« Où suis-je ? »
Ma vue s'est brouillée dans le noir et, quand j'ai rouvert les yeux, je me trouvais dans un espace carré de cinquante mètres de côté, entouré de dalles de pierre.
On se serait cru à l'intérieur d'un Cube géant.
Des torches où brûlaient des flammes d'un blanc bleuté étaient disposées tout autour, et même si la pénombre régnait, la pièce restait suffisamment éclairée.
En regardant autour de moi, j'ai constaté que tous les conquérants participants semblaient être là.
En revanche, il n'y avait aucun Cube pour retourner dans le monde réel. Était-ce un aller simple ?
« Pas de Cube de retour, hein... Bien, on commence par faire l'appel ! Que chacun réponde quand on l'appelle ! »
Tanaka a égrené les noms de la liste des participants les uns après les autres.
J'ai répondu à mon tour, et l'appel s'est achevé. À côté, les militaires américains comptaient eux aussi leurs hommes.
« Hm, tout le monde est là. Pour l'instant, que chacun reste à son poste ! Il n'y a pas de Cube de retour, mais pas de panique ! »
L'ordre d'attendre donné, Tanaka et quelques autres ont commencé à examiner la pièce.
Une boîte immense, cernée de pierre sur ses quatre côtés.
Et, face à moi, trois immenses peintures ornaient le mur de pierre.
Elles étaient alignées dans l'ordre, et je les ai regardées une à une en partant de la gauche.
« Là, ils se battent ? Un ogre et... un humain ? Un chevalier ? »
La première montrait un humain aux prises avec une créature difforme, une sorte de monstre.
L'humain tenait une épée et portait une armure : il avait tout l'air d'un chevalier.
Ce chevalier affrontait quelque chose que je n'arrivais pas bien à identifier, sans doute un genre d'ogre.
« Ensuite... un chevalier et un ange ? Alors c'est bien un chevalier sur la première aussi... »
La deuxième représentait, semblait-il, un chevalier et un ange.
L'humain, les mains jointes, s'agenouillait devant une sorte d'ange.
J'avais l'impression d'avoir déjà vu ça quelque part. Ah oui, c'était un adoubement.
Moi, je l'avais vu dans un anime, mais c'était la pose qu'un chevalier prend pour jurer fidélité à son seigneur, si je me souvenais bien.
« Et la dernière... elle est tellement abîmée qu'on n'y comprend rien... »
Seule la dernière peinture était tout écaillée : on devinait que c'était une image, mais impossible de dire ce qu'elle représentait.
Malgré tout, il y avait un détail que je parvenais plus ou moins à reconnaître.
Au sommet de cette peinture en ruine figurait un symbole triangulaire.
Un triangle, comme une pyramide, avec en son centre le dessin d'un œil.
Celui-là, je l'avais déjà vu.
On l'appelait l'œil omniscient, ou quelque chose comme ça, non ?
Je crois bien l'avoir aperçu sur Internet.
Alors que je fixais la fresque, perdu dans mes pensées, Tanaka est venu se placer à côté de moi et a levé les yeux vers la peinture.
Le regard posé sur l'œil au centre du triangle, il a murmuré :
« C'est... l'Œil de la Providence... l'œil omniscient de Dieu. Mais enfin, quel est cet endroit... »
Puis il a lentement posé la main sur la peinture.
C'est à ce moment-là que c'est arrivé.
[Lancement de l'épreuve de force. Nombre de participants : 60... Début dans 10, 9...]
« Quoi ?! »
Aussitôt, une voix mécanique a résonné comme à l'intérieur de mon crâne.
Nous nous sommes regardés : ce n'était donc pas une illusion, tout le monde l'avait entendue dans sa tête.
« Tout le monde ! En position de combat ! On ne sait pas ce qui va se passer ! »
Tanaka a dégainé en un éclair et s'est mis en garde, dos à dos avec ses compagnons.
Je ne comprenais pas plus que les autres ce qui se passait, mais j'ai tiré ma longue épée et je me suis mis en garde.
[6, 5...]
« Mais c'est quoi ce délire ?! Qu'est-ce qui va se passer ?! »
Sato et ses compagnons s'affolaient, en proie à la panique.
[4, 3...]
« Issei, qu'est-ce que c'est que... »
La femme aux côtés de Tanaka avait elle aussi dégainé, et fixait la porte d'un regard acéré.
[2, 1...]
« Je ne sais pas. Une épreuve de force... En tout cas, ne meurs pas, Midori. »
[0...]
« M-moi ! Je suis prêt à mourir ! Pour Nagi ! »
[... Le temps est écoulé. L'épreuve de force commence.]
Et ma vue a de nouveau sombré dans le noir.
***
« ... Où suis-je ? »
Quand j'ai repris mes esprits, j'étais tout seul, dans une pièce identique à la première, l'épée à la main.
Les autres conquérants avaient disparu, mais j'étais sans doute le seul à avoir été envoyé dans une autre salle.
Un carré de cinquante mètres de côté, à la différence près qu'il n'y avait pas l'immense porte de la première salle.
Et il y avait une autre différence.
« ... Une épreuve de force... Il faut se battre, c'est ça... »
Devant moi, à une dizaine de mètres, se dressait un hobgobelin.
Un ogre vert et hideux, un gourdin en bois à la main.
De longues oreilles, un long nez, mais une carrure nettement plus massive qu'un gobelin ordinaire : il faisait à peu près ma taille.
« Gyaaaah !!! »
Le hobgobelin, c'est l'épreuve d'entrée des conquérants débutants.
Il apparaît comme boss dans beaucoup de donjons de rang E.
En général, ce n'est donc pas un adversaire si redoutable.
Sauf que pour moi, un Hors-rang, encore en dessous du rang E, c'était une tout autre histoire.
Avec cette épée chargée de mana, je devrais pouvoir livrer combat, mais...
« Ouf... Le battre, c'est ça l'épreuve. Le boss le plus faible... et pour moi, c'est déjà un mur. »
Des hobgobelins, Sato et sa bande en massacrent tout le temps.
Mais ils le peuvent parce qu'ils sont de rang D ou C.
Pour moi, c'était un premier affrontement ; en fait, c'était même la première fois que je me battais seul contre un monstre.
Un seul coup de ce gourdin suffirait à me tuer.
« Ngh ! »
Le hobgobelin s'est élancé pour me tuer et a abattu son gourdin de haut en bas.
J'ai bondi sur le côté pour esquiver le coup.
Une sueur froide a coulé sur ma peau, mais j'avais réussi à l'éviter.
Visiblement, j'étais plus rapide que cet ogre. En revanche, côté force, il devait me surpasser.
J'ai regardé le sol que le gourdin avait frappé : les dalles de pierre, pourtant solides, s'étaient fendues.
Moi, je serais bien incapable de briser une dalle de cette façon.
« Esquiver et l'user petit à petit... Avec soin, construis ton combat. »
Mon plan : ne pas encaisser un seul coup et l'entamer peu à peu avec mon épée.
Puisque j'avais l'avantage de la vitesse, c'était à mon avis la tactique la plus efficace.
« Gyaaah !! »
« Aaah !! »
Un combat sur le fil a commencé.
Si je ne tremblais pas de peur malgré tout, c'est sans doute parce que j'étais résolu.
Même si je mourais, ma sœur continuerait à recevoir ses soins de l'État, en tant que famille d'un conquérant tombé.
C'était aussi l'une des raisons pour lesquelles je m'étais lancé dans un donjon aussi insensé.
Ça ne voulait pas dire que je voulais mourir pour autant.
J'avais accepté l'idée de mourir, mais réussir à conquérir le donjon vaudrait évidemment mieux.
J'ai frappé, à petits coups, en prenant garde à ne commettre aucune erreur.
Avec la force qu'il avait, un seul coup me ferait perdre connaissance, et ce serait la fin.
C'est justement pour ça que je ne relâchais pas mon attention une seule seconde.
Moi qui n'avais rien, tout ce que je pouvais faire, c'était ne pas abandonner.
Et mettre ma vie en jeu. Je n'avais rien d'autre.
« Gii... »
Le hobgobelin haletait.
Avait-il perdu trop de sang ? Son corps était couvert d'entailles superficielles, et un sang violet ruisselait sur sa peau verte.
« Hah, hah, hah... »
Mais j'étais dans le même état.
À force d'esquiver de toutes mes forces pour ne prendre aucun risque, j'avais épuisé mon endurance.
Le prochain échange serait décisif.
C'est ce que je pensais, et peut-être que le hobgobelin le pensait aussi.
J'ai serré fort ma lourde épée ; le hobgobelin a serré fort son gourdin.
Nous nous sommes élancés en même temps.
Le hobgobelin a frappé de haut en bas, comme tout à l'heure.
Je l'avais vu faire maintes fois, alors j'ai esquivé sur le côté, comme avant.
À cet instant précis.
« Ugh ?! »
J'ai encaissé en plein ventre un coup de taille horizontal du hobgobelin.
J'avais été naïf. Je n'avais pas l'intention de baisser ma garde.
Mais j'avais sous-estimé ce que c'est, un duel où des vies sont en jeu.
Après tant d'échanges identiques, j'avais cru que cette fois encore, ce serait un coup venu d'en haut.
Que ce n'était qu'un monstre, incapable de réfléchir.
Le hobgobelin s'était servi de son attaque haute comme d'une feinte : il avait dû deviner que j'esquiverais sur le côté.
C'était lui qui comprenait vraiment ce que signifie mettre sa vie en jeu.
Lui qui comprenait ce qu'est un combat.
Emporté par l'élan, j'ai roulé sur le côté.
« Hah, hah... J'ai mal... »
Du sang plein la bouche, j'ai foudroyé le hobgobelin du regard.
Son visage hideux affichait un sourire mauvais : il devait déjà être sûr de sa victoire.
Alors que je sentais ma conscience m'échapper, une pensée m'a traversé.
Je ne veux pas mourir.
Aussitôt, la peur s'est emparée de mon corps.
Au moment où j'ai senti la mort, réelle, toute proche, j'ai eu l'impression que mon corps et mon esprit se dissociaient.
Je n'avais plus de force.
J'ai peur.
Si je ne faisais rien, si je restais là, planté, une mort certaine viendrait me chercher dans quelques secondes.
La mort était juste là.
Dix-huit ans, une vie courte et pourtant longue, qui allait s'achever si facilement : une sensation indescriptible m'a envahi et m'a raidi tout entier.
« N-n'approche pas !! »
Le sourire mauvais aux lèvres, le hobgobelin s'avançait en traînant son gourdin.
Peut-être à cause de la peur, pour la première fois, j'ai reculé d'un pas.
J'étais censé être prêt à mourir, mais au fond, je ne l'étais pas vraiment.
Je n'avais rien compris au combat, à ce que c'est que s'entretuer en jouant sa vie.
Dès que la peur m'a saisi, tout s'est joué en un instant : conscient de la mort, mon corps s'est figé.
« Giiiii !! »
Le hobgobelin a levé son gourdin et s'est mis à courir vers moi.
« Non, non, n'approche paaas !!! »
En plein combat, j'ai fermé les yeux.
J'ai détourné le regard.
'Nagi... pardon...'
Les derniers mots qui me sont venus étaient pour ma sœur.
Et puis...
***
[Nagi, ton grand frère va te sauver, c'est promis. C'est juré, d'accord ?]
***
Les derniers mots que j'avais dits à Nagi.
L'instant d'après, j'ai rouvert grand les yeux.
« Aaaah !! »
J'ai hurlé du fond des tripes.
Comme pour me mettre en colère contre ma propre bêtise, d'une voix forte, j'ai forcé mon corps tremblant à bouger.
C'est vrai, j'avais accepté de mourir.
Mais de là à me dire que je pouvais mourir, quel idiot je fais !
J'avais décidé de me battre. Nagi se bat elle aussi, alors moi qui peux bouger librement, je n'ai pas le droit d'abandonner si facilement !
J'ai relevé la tête.
Le gourdin que le gobelin abattait d'une main, je l'ai bloqué avec mon bras gauche.
Dans un craquement sinistre, mon bras gauche s'est brisé, mais j'ai dévié le gourdin vers l'arrière dans la foulée.
Une douleur à me faire hurler en pleurant m'a secoué tout le corps.
Pourtant, les dents serrées, j'ai empoigné ma lourde épée à deux mains.
L'os était cassé, et dès que je forçais, le sang giclait.
Je l'ai serrée fort quand même.
« Waaaaah !!!! »
J'ai agrippé l'épée de ma main gauche brisée et de ma main droite.
Le hobgobelin était tout contre moi : de toutes mes forces, à corps perdu, je lui ai planté l'épée dans le ventre.
Il ne s'attendait sans doute pas à une riposte, car il a réagi avec un temps de retard.
Il a saisi ma lame pour tenter de l'arrêter avec ses bras.
« Gyaaah !!! »
« Raaah !!! »
À partir de là, ce n'était plus qu'une épreuve de force brute.
Est-ce que je l'embrocherais, est-ce que le gobelin m'arrêterait, est-ce que j'allais mourir ?
Crie du fond des tripes.
Donne tout ce que tu as, ici et maintenant.
« Aaaaaah !!!! »
« Gyaaah !!! »
Je n'ai pas cessé de hurler.
J'ai hurlé encore et encore, et même quand ma main gauche s'est mise à pisser le sang, même quand l'os est apparu, je n'ai pas relâché ma prise.
Hors de question de mourir.
Hors de question de mourir dans un endroit pareil.
Je n'ai encore rien fait. Je n'ai encore rien accompli.
Je n'ai pas encore sauvé Nagi !
« Aaaaaah !!! »
Éperdu, j'ai continué à pousser.
Sans même savoir combien de temps s'était écoulé, je n'ai pas arrêté de hurler.
Je n'ai remarqué que seule ma voix résonnait dans la pièce qu'au moment où, contre ma volonté, ma poigne a atteint sa limite et où l'épée a glissé dans le sang.
Emporté par l'élan, j'ai trébuché et je suis tombé lourdement sur le gobelin.
J'ai aussitôt relevé la tête pour reprendre mon épée.
Mais c'est là que j'ai remarqué que le gobelin ne bougeait plus du tout.
« Hah, hah... Je l'ai... eu ? »
J'ai examiné le hobgobelin.
Mon épée plantée dans le ventre, la langue pendante, il était mort.
« J'ai gagné ? »
J'avais remporté la victoire.
Une victoire arrachée de justesse, trop pour mériter vraiment ce nom.
Mais c'était quand même ma première victoire.
Pour la première fois de ma vie, j'avais battu un adversaire dont je ne savais même pas si je pourrais le vaincre.
Je me suis laissé tomber en arrière et j'ai contemplé le plafond.
La douleur atroce de mon bras gauche m'a rattrapé seulement à ce moment-là, et alors que je me tordais de douleur sans même avoir le temps de savourer ma victoire, j'ai entendu cette voix.
[Candidat : Amachi Kai. Épreuve de force réussie. Transfert en cours.]
