« Messire Winnie, cela faisait longtemps. Comment allez-vous ces derniers temps ? » salua avec un sourire la fée aux cheveux d'argent qui se tenait devant lui.
À en juger par son seul ton, elle semblait tout à fait aimable.
Pourtant, seul Winnie savait que sous ces dehors avenants se cachait un cœur qui rêvait de l'écorcher vif sur-le-champ.
« Je vais bien, très bien. » Il était impoli de parler sans regarder son interlocuteur, mais Winnie détourna légèrement les yeux, maudissant intérieurement le sort qui lui faisait croiser ce chat noir dès qu'il mettait le nez dehors.
« Alors, Messire Winnie, vous comptez assister demain au banquet d'anniversaire de ma chère Mirexia ? » Aesphyra eut un sourire charmant ; chacun de ses gestes, chacune de ses expressions semblait porter une magie ensorcelante, à faire soupirer devant une petite fée aussi captivante.
Tiens, « ma chère Mirexia » ? C'est bien intime.
Comment leur relation avait-elle pu en arriver là en quelques jours à peine ?
La jeune fille aux cheveux d'argent arborait un sourire enchanteur depuis le début de leur rencontre ; n'importe quel autre homme aurait été captivé par Aesphyra, ou aurait au moins ressenti un élan de sympathie et espéré se rapprocher d'elle.
Mais Winnie ne ressentait rien, sinon un peu de peur.
Car il ne savait que trop bien ce qu'Aesphyra pensait en ce moment.
La dernière fois, il avait renversé du vin rouge sur sa robe en plein banquet, et elle se comportait comme si cela n'avait aucune importance, comme si elle l'avait complètement oublié.
Bon, admettons que ce soit de la magnanimité et qu'elle ne tienne pas rigueur de l'histoire du vin rouge ; mais le fait que Winnie lui ait ôté la vie dans sa vie précédente ?
Ça non plus, elle ne s'en soucierait pas ?
Qui pourrait être assez magnanime pour passer sur une chose pareille ??
Même le plus endurci ne resterait pas indifférent à ce point, si ??
Et d'après ce que Winnie savait d'Aesphyra, elle n'avait rien de magnanime.
Comme bien des héros de romans, elle cherchait toujours à se venger.
Il fallait reconnaître à l'héroïne son aura et sa grâce.
Même face à quelqu'un qu'elle méprisait profondément, elle parvenait à afficher un tel sourire, comme si son visage et son cœur étaient deux choses totalement séparées, sans effet l'une sur l'autre.
À cette pensée, Winnie inspira profondément.
Il est plus facile d'esquiver la lance qu'on voit venir que la flèche tirée dans l'ombre.
Ce genre de personnes sont souvent les plus terrifiantes.
Dans l'histoire originale, Aesphyra était précisément ce genre de personnage.
On ne pouvait jamais deviner ce qu'elle pensait vraiment.
Elle pouvait rire et bavarder avec vous comme une amie une seconde, puis dévoiler sa férocité et vous ôter la vie la suivante.
« Euh, non, j'ai à faire demain, je ne pourrai pas venir. » Winnie évitait toujours le regard d'Aesphyra.
« Transmettez mes salutations à Son Altesse la princesse, je vous prie. »
« Oh, Messire Winnie ne compte pas y aller ? »
« Non, j'ai des choses à faire. » Si l'autre avait pu comprendre, Winnie aurait volontiers dit : « Je n'ai presque plus de batterie, on en reparle un autre jour », avant de prendre la fuite.
Il ne savait pas si c'était une impression, mais parler à Aesphyra rendait l'atmosphère environnante oppressante, comme si l'air s'était figé.
« Puis-je vous demander ce que Messire Winnie fait ici ? » demanda Aesphyra avec un sourire.
« Je me promène, pour digérer. » Winnie ne voulait pas qu'elle sache ce qu'il avait fait.
« Désolé, je viens de me rappeler que j'ai laissé de l'eau sur le feu chez moi. Je dois y aller. À plus tard. » Sans laisser à Aesphyra le temps de poursuivre, Winnie la contourna et s'éloigna à grands pas, presque en courant.
En regardant la silhouette de Winnie s'éloigner, Aesphyra laissa peu à peu s'effacer son sourire.
Elle n'était pas arrivée à l'instant, ignorante de la situation.
En réalité, elle avait remarqué Winnie quand il avait ramené Pete à l'orphelinat, et elle avait surpris sa conversation avec le directeur.
Elle avait d'abord été surprise par le changement radical de l'apparence de Winnie ces derniers jours, puis s'était vite ressaisie.
Après tout, l'apparence d'un homme avait beau s'améliorer, elle ne pouvait pas éveiller son intérêt.
Demain avait lieu le banquet d'anniversaire de Mirexia, et tous les nobles du royaume dignes d'y être conviés y assisteraient.
Autrefois, cet individu ne l'aurait jamais manqué, et voilà qu'il venait de lui dire clairement qu'il avait à faire et ne pourrait pas venir ?
Aesphyra savait que ce n'était qu'un prétexte.
Et pendant qu'il lui parlait, son regard ne cessait de fuir, évitant le sien, comme s'il cherchait une excuse pour partir.
Elle se demandait quel mauvais coup ce vaurien préparait encore.
Sans le vouloir, Aesphyra perçut un parfum qui flottait encore dans l'air.
Il était léger, presque indiscernable, mais il la rafraîchit et la plongea un long moment dans ses pensées.
Pour une raison inconnue, ce parfum résiduel lui plaisait beaucoup.
Au bout d'un moment, Aesphyra se reprit, avec l'impression de devenir folle.
Elle trouvait attirante l'odeur d'un homme ?
Et pas de n'importe quel homme : de son ennemi juré de sa vie précédente ??
« Dame Aesphyra. » Le directeur l'avait remarquée un peu plus tôt et s'étonnait qu'elle connaisse Winnie.
« Vous connaissez ce monsieur ? »
« Oui, je le connais. » Comment aurait-elle pu ne pas le connaître ?
« Je vois, ça se comprend. Ce monsieur est quelqu'un de très bien », dit le vieux directeur avec émotion.
« Tout comme vous, Dame Aesphyra. »
Comme elle ?
Aesphyra rit intérieurement ; elle ne s'attendait pas à être un jour comparée à cet individu.
C'était d'une ironie !
Elle n'en dit pas plus, mais se pencha vers Pete pour lui demander avec un sourire :
« Pete, ta maladie de l'autre jour, ça va mieux ? »
« Oui, ça va mieux », dit Pete en hochant sa petite tête, les yeux levés vers la beauté aux cheveux d'argent.
« C'est le grand frère qui t'a emmené te faire soigner ? »
« Oui, mais ce n'est pas le grand frère qui m'a soigné. C'est son amie. »
« Son amie ? » Aesphyra était perplexe.
Ce vaurien de Winnie avait des amis ? Elle l'ignorait.
Mais allez savoir.
Après tout, elle ne s'était pas penchée de près sur la vie de Winnie. Peut-être avait-il bel et bien des amis ?
« Oui ! Une grande sœur très belle, mais alors très très belle ! » Le ton de Pete s'anima en l'évoquant.
« Belle ? » Prise d'une envie de jouer, sans trop savoir pourquoi, Aesphyra plissa ses beaux yeux en croissants de lune et le taquina : « Alors, comparée à grande sœur Aesphyra, laquelle est la plus belle~ ? »
« Hmm… » Pete fronça les sourcils et fixa longuement Aesphyra avant de finir par secouer la tête. « Je ne peux pas comparer. »
En fait, à dire vrai, la grande sœur aux cheveux roses paraissait à Pete encore plus belle qu'Aesphyra.
Le rayonnement maternel et la douceur de cette jeune fille, Aesphyra ne les avait pas.
Et si la silhouette d'Aesphyra était impressionnante, à côté de celle de la jeune fille aux cheveux roses, elle gardait quelque chose de très juvénile.
« Oh ? Tu ne peux pas comparer ? » Voilà qui surprit Aesphyra.
Ce n'était pas de la vanité, mais elle avait une solide confiance en sa beauté.
Après tout, c'était un fait objectif. Jusqu'ici, elle n'avait jamais rencontré personne capable de rivaliser avec elle.
Chaque fois qu'elle plaisantait avec Pete à propos d'une fille, il répondait toujours sans hésiter que c'était elle la plus belle.
Mais cette fois, l'enfant avait hésité.
La vérité sort de la bouche des enfants.
Cela voulait dire que la beauté de cette jeune fille approchait infiniment la sienne, ou même l'égalait parfaitement.
Aesphyra n'éprouvait aucune jalousie, seulement une curiosité grandissante de voir cette beauté, et un sourire malicieux et charmant se dessina sur ses lèvres, comme si elle avait repéré une proie.
Après tout, ses intentions envers les beautés douces et tendres n'avaient jamais rien eu d'une rivalité.
Il y avait donc dans la capitale une beauté qu'elle-même ne connaissait pas~ ?
Et ce qui la surprenait plus encore, c'était que Winnie, ce vaurien, s'en soit fait une amie ??
… Intéressant.
