shin.
Northern lui jeta un regard noir qui le fit taire.
Il se remit à manger.
Sans relever la remarque, il reprit : « Laissez tomber. »
Un fossé immense séparait les Errants de ceux qui n'avaient pas de Talent : les non-éveillés.
Pour la puissance, le confort et les services qu'ils apportaient, les Errants étaient choyés, aimés, et jouissaient de privilèges remarquables.
On trouvait des Errants dans les corps de chevaliers d'élite des royaumes. Un non-éveillé pouvait bien s'engager et s'entraîner pour en devenir un, jamais il n'égalerait la puissance d'un Errant.
La différence sautait aux yeux. Mais heureusement, les non-éveillés souhaitaient rarement devenir des Errants.
Sauf les enfants, bien sûr, qui ne mesuraient pas les dangers et les périls qui les guettaient dès le début de leur route.
Ils ne savaient rien des Failles. Ils ignoraient à quel point elles étaient dangereuses, et combien d'Errants y périssaient chaque jour.
Mais les adultes, eux, savaient... et c'était pourquoi ils se contentaient de leur quotidien. Ou du moins, ils éveillaient des Talents utilitaires, parfaitement inutiles au combat mais d'un apport immense pour la civilisation.
Au temps où la destruction s'abattait et où le chaos se répandait comme une traînée de poudre, le nombre d'Errants qui mouraient à chaque Faille était effarant. Les humains avaient beau s'être éveillés, ils ne savaient pas se servir de leurs pouvoirs. C'est alors qu'un homme et ses amis surgirent des décombres.
Ils défiaient les Failles et gagnaient en force... tous trois furent célébrés comme les héros des Plaines Centrales. On disait qu'il n'existait aucune Faille où ils étaient entrés sans en ressortir.
Mais le temps ne les épargna pas. L'homme et ses amis décidèrent de bâtir une académie pour former les éveillés : les armer de connaissances sur les Failles, leur apprendre le fonctionnement des Talents, élargir leur savoir en leur enseignant des styles de combat et en approfondissant la magie.
Ainsi, la proportion d'éveillés qui périssaient diminuerait, et leur héritage vivrait à jamais.
Une puissante académie, aux murailles colossales et infranchissables, fut érigée sur une île rattachée au continent des Plaines Centrales. Des races venues du monde entier s'y rendaient pour devenir des éveillés.
Pour augmenter leurs chances de survie et devenir des légendes. Les raisons étaient diverses et personnelles, parfois de façon inimaginable. Mais l'académie était un sommet, non seulement des Plaines Centrales, mais du monde entier.
Il y avait une place pour chacun... il suffisait d'avoir un Talent.
Et c'était bien ce qui inquiétait Northern.
Il avait un Talent, non ? Mais il était certain d'échouer au test de Talent.
Depuis qu'il avait entendu parler de l'académie, il brûlait d'y entrer. Pas comme ces péquenauds de la campagne, qui s'imaginaient qu'y aller leur apporterait la gloire et ferait d'eux, d'office, des éveillés reconnus.
Lui voulait en savoir plus sur le monde, sur les Failles, sur les Talents, et sur lui-même. Sur l'origine de sa naissance. Il ne pourrait jamais oublier ce qu'il avait vu cette nuit-là... et même si ça ne lui importait pas tant que ça, il n'y avait pas de mal à retrouver sa vraie mère, si ?
Pour ça, il devait quitter ce village planté à la frontière d'un petit royaume.
Il lui fallait donc entrer à l'académie.
Voilà pourquoi il avait décidé de taire le fait qu'il n'avait pas de Talent.
Ce n'était même pas un plan solide dans sa tête... mais il n'était pas sûr que tout dire à ses parents soit la meilleure chose à faire.
« Alors, North ! On se disait qu'on pourrait aller passer le test de Talent aujourd'hui ? On pourrait déterminer ton rang et... »
« Oui. »
La réponse de Northern fusa. Shin se figea de surprise.
« D'accord... ? C'était rapide... »
Il ne s'attendait pas à ce que son fils accepte si facilement. Il fixa Northern d'un air hésitant, se pencha en avant et frappa la table du plat de la main.
« Pourquoi ?! »
« Parce que je veux passer le test et connaître mon rang ? »
Northern répondit en fronçant légèrement les sourcils.
« Oui. Mais pourquoi ? Pas plus tard qu'hier, tu n'étais même pas ravi d'avoir éveillé ton Talent. J'ai même cru que tu étais déçu d'avoir éveillé un Talent minable comme le mien. Et voilà que d'un coup, tu trépignes à l'idée d'aller au test. Qu'est-ce qui m'échappe ? »
Northern gloussa.
« Père, votre Talent est de classe A, pourquoi est-ce que je ne serais pas ravi d'avoir év... »
Northern referma la bouche en se rendant compte de ce qu'il venait de lâcher.
« Enfin... enfin, ce n'est pas un Talent de Clonage ordinaire. C'est, en gros, une capacité de doublure. »
Par chance, son père n'était pas assez malin pour le remarquer. Shin n'avait jamais mentionné la classe de son Talent, et Eisha non plus. Ni l'un ni l'autre ne parlaient jamais de Talents.
Northern s'était toujours demandé pourquoi, sans jamais poser la question. Il savait pourtant que ce couple avait une histoire et cachait quelque chose, et il se contentait de faire l'innocent.
« Alors... quand est-ce que tu veux aller au... »
« Aujourd'hui. »
Shin fut de nouveau stupéfait. Il regarda Northern d'un air soupçonneux.
« Northern, il y a un problème ? »
Northern mordit dans son dernier morceau de pain et répondit.
« Quel problème y aurait-il ? Moi aussi, j'aimerais entrer à l'académie Milhguard et devenir un grand Errant. C'est déplacé ? »
Shin et Eisha le dévisagèrent en silence.
« Quoi ? Les autres gamins de mon âge rêvent aussi de ce genre de choses, vous savez ? Donrak et sa bande sont partis, je n'ai plus personne à qui parler ici, à part des bambins et des chevaux. »
Tous deux se regardaient toujours, muets de stupeur. Puis Shin prit la parole :
« Mais, fiston... tu n'as jamais vraiment été comme les autres enfants. C'est la première fois que je te vois montrer le moindre enthousiasme pour l'académie. À vrai dire, je ne pensais même pas que ça t'intéressait. »
« Oui, Northie, on pensait tous les deux que ça ne t'intéressait pas, puisque tu n'en parlais jamais. »
Northern ne pouvait pas leur en vouloir. S'il n'y avait pas trop réfléchi, c'était uniquement parce qu'il connaissait leur situation financière.
Il avait vu des parents se tuer à la tâche rien que pour envoyer leurs enfants à l'académie.
On pouvait certes y entrer grâce à une bourse, mais c'était presque impossible pour des péquenauds de la campagne comme eux, sans Talent extraordinaire.
Sauf un... mais Northern le détestait, alors n'en parlons pas.
Mais les choses avaient changé, maintenant qu'il avait découvert qu'il pouvait copier des Talents. S'il voulait devenir fort, il devait copier beaucoup de Talents et tuer beaucoup de bêtes.
Et le seul endroit où faire ça librement, c'était l'académie Milhguard.
Alors soit il se montrait égoïste en s'assurant de les récompenser largement, soit il tentait d'entrer grâce à une bourse ; et comme il risquait d'échouer au test d'évaluation, il cherchait déjà dans sa tête un moyen d'y arriver.
Il se leva après avoir empilé ses assiettes.
« Je fais la vaisselle, et quand j'aurai fini, on pourra aller en ville ? »
Shin regarda Eisha, qui lui fit un signe de tête. Il ferma les yeux et soupira.
« Bon... pas de problème. On ira quand tu auras fini la vaisselle. »
Tous deux regardèrent en silence leur fils emporter les assiettes à la cuisine pour les laver.
