Peu après que Theo eut quitté les lieux, un groupe de cinq personnes, deux femmes et trois hommes, fit son apparition.
« Capitaine. Rien qu'à voir les dégâts, je pense que la tortue est morte ici », annonça l'un des hommes à une femme aux cheveux jaunes.
Elle se pinça l'arête du nez et examina les fissures sur la paroi et les cratères dans le sol. « Quelqu'un l'a tuée ? Je ne vois aucun indice qu'un groupe s'en soit chargé. Vu le peu de sang répandu, on dirait qu'elle est tombée d'un seul coup. Il a dû toucher un point vital. »
« Mais il y avait quelqu'un de haut niveau dans le coin ? Cette zone est réservée aux nouveaux qui cherchent à monter en niveau. »
« C'est vrai que la tortue était un monstre d'Élite, mais elle venait à peine d'évoluer, son niveau était donc assez bas. Pour tuer un monstre pareil, cette personne doit être entre le niveau 20 et le niveau 30. Il y a de fortes chances que la carte Pierre Pure soit tombée, alors je veux que tu surveilles si elle apparaît soudain sur le marché. »
« Compris. Vous voulez recruter cette personne, capitaine ? »
« Oui. Rien qu'à voir comment la tortue a été tuée, elle doit sortir de l'ordinaire. »
« Je vous ferai un rapport sur le marché tous les jours », acquiesça l'homme.
Ils étaient loin de se douter que celui qui avait tué le monstre d'Élite n'était qu'un jeune homme de niveau 7. Et ce jeune homme courait toujours vers la base où il était inscrit, le château d'Art Beats.
Il était tombé sur deux questions importantes et n'avait cessé d'y réfléchir en chemin.
« Je me demande quand je devrais prendre ma revanche... J'ai enfin le pouvoir de changer mon destin, mais je ne sais toujours rien de ce pouvoir. Même le Dieu de la Malice m'a dit que j'avais eu de la chance de tuer la tortue. Je dois d'abord devenir plus fort avant de penser à me venger. Bien sûr, je n'ai aucune intention de pardonner à ceux qui m'ont sacrifié, ni aux autres qui me harcelaient à l'école. » Le visage de Theo était grave et sa voix laissait percer une lueur d'intention meurtrière.
Le désir de rendre les coups, étouffé depuis si longtemps, pouvait enfin voir le jour, même si l'heure n'était pas encore venue.
Tandis qu'il pensait au moment opportun, il leva la tête et une gigantesque muraille de métal entra dans son champ de vision.
C'était une sorte de château traditionnel, avec une enceinte carrée et une tour de guet à chaque coin. La seule différence tenait aux matériaux : au lieu de pierre, il était entièrement bâti en métal.
Theo regarda le gros canon au sommet de la tour. Il avait deux fûts capables de tirer un projectile aussi gros qu'une voiture ordinaire. On appelait cette arme un canon de siège. Malgré sa taille et son nom menaçant, elle n'avait pas la puissance absolue que tout le monde s'imaginait.
Tout avait commencé quand les humains s'étaient mis à s'étendre dans ce monde. Après des évolutions successives, les armes à feu étaient devenues plus puissantes que jamais. Elles n'atteignaient peut-être pas le niveau d'un fusil à plasma ou d'un fusil laser, mais un simple pistolet suffisait déjà à creuser un trou énorme dans un corps d'une seule balle.
Pourtant, en arrivant ici, ils s'étaient rendu compte que cette puissance ne parvenait même pas à tuer une Tortue de Roche. L'humanité avait alors fait venir des chars et toutes sortes de véhicules lourds pour les écraser. Malheureusement, des monstres plus forts étaient arrivés et les avaient écrasés à leur tour.
Ils avaient donc compris que le coût était trop lourd à supporter et avaient annulé l'opération. C'est à cette époque qu'un pouvoir mystérieux était devenu célèbre et que tous les pays du monde s'étaient mis à l'étudier.
Après une série d'enquêtes, ils avaient confirmé que ce pouvoir était le moyen le plus efficace et le plus économique de combattre les monstres de ce monde.
Les gouvernements s'étaient alors lancés dans l'étude de ce nouveau pouvoir et avaient tenté de l'intégrer à leur technologie militaire, notamment aux armes à feu. Malheureusement, la composition d'une balle était si complexe qu'elle se mariait mal avec les matériaux qu'on trouvait dans ce monde, si bien qu'une seule balle revenait à un prix exorbitant.
L'ère des armes traditionnelles avait alors retrouvé sa popularité, quand les forgerons du monde entier avaient appris à fabriquer épées, lances et autres avec les matériaux de ce monde. Et contrairement aux armes à feu et aux armes modernes, leur coût était si faible qu'on pouvait les produire en masse.
Quant aux fusils à plasma et autres gadgets du même genre ? Ce n'étaient que des idées de films, pas la façon dont fonctionnait le monde réel.
Les médias n'avaient cessé de rendre compte des progrès. Bientôt, tout le monde sur la planète, même ceux qui ne lisaient pas les nouvelles, était au courant.
À cause de cela, le développement des armes mécaniques comme les armes à feu avait stagné. Malgré tout, certains restaient convaincus qu'on pourrait un jour moderniser de nouveau l'armement, mais ce ne serait certainement pas à l'époque actuelle.
Si Theo éprouvait une légère inquiétude en voyant le canon de siège, ce n'était donc pas qu'il se souciait de l'argent investi par le gouvernement dans son développement, mais il se disait qu'on ne devrait pas en mettre autant là-dedans et plutôt aider les petites gens comme lui.
« La tortue aurait dû se trouver dans la partie profonde de la forêt, alors comment a-t-elle pu arriver jusqu'à moi ? » Theo chassa ses pensées et fronça les sourcils sans cesser de courir. « Je n'y ai pas trop réfléchi tout à l'heure, mais quelqu'un l'aurait amenée ici ? »
Dès qu'il prit conscience du vrai problème, il hésita à vendre la carte Pierre Pure qu'il venait d'obtenir.
Il sortit de sa poche un cylindre d'une dizaine de centimètres et le secoua ; un écran bleu apparut. Quelques pressions plus tard, il arriva à ce qu'il voulait voir.
ID : 280104977610
Nom : Theodore Griffith
Solde : 300 zils
Avec la modernisation, la monnaie était devenue unique, et la découverte de ce monde n'avait fait que renforcer ce système. Tout en était plus simple.
« Haa. Ça ne suffira pas pour acheter une arme. C'est à peine assez pour mon loyer de misère ce mois-ci. » Tout en se lamentant sur son maigre solde, il était arrivé devant la base.
Une file de gens attendait d'entrer par une petite porte, juste à côté d'un immense portail de métal. On n'utilisait jamais le grand portail, sauf pour les grosses expéditions qui nécessitaient de gros véhicules, alors Theo alla aussitôt se placer derrière la dernière personne et attendit son tour.
Au bout d'un quart d'heure, son tour arriva enfin. Un homme d'âge mûr en uniforme militaire vert s'approcha de lui. « Puis-je voir votre carte d'identité ? »
Theo hocha la tête, sortit le même appareil et ouvrit non pas son compte bancaire, mais sa carte d'identité.
ID : 280104977610
Nom : Theodore Griffith
Statut : Normal
L'homme enregistra son identifiant sur son propre appareil, puis lui fit signe du pouce qu'il pouvait passer.
« Merci. »
Theo entra et découvrit une ville animée. Des rangées de bâtiments s'alignaient de part et d'autre. La plupart étaient des commerces, des restaurants aux armureries, tandis que le reste se partageait entre hôtels et hôtels « plus », où l'on pouvait décompresser et reposer son corps après être revenu vivant.
Sans perdre une seconde, il se dirigea vers l'armurerie où il achetait toujours ses armes, pour finalement hésiter au dernier moment.
'La Pierre Pure reste un matériau de rang Élite. Si je débarque d'un coup pour le vendre, soit ils me soupçonneront de l'avoir volé, soit ils enregistreront mes données en voyant que je ne suis pas un élite. Dans les deux cas, ça va me donner mal à la tête...' Il se caressa le menton, plongé dans ses réflexions. 'Je sais que je suis un peu paranoïaque, mais mieux vaut prévenir que guérir. Je devrais le vendre dans une autre boutique, et peut-être cacher mon identité ?'
Cette idée en tête, il avisa une certaine échoppe. Ce n'était qu'un simple étal, mais on y vendait exactement ce dont il avait besoin.
Il s'approcha et parcourut la marchandise. Un motif lui plut.
« Patron, je voudrais celui-là. » Theo désigna le masque au vendeur, un homme d'âge mûr. « Combien ? »
« Cinq zils le masque. »
Theo acquiesça et scanna l'identifiant de l'échoppe, ce qui envoya automatiquement l'argent.
« Voilà pour vous. » L'homme lui tendit le masque. Il n'avait ni décoration raffinée ni motif compliqué, juste un visage souriant, celui d'un clown. En pensant au Dieu de la Malice, Theo se dit qu'il lui irait bien.
Il prit le masque et continua tout droit.
'D'abord, un bain. Et il me faut une cape, pour cacher aussi mes cheveux. Si les gens apprenaient que j'ai reçu une Bénédiction de rang S, ce serait un bain de sang, surtout avec ceux qui me harcèlent tout le temps.
'C'est vrai que ceux qui ont une Bénédiction sont souvent recrutés par les grandes firmes, mais ils perdent leur liberté. En plus de devenir plus fort, j'ai autre chose à faire. Ça va un peu à l'encontre de mon objectif, mais qu'importe ? Je ferai tout ce que je peux pour changer ce monde, que ce soit par des actes héroïques... ou par la malice.'
Sans qu'il s'en aperçoive, un léger sourire s'était dessiné sur son visage. 'Je crois qu'il me faut une autre identité pour me couvrir.'
Theo continua tout droit quelques minutes, puis une grande plateforme blanche entra dans son champ de vision.
Elle n'avait aucune décoration, hormis sept piliers sur son pourtour.
C'était la chose mystérieuse apparue sur Terre quand l'humanité avait ouvert la boîte de Pandore : le Cercle de Téléportation.
Il comptait rentrer pour dissimuler son apparence avant de vendre la Pierre Pure. Il gravit les marches et vit un cercle magique entouré de nombreux symboles étranges.
Comme les militaires ne contrôlaient les identités qu'à l'entrée et à la sortie de la base, chacun pouvait utiliser le cercle magique comme il l'entendait, à une restriction près : les heures impaires, on pouvait seulement venir dans ce monde, et les heures paires, seulement retourner sur Terre.
Cette règle toute simple suffisait à limiter l'affluence, puisqu'il ne fallait qu'une seconde environ pour l'utiliser.
Il y versa un peu d'énergie ; le cercle magique brilla un instant et sa vision devint blanche.
'C'est parti.'
