« Gah !? »
« Kai !? »
D'un geste de la main, j'ai arrêté Tanaka, qui essayait de me tirer vers lui à la seule force de ses bras pendant que je restais là, l'air stupéfait.
Puis, aussitôt, je suis retourné en roulant dans la zone du pied.
« Haa, haa... Tanaka, j'ai compris ! Dans le torse, on ne peut plus respirer ! »
À peine entré dans cette zone, j'avais compris que je ne pouvais plus absorber d'oxygène.
Mes poumons avaient-ils cessé de fonctionner, ou était-ce l'acte même d'inspirer qui était interdit ? Je n'en savais rien.
« Je, je vois. Évidemment... Le torse, ce sont les poumons, donc la respiration. Alors, il ne reste plus que... »
« Oui ! »
Tanaka, Midori et moi nous sommes jetés en roulant dans la zone du torse et nous sommes relevés.
Notre objectif : la dernière zone, celle de l'œil.
Impossible de respirer, mais nous étions tout de même des Éveillés dotés de mana : même en retenant notre souffle quelques secondes, nous pouvions courir plusieurs dizaines de mètres.
Nous avons posé le pied tous les trois dans la zone de l'œil.
Si mon intuition était juste, cette zone...
« J'en étais sûr ! Tanaka, ici ! »
« Oui, on n'y voit plus rien. On nous a pris la vue. Mais à part ça, aucun problème : on peut bouger les bras et les jambes, et respirer. »
« Si on reprend notre souffle ici et qu'on regarde autour de nous dans la zone du torse en retenant notre respiration, on devrait tenir un moment. Ensuite... »
Nous avons repris notre souffle, puis nous sommes retournés dans la zone du torse.
En rouvrant les yeux, j'ai vu qu'il restait encore cinq personnes environ dans la zone du pied, et que tout le secteur baignait dans le sang.
« Merde... »
Des quinze conquérants du début, il n'en restait déjà plus que huit.
Moi, Tanaka, Midori, puis Sato, le lieutenant-colonel Alfred et trois militaires.
Et voilà qu'un autre encore sentait l'épée de l'ange au visage de mannequin dénué d'émotion se poser sur son épaule.
« Arrêtez, pourquoi... Merde ! Merdeeee !! »
L'un des militaires s'est débattu désespérément et a saisi le bras de l'ange.
Il l'a serré avec une force d'étau digne d'un rang A, mais, comme si de rien n'était, l'ange lui a tranché la tête.
Plus que sept.
L'ange a choisi sa cible suivante : le lieutenant-colonel Alfred.
« Merde, merde !! C'est quoi, ce monstre !? Je dois rentrer au pays faire mon rapport !! »
Alfred se débattait, les jambes paralysées.
C'est alors qu'il a repéré un garçon juste devant lui.
C'était Sato, qui ne faisait que pleurer et hurler.
« Sorry, boy. »
D'une seule main, Alfred a empoigné Sato et l'a lancé sur l'ange.
« Wa, waaah !! »
Sato a percuté l'ange de plein fouet, mais celui-ci n'a pas bougé d'un pouce, et a tourné vers lui son visage dépourvu d'yeux.
Était-ce la peur qui le paralysait, ou la confusion de ne plus pouvoir bouger ? Je n'en savais rien, mais Sato se contentait d'agiter les bras dans tous les sens.
En le voyant, un sentiment noir m'a envahi l'espace d'un instant.
Sato, qui nous avait dit, à moi et à Nagi, que les faibles n'avaient qu'à crever dans un fossé... Un sentiment noir montait en moi.
Mais...
« ... Merde ! »
Je me suis giflé violemment.
J'avais peut-être tort. Mais mon corps avait bougé tout seul, je n'y pouvais rien.
« Kai !? »
Je me suis élancé vers Sato.
Je ne pouvais pas respirer, mais courir restait possible, et comme l'air ne manquait pas, je pouvais même parler.
« Sato ! Par ici ! Rampe s'il le faut, mais viens par ici ! »
Je l'ai appelé d'une voix désespérée.
Puis j'ai mis le pied dans la zone du pied et, en m'effondrant, j'ai repris mon souffle.
« Hein ? »
Sato a réagi à ma voix, en larmes.
Les autres conquérants aussi ont réagi et se sont mis à ramper vers nous, le visage déformé par le désespoir.
« Par ici, Sato ! Là où tu es, tu ne peux pas bouger les jambes ! Ici, tu ne pourras plus respirer, mais tu pourras bouger librement ! Dépêche-toi !! »
« Ah... Ouais ! »
Comme s'il avait trouvé son salut, Sato s'est mis à avancer vers nous de toutes ses forces.
Derrière lui, l'ange le suivait d'un pas lent, mais Sato semblait de justesse le plus rapide.
Dans la zone du torse, j'ai retenu ma respiration, je me suis relevé et j'ai hissé Sato.
« Haa... Désolé... !? »
Sato a soufflé un coup pour essayer de se calmer.
Mais, juste après, il s'est pris la gorge, l'air de souffrir.
J'avais pourtant cru lui expliquer qu'on ne pouvait pas respirer ici, mais dans sa panique, il n'avait pas dû comprendre.
Affolé de ne soudain plus pouvoir respirer, il se griffait la gorge.
« Calme-toi !! »
Sato se débattait, mais moi, un Hors-rang, je ne pouvais pas maîtriser Sato, un rang C.
J'ai tout fait pour le calmer, mais il s'est démené de plus belle, et un coup de poing m'a fait tomber sur les fesses.
C'est à cet instant précis...
« Hein ? »
Une épée s'est posée sur mon épaule. Une sensation froide contre ma joue.
J'ai levé la tête.
L'ange était là. Il tournait vers moi son visage sans émotion, ou plutôt sans expression d'aucune sorte.
« Ah, aah... »
Un seul mot m'est venu à l'esprit : la mort.
Moi aussi, j'allais avoir la tête tranchée et mourir de la même façon ?
D'un coup, le sang a quitté mon visage.
L'ange m'a fixé, puis il a penché la tête.
Encore ce geste.
Quoi ? Pourquoi est-ce qu'il penche la tête ? Qu'est-ce que je dois faire ?
Pourquoi me regarde-t-il comme s'il attendait quelque chose ?
C'est alors que je me suis souvenu.
[L'épreuve de la connaissance...]
Et de cette image peinte dans la première salle.
'Non... C'est donc ça !?'
J'ai posé un genou à terre et, la main serrée, j'ai appuyé mon poing contre mon cœur.
Puis j'ai doucement fermé les yeux et baissé la tête.
Comme sur cette fresque : la posture du chevalier qui jure fidélité à son seigneur.
Un ange et un chevalier. Une fidélité feinte.
Mais au moins dans le geste, j'étais bel et bien en train de jurer fidélité à cet ange.
J'entendais les battements de mon cœur. J'avais l'impression que quelque chose allait me sortir de la bouche.
Je n'avais aucune certitude, mais cette immense fresque montrait sans aucun doute la posture de qui offre sa fidélité à un ange.
Alors, la sensation de l'épée posée sur mon épaule a disparu.
J'ai lentement relevé la tête : l'ange s'éloignait vers Sato.
Autrement dit, j'étais sauvé.
« Sato... la... posture... de la fresque ! »
À bout de souffle, j'ai réussi à lui arracher cette consigne.
Malgré sa panique, Sato a semblé comprendre mes paroles et le sens de la posture que je tenais : il a joint les mains de la même façon et posé un genou à terre.
L'ange a alors tourné vers nous un visage qui semblait satisfait.
'Ouf... C'était donc la bonne réponse.'
J'ai été soulagé. Mais...
'Non ! Ma respiration !'
Sato et moi tenions tous les deux la posture de fidélité.
Mais nous n'avions plus de souffle.
L'ange se contentait de tourner vers nous son visage satisfait.
Le temps s'écoulait, voilà tout, et nous avancions vers la mort.
Une minute, peut-être. Mon visage virait au bleu, et à côté de moi, les jambes de Sato tremblaient aussi.
'Je n'en peux plus... Tant pis, je tente le tout pour le tout et je cours de toutes mes forces...'
J'en étais arrivé à ma limite, je sentais que je n'avais plus d'autre choix que de jouer le tout pour le tout, quand...
« !? »
Soudain, on m'a bousculé.
C'était Sato.
Il m'avait poussé sur le côté et m'adressait son habituel sourire mauvais.
Puis il m'a lancé, comme toujours :
« Moi, je vais survivre ! Je vais survivre, tu entends ! Je ne suis pas comme ce déchet !! »
Ces mots devaient venir du fond du cœur.
Les yeux écarquillés, j'ai perdu l'équilibre, tandis que Sato reprenait la même posture.
L'ange m'a regardé, et son expression satisfaite a changé du tout au tout.
Elle s'est muée en une expression pleine de rage, comme s'il était furieux.
Sato voulait se servir de moi comme appât.
L'ange s'est avancé lentement vers moi.
J'avais été trahi. J'avais voulu l'aider, et Sato allait me tuer.
Je n'avais déjà plus de souffle, impossible de m'enfuir.
Derrière moi, il y avait la zone du pied : j'y pourrais respirer, mais avec les jambes paralysées, je ne pourrais pas y jurer fidélité.
Est-ce que j'avais eu tort ?
Vouloir sauver quelqu'un, est-ce que c'était au-dessus de mes moyens ?
Le sacrifice de soi n'a-t-il aucun sens sur un champ de bataille ?
Est-ce que j'allais mourir ici ?
« Kai ! Saute en arrière !! »
C'est à ce moment-là.
Comme me le disait la voix, j'ai sauté en arrière de toutes mes forces.
Juste après, un immense mur de flammes est apparu entre l'ange et moi.
J'ai cherché d'où il venait.
« Kai ! C'est un détour, mais reviens vers nous par l'autre côté !! »
C'était Tanaka.
Ce qu'il avait lancé, c'était un sort de feu.
Un gigantesque mur de flammes s'est dressé comme pour séparer l'ange de moi.
Les mages, capables de convertir leur mana en magie... et parmi eux, ceux de l'élément du feu possèdent cette compétence.
Ce mur brûlant devait être fait du mana de Tanaka.
Le violent mur de flammes nous séparait, l'ange et moi, et lui bouchait la vue.
Ayant perdu ma trace, l'ange m'a tourné le dos de l'autre côté du mur.
Sato avait sans doute compté s'enfuir une fois que l'ange m'aurait pris pour cible pour de bon : fusillé du regard, il est tombé sur les fesses, tout affolé.
Puis l'épée s'est posée sur son épaule, et il a repris la posture de fidélité.
Je me suis jeté en roulant dans la zone du pied pour reprendre mon souffle.
J'ai rampé de toutes mes forces, cette fois vers la zone de la main.
Pendant tout ce temps, l'épée restait posée sur l'épaule de Sato, qui ne pouvait pas bouger.
Je suis enfin arrivé dans la zone de la main et, mes jambes libérées, j'ai couru à toute allure jusqu'à la zone de l'œil.
Ma vue a disparu, mais je n'avais qu'à courir tout droit : dans le noir, je me suis dirigé vers la frontière entre la zone de l'œil et celle du torse, là où se trouvaient Tanaka et les autres.
« Haa, haa... Tanaka, vous m'avez sauvé. Merci. »
« Tant mieux. Kai... »
« ... Jouer les héros sur un champ de bataille... c'est bon pour les idiots. »
Le lieutenant-colonel Alfred et deux militaires étaient encore là, eux aussi.
Le lieutenant-colonel Alfred m'a regardé, exaspéré.
C'étaient sans doute des mots qui m'étaient adressés, à moi qui avais failli mourir en voulant sauver quelqu'un. Je n'en ai saisi que la nuance.
« ... Pardon. Je graverai au moins ceci dans ma mémoire. »
Tanaka a laissé échapper ces mots d'excuse à l'adresse de Sato.
« Je suis désolé, c'est ma faute. »
« Non, c'est moi qui ai décidé de le sacrifier. J'ai jugé que tu m'étais plus utile, et plus nécessaire à la conquête. Et puis, ça m'a un peu énervé qu'il ait poussé celui qui était venu le sauver. »
« Non, vous n'y êtes pour rien, Tanaka. C'est moi qui ai agi égoïstement. »
« Je vois... Mais n'y retourne plus, Kai. La prochaine fois, je ne pourrai pas te sauver. »
Tanaka me tenait fermement, comme si j'allais repartir en courant, pour m'empêcher de m'échapper.
Alors j'ai fermé les yeux, et j'ai renoncé.
Si j'insistais, j'entraînerais peut-être Tanaka et les autres dans le danger.
Tanaka et moi avons regardé Sato.
Incapable de respirer, et au moindre mouvement, il aurait la tête tranchée.
L'ange souriait comme un démon, l'épée posée sur l'épaule de Sato, et se contentait de le fixer.
Sato tremblait.
Il devait pleurer. Vu de côté, ce Sato qui avait toujours eu l'air si fort ne ressemblait plus qu'à un lycéen chétif.
Lui qui, à chaque fois, me frappait et riait en s'amusant, c'était pour moi l'être le plus fort qui soit.
Mais à présent, il était tellement...
« À, à l'aide... Dé... A... ma... chi... »
D'une voix presque éteinte, Sato a arraché mon nom à sa gorge.
Pour la première fois depuis des années, j'entendais Sato m'appeler par mon vrai nom.
J'ai compris qu'il n'avait plus de souffle.
Sato était un sale type, mais nous nous connaissions depuis le lycée.
C'était l'homme qui m'avait affublé du surnom de « déchet » et m'avait servi de punching-ball pendant tout ce temps. Je m'étais dit qu'un jour, je lui en mettrais une.
Mais cette fin-là, elle me faisait un peu pitié.
Arrivé à la limite de ce qu'il pouvait endurer, Sato s'est brusquement levé et a tendu la main vers nous pour appeler à l'aide.
« À, à l'aide. Ama... »
Tchac.
À cet instant, Sato a eu la tête tranchée, et il est mort.
